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Les confettis de la construction des Etats européens

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Les confettis de la construction des Etats européens

Les confettis de la construction des Etats européens
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Déjà plus de cinquante ans que nous vivons, nous Européens, dans un vaste espace, constitué aujourd’hui de 28 pays, 27 en mars 2019 après le départ de Royaume-Uni de l’Union européenne. La construction européenne à l’échelle de l’Histoire est un fait très récent. Les pères fondateurs de l’Europe, dans leur vision, leur projet, ont œuvré à la mise en place d’un ensemble où devaient régner stabilité, croissance, respect des valeurs démocratiques. Un projet pour repousser les spectres de la guerre, de la division. Tous unis sous une même bannière en somme !

Même si la vision fédéraliste de l’Europe visant à la création d’un véritable « pays européen » n’est plus spécialement en vogue, nous partageons déjà des attributs propres à tout pays : un drapeau, une monnaie, des frontières. Ce qu’au sein même de l’Union européenne certains contestent. Nos “vieux pays” sont ainsi animés de mouvements réclamant plus d’autonomie voire l’indépendance d’une province, comme la crise qui secoue aujourd’hui l’Espagne avec les velléités de la Catalogne de se défaire de la tutelle de Madrid. Mais que ce soit à Barcelone ou avant à Edimbourg, l'ancrage européen est toujours une évidence.

Mais l’Histoire, encore elle, nous réserve quelques surprises.

Penchons-nous, cette fois-ci, au niveau des pays membres. Un pays, selon la définition communément admise, est un ensemble délimité par des frontières, où réside une communauté partageant des attributs (comme une langue par exemple), des valeurs, ou encore une culture commune. Nous avons tous en tête la carte des pays européens. Derrière ces frontières que nous connaissons tous se cachent des étrangetés, des reliquats d’une histoire de la construction des pays.

Que ce soit sous les principes de la Nation ou de l’Etat, la construction de nos pays ne fut pas simple. Il subsiste des zones où l’Histoire nous expose cette construction heurtée : des enclaves, des parcelles de territoire sous souveraineté d’un pays cerné par un autre. Et pour être tout à fait juste, les pays qui en ont la souveraineté considèrent ces enclaves comme des exclaves. Dressons un panorama de ces « anomalies » sur l’ensemble du continent sur la carte ci-dessous :

Llívia - Espagne

Llívia est une ville espagnole enclavée à l'intérieur du département français des Pyrénées-Orientales. Elle fait partie de la communauté autonome de Catalogne, de la province de Gérone et de la comarque de Basse-Cerdagne. Son territoire est d'à peine 13 km². Pour expliquer cette situation pour le moins particulière, étudions l'histoire, très riche, de cette ville d'aujourd'hui 1 300 habitants. Les origines de Llívia remontent à 3 000 avant JC. Ce furent les Romains, sous Jules-César, en lui octroyant le statut de municipe et le nom de Lulia Lybica qui donnèrent un véritable essor à la ville. Devenue capitale de la Cerdagne, la ville changea maintes fois de mains au gré des vagues d’invasions qui touchèrent l’Europe. Elle fut Wisigothe et même conquise par les Musulmans au VIIème siècle. Reconquise, elle intégra les possessions des rois d’Espagne. Détail important pour la suite, Charles Quint octroya le statut de ville à Llivia. Détail important, pourquoi ? Car en 1659 fut conclu le traité des Pyrénées entre la France et l’Espagne, formalisant la victoire française. A ce titre le royaume de France annexa le comté de Roussillon, ainsi que d’autres territoires dont les villages et les bourgs de l’est du Comté de Cerdagne. Se basant sur le fait que le traité ne mentionnait que des villages et non des villes, statut dont jouissait Llivia, il fut admis, le 12 novembre 1660, que ce petit territoire resterait sous autorité espagnole et cela jusqu’à aujourd’hui.

Le 12 novembre 1660, il fut également décidé de relier Llivia par une « route neutre », sans entraves (douanières par exemple), au reste de l’Espagne. Un projet routier français récent avait suscité quelques inquiétudes chez habitants la ville espagnole. En effet, les Llivienses avait craint que la fameuse route neutre (RD68, suivant la nomenclature française) ne soit plus praticable en raison de l'aménagement, aujourd'hui terminé, de la RN 20, un axe de circulation particulièrement chargé entre Toulouse et Barcelone. Il n'en a rien été. Mais en 2013, l'affaire avait été prise au sérieux par la maire de Llívia d'alors, Silvia Orriols Palmero. Cette dernière avait en effet affirmé, dans le quotidien régional de Toulouse La Depêche du Midi, que « dans le traité, il est dit que la ville de Llivia doit bénéficier d'une liaison directe et sans obstacle avec l'Espagne. Or, pour nous, installer un stop sur la route neutre, c'est bafouer le traité des Pyrénées. Voici quarante ans, les habitants de Llivia se sont battus contre une première tentative de l'administration française. Cela s'était soldé par la guerre des stops. Les panneaux étaient enlevés la nuit et les automobilistes ne les respectaient pas ». Dans sa déclaration, l’édile fait ici référence à un précédent conflit qui éclata voici quarante ans.

Baarle-Nassau - Pays-Bas, et Baerle-Duc - Belgique

Attention, vous avez devant vous la référence toutes catégories en matière d’enclave ! Ces communes néerlandophones partagent territoire et histoire dans un entrelacs des plus impressionnants. Jugez-en ! Techniquement, le village de Baarle se trouve aux Pays-Bas, mais, dans les faits il est divisé en deux entités, la Néerlandaise, Baarle-Nassau, et la Belge, Baarle-Hertog (Baerle-Duc en français). Et c’est ici que tout se complique, car il n’y a pas qu’une seule enclave belge en territoire néerlandais. Non, au total il y a 22 enclaves belges à Baarle-Nassau dans lesquelles il y a, pour compliquer le tout, huit enclaves de Baarle-Nassau dans Baerle-Duc, soit des enclaves néerlandaises elles-mêmes enclavées dans les enclaves belges !

Nous avons envoyé sur place l'un de nos journalistes pour saisir le quotidien des habitants de cette situation kafkaïenne, une reportage à retrouver en 360° !

Cette situation a posé et continue de poser des problèmes à la population locale. Par exemple, dans certaines maisons, le salon peut être en Belgique et la cuisine… aux Pays-Bas. Ainsi, il a été décidé pour statuer l'appartenance d’une habitation à l’un ou l’autre des deux pays de prendre comme référence l’endroit où se trouve la porte d’entrée. Si celle se trouve en territoire néerlandais, toute la maison sera donc considérée comme Néerlandaise ! A l’origine de cette situation, l’histoire mouvementée qui a donné naissance aux Pays-Bas d’un côté et à la Belgique de l’autre. En effet, ces deux pays ont partagé une histoire commune pendant de nombreux siècles. Mais au moment de leur “séparation”, des situations qui n’avaient pas d’incidences particulières, ont pris une certaine ampleur. Dans notre exemple, tout part de la seigneurie de Breda, dont Baarle était un fief dont le territoire était partagé entre plusieurs entités (duc du Brabant, comte de Nassau, etc.). Et lorsque les Pays-Bas du Sud (la Belgique) furent créés, Baarle-Hertog leur échurent tandis que Baarle-Nassau resta dans le giron de l’ancienne puissance.

Campione d'Italia - Italie

Bienvenue en Italie... en Suisse ! La commune italienne de Campione d'Italia, qui dépend de la Lombardie a en effet la particularité de se trouver enclavée en Suisse, dans le canton du Tessin. Mais bien qu’italienne, comme son nom l’atteste, Campione d'Italia fait partie du territoire douanier suisse : sa monnaie courante est le Franc suisse et ses voitures sont immatriculée en Suisse et non en Italie. Par contre la ville jouit d’un régime fiscal particulier qui a favorisé le développement de l’industrie du jeu. Le casino, dont la commune est propriétaire, a longtemps été la principale source de revenus. Mais l’établissement est largement déficitaire, ce qui est problématique pour l’économie de l’enclave. Au point que certains habitants se prennent à rêver au rattachement de leur ville à la Suisse. L’origine italienne de Campione remonte au VIIème siècle lorsque le seigneur local fit don de ses terres au monastère Saint-Ambroise de Milan. Et lorsque que le Tessin, dans son ensemble, fut intégré à la Confédération helvétique au XVIème siècle, l’institution religieuse marqua son opposition, marquant le point de départ de cette situation qui perdure jusqu’à aujourd’hui.

Büsingen am Hochrhein - Allemagne

Büsingen, tout comme Campione d'Italia, est intégrée au territoire suisse. En effet, cette ville allemande dépendant du Land du Bade-Wurtemberg est entourée de communes suisses. La ville dispose de deux codes postaux (78266 Büsingen pour l’Allemagne et 8238 Büsingen pour la Suisse) et de deux indicatifs téléphoniques. Et si la monnaie officielle est l’euro, la monnaie d’usage est dans les faits le franc suisse. Par contre les plaques d'immatriculation des voitures sont allemandes et, en la matière, c’est d’ailleurs le seul village allemand qui a eu le droit à ses “propres” plaques (commençant donc par BÜS). Le club de football local, le FC Büsingen, se définit comme un équipe allemande qui joue en Suisse et un club suisse qui se trouve en Allemagne. L’équipe première du club joue dans la 3e ligue suisse, soit le 7e échelon national. Et si vous demandez aux habitants de la ville s’ils se sentent allemands ou suisses, ils vous répondront : Nous sommes de Büsingen ! C’est vers le XVIIème siècle qu’il faut se tourner pour trouver l’origine de cette enclave allemande. En effet, c’est à une querelle de religion que l’on doit cette particularité. A cette époque Büsingen dépendait du canton de Schaffhausen. Mais des désaccords ont éclaté entre Büsingen, resté fidèle au catholicisme et les autorités protestantes du Canton. La ville se place alors sous la tutelle des Autrichiens, puis du royaume du Wurtemberg en 1805. En 1918, les habitants de Büsingen se sont prononcés à 96% pour un rattachement de “leur enclave” à la Suisse. Mais faute d’accord entre la Confédération helvétique et l’Allemagne, ce désir est resté lettre morte. Qu’en est-il aujourd'hui ? Le rattachement à la Suisse tiendrait toujours la corde !

Kaliningrad - Russie

Kaliningrad est sans doute la plus connue des enclaves en Europe. Et c’est assurément la plus grande. Aujourd’hui, cette enclave russe, nichée entre la Pologne et la Lituanie, est peuplée de près d’un million d’habitants. A l’issue de Seconde guerre mondiale, une partie de la Prusse orientale, dont la ville de Königsberg fut donnée à Staline en guise de réparation. Cette ville allemande, fondée par les chevaliers teutoniques au XIIIème siècle, patrie d’Emmanuel Kant et ancienne capitale du Royaume de Prusse, fut ainsi renommée Kaliningrad. La région fut repeuplée par des citoyens des républiques de l’URSS, les Allemands ayant été expulsés. Pour les soviétiques, l’oblast (l’entité administrative) de Kaliningrad était d’un intérêt stratégique car sa façade maritime était accessible même en hiver, restant libre de glace. La principale base de la flotte soviétique sur la Baltique fut établi à Baltiisk. Ce port, qui était une ville fermée, (interdite d’accès) à l’époque de l’URSS est encore la principale base navale de la flotte de la Baltique de la Russie. Et aujourd’hui, Kaliningrad, un territoire russe enclavé entre deux pays membres de l’OTAN soulève interrogations et inquiétudes. Par exemple, la confirmation du déploiement dans l’enclave des missiles Iskander, capables de transporter des charges nucléaires, par les autorités russes a provoqué de vives protestations chez les pays baltes voisins. Les Etats-Unis ont considéré que la présence avérée de ces missiles à Kaliningrad était un “facteur de déstabilisation”.

Xylotymbou et Ormídia - Chypre

Sur l’île de Chypre, rien n’est simple. Entre la partie sud, la République de Chypre, la seule qui est internationalement reconnue et qui membre de l’Union européenne, et la partie nord, autoproclamée République turque de Chypre du Nord et qui n’est reconnue que par la Turquie, le découpage territoriale de l’île est en effet des plus compliqués. Et pour compliquer encore plus, une troisième souveraineté contrôle de facto une toute petite partie du territoire. Laquelle ? Celle du Royaume-Uni, au travers de deux “bases militaires souveraines”, Akrotiri et Dhekelia, créés lorsque Chypre a obtenu son indépendance du Royaume-Uni en 1960. Mais malgré la volonté d’occuper des zones vides de toute population, des zones habitées se sont retrouvées enclavées dans la base de Dhekelia. Et encore aujourd’hui, les villages de Xylotymbou et Ormídia, dépendant de la République de Chypre sont comme des îles au milieu du territoire sous territoire britannique. Enfin, il existe un petit différent entre le Royaume-Uni et la République de Chypre. En effet, Londres s’était engagée à payer des indemnités pour pouvoir occuper les deux bases. Mais, le versement s’est rapidement arrêté et aujourd’hui, la République de Chypre estime que ces impayés représenteraient des millions d’euros.