Liberté de parole, modération, décentralisation : comment l’Allemand Eugen Rochko a pensé Mastodon

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Par Oceane Duboust
Montage de la photo d'Eugen Rochko et du logo du réseau social Mastodon.
Montage de la photo d'Eugen Rochko et du logo du réseau social Mastodon.   -   Tous droits réservés  Photo du profil Mastodon de son créateur Eugen Rochko. Canva/Mastodon

“_Il n'y a aucun moyen de contrôler le moment où le succès arrive, mais seulement de poser les fondations pour celui-ci_”. C’est ce que déclarait Eugen Rochko dans une interview en 2018. 

Des propos à l'allure de prémonition pour cet ingénieur allemand de 29 ans qui gagne en notoriété depuis quelques semaines en proposant une alternative à Twitter : Mastodon.

Un déçu de Twitter adepte des logiciels libres

Né à Moscou mais dont la famille émigre en Allemagne lorsqu'il a seulement 11 ans, Eugen Rochko est d’abord un utilisateur des réseaux sociaux classiques comme Instagram, Facebook et Twitter. S’il est un adepte des échanges en ligne, il considère avec circonspection la concentration de ces technologies entre les mains de grandes entreprises privées américaines.

En 2016, âgé de seulement 24 ans, il lance Mastodon en s’appuyant sur des technologies libres (en opposition aux logiciels propriétaires) alors qu’il vient de terminer ses études d’informatique à l’université d’Iéna, en Allemagne.

Un projet qu’il a développé dans sa chambre alors qu’il habitait encore dans l’appartement de ses parents, écrit-il dans le rapport d’activité 2021.

Si Mastodon a commencé comme une expérimentation parallèle à ses études et à ses missions freelance, Eugen Rochko confie au média Wired (en anglais) travailler quatorze heures par jour depuis l’explosion en popularité du réseau.

Pour fonctionner, Mastodon s’appuie sur tout un réseau de serveurs interconnectés entre eux, un "fediverse" selon le jargon. Un nouvel utilisateur rejoint un serveur, aussi appelé instance, et peut ensuite s’exprimer par messages de 500 caractères.

Sur son compte suivi par plus de 200 000 personnes, l’informaticien poste les derniers développements de son réseau social et repartage des photos de chats.

Une personne peut également choisir de créer et d’héberger une instance. Une organisation volontaire qui a été mise à l’épreuve avec l’afflux de nouveaux utilisateurs : un million depuis le mois dernier.

Basé sur la décentralisation, le réseau social prend le contrepied des innovations de la Silicon Valley. Une différence au niveau de la technologie mais aussi de la philosophie qu’Eugen Rochko a également étudié à l’université. Son travail est, en quelques clics, accessible à tous et gratuitement.

“_Une plateforme centralisée possède une structure hiérarchique où les règles et leur application, ainsi que le développement et la direction de la plateforme, sont décidés par le PDG, les utilisateurs n'ayant pratiquement aucun moyen de s'y opposer_” expliquait Eugen Rochko dans un billet en décembre 2018. Pour lui, la décentralisation est la “_marque d’un écosystème sain_” permettant de garantir la longévité et la résilience de Mastodon.

Un réseau financé par ses utilisateurs

Une différence qui réjouira probablement les utilisateurs de Mastodon : l’absence de publicités sur la plateforme. Une autre choix notable : il n’y a pas d'algorithme, les publications sont présentées de manière chronologique.

Éloigné de la frénésie des places boursières, Eugen Rochko se rémunère et finance Mastodon par des dons via des plateformes participatives.

"Plus un serveur grandit, plus il coûte cher à héberger, évidemment. Et quand vous n'êtes pas intéressé par la monétisation ou la recherche de profit, la croissance est en fait, comme, une chose négative" a t-il déclaré à Wired.

Cependant, grâce à sa nouvelle notoriété, les dons financiers pour le développement de Mastodon ont connu un envol “_sans précédent_”.

Au milieu des startups et des géants de la tech, Eugen Rochko a créé un OVNI dont le fonctionnement est difficile à classifier. Selon le rapport 2021 de Mastodon, Eugen Rochko est le seul salarié et se rémunère 2400 € par mois travaillant aux côtés de contributeurs freelance ou volontaires.

Fonctionnement en source ouverte oblige, Mastodon s’est développé depuis sa création également grâce au travail de bénévoles comme les personnes hébergeant des serveurs.

L’épineuse question de la modération

Sur la question de la liberté de parole et de la modération à laquelle les réseaux sociaux sont confrontés depuis leur création, Eugen Rochko “_n’est pas du tout en accord_” avec la position d’Elon Musk, explique t-il dans une interview donnée au Time magazine.

Je pense qu'il s'agit là d'une idée très américaine de concevoir la liberté de parole comme un système où l'on peut dire tout ce que l'on veut sans aucune limite. C'est très étranger à la mentalité allemande où, dans notre Constitution, notre priorité numéro un est de préserver la dignité humaine. Ainsi, les discours de haine ne font pas partie du concept allemand de liberté d'expression, par exemple. Je pense que lorsqu'Elon Musk dit que tout sera autorisé, je suis globalement en désaccord", a t-il déclaré.

Sur Mastodon, la modération est ajustée en fonction de chaque serveur de manière plus ou moins stricte. Une manière selon Eugen Rochko pour les utilisateurs d’avoir un réseau social qui leur ressemble.

Les serveurs hébergeant du contenu haineux ne sont pas mis en avant et peuvent être bloqués par les utilisateurs. Les discours de haine se retrouvent alors ostracisés, ce qui permet de diminuer le phénomène de chambre d’écho.

Comme il le déclare à Wired : “Il n'y a pas de consensus, il n'y a pas d'idée unique de ce qu'il faut modérer et de ce qu'il ne faut pas modérer. Certaines personnes auront des attentes différentes quant à ce qu'elles veulent voir ou quant aux règles déterminant qui peut parler à qui.”