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La défense d'une forêt en Allemagne vire au conflit climat-charbon

La défense d'une forêt en Allemagne vire au conflit climat-charbon
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Dans le cadre d'un nouveau numéro de notre magazine Insiders, Hans von der Brelie s'est rendu dans la forêt d'Hambach en Allemagne où des militants écologistes tentent d'empêcher l'extension d'une mine de lignite, du charbon brun utilisé pour produire de l'électricité. Une activité en inadéquation avec les objectifs climatiques affichés par Berlin.

Dans le sud-ouest de l'Allemagne, une vaste opération policière se prépare au petit matin dans la forêt de Hambach en limite de la plus grande mine de lignite du pays. En tant que journalistes, nous sommes autorisés à accéder au périmètre de sécurité mis en place par les forces de l'ordre.

Cette forêt aurait pu être le symbole de la sortie du charbon et elle est détruite sous nos yeux.

Julia Brinner Militante écologiste allemande

Des centaines d'hommes dont des membres d'unités spéciales sont déployés pour évacuer des militants écologistes. Ils occupent illégalement le dernier pan de cette zone boisée menacée par l'extension de la mine à ciel ouvert à proximité. Leur objectif : stopper le projet et plus largement, agir pour la planète.

Les policiers mettent du temps à déloger ceux qui se sont attachés aux cabanes construites dans les arbres. On recense une soixantaine d'abris regroupés en "villages".

Dans l'un d'eux, une jeune femme dite Ghost ou fantôme s'est barricadée. "On vit au sommet des arbres, comme ça, ils ne peuvent pas nous attraper, ils ne peuvent pas abattre les arbres quand il y a plein de monde dedans," fait-elle remarquer, assise sur une plateforme en hauteur. "Là-bas," poursuit-elle, "il y a une immense mine à ciel ouvert qui grossit de plus en plus depuis une quarantaine d'années. Aujourd'hui," dit-elle, "ils veulent détruire la seule zone boisée qui reste pour pouvoir extraire le lignite du sous-sol, mais, on n'a plus besoin du lignite, on est en pleine révolution énergétique. On est là au sommet des arbres, on veut rester là, mais on n'utilise pas la violence," affirme-t-elle.

"On est censé être les pionniers de la politique climatique !"

Nous demandons à la jeune femme si nous pouvons la rejoindre : elle refuse. Mais elle accepte de prendre avec elle, l'une de nos caméras pour nous montrer sa cabane. Ghost et une dizaine de ses amis sont là, prêts pour un long siège. Ils ont de l'eau et de la nourriture pour deux ou trois semaines.

Quelques minutes plus tard, des engins de déboisement font leur apparition près du village de cabanes. Des militants tentent de ralentir leur progression.

"Peut-être que c'est légal, ce qu'ils font, mais c'est absurde," lance Kai Neumann, étudiant, avant d'ajouter : "A Berlin, en ce moment, des responsables politiques discutent de la sortie du charbon : on le sait tous : le charbon, c'est bientôt fini !"

Sa camarade Julia Brinner renchérit : "Qu'une telle chose puisse se passer en Allemagne, c'est inimaginable ! On est censé être les pionniers de la politique climatique, cette forêt aurait pu être le symbole de la sortie du charbon ; mais là, elle est détruite sous nos yeux et c'est une absurdité, c'est impensable !" s'indigne-t-elle.

En quarante ans, la mine a grignoté 4000 hectares de forêt. Et ce n'est pas fini.

Deux mille policiers participent à cette évacuation d'une ampleur jamais vue dans ce Land allemand. La plupart des militants mènent des actions de désobéissance civile, mais une partie d'entre eux emploient la manière forte d'après le porte-parole d'une commune limitrophe de la mine Kerpen.

"Hier soir, quand on est parti de la forêt d'Hambach," témoigne Erhard Nimtz, "on était dans une voiture de police et deux individus cagoulés et masqués nous ont lancé des cocktails molotov qui ont explosé."

Désobéissance civile et violence

Le gouvernement du Land avait prévenu que la contestation pourrait devenir violente. Exemple d'incident : plusieurs personnes masquées ont jeté des pierres sur la police qui a réagi en tirant un coup de semonce.

"Des tranchées ont été creusées pour que les véhicules d'intervention ne puissent pas passer et un peu plus loin, on a installé des barricades, les occupants de la forêt se sont préparés," indique notre reporter Hans von der Brelie.

Nous arrivons au village baptisé "Cosy Town" ou ville douillette. Un nom peu approprié...

Après discussion, des militants nous autorisent à les filmer. Ils nous racontent vivre sur place depuis plusieurs années, à 25 mètres de hauteur, pour s’opposer à la société d'électricité RWE qui exploite la mine.

"Shiva" est arrivée il y a un an. Depuis, elle occupe cet abri qu'elle appelle "la maison de la lune". La jeune femme critique la démocratie : selon elle, les principes d’égalité en matière de partage du pouvoir, de représentation et de participation ne sont pas correctement appliqués.

Shiva ne veut pas nous dire si elle a participé à des actes de sabotage. Mais elle est prête à nous parler de violence et d'illégalité. "La société RWE est un grand groupe énergétique qui a beaucoup d'argent, ils ont du charbon et ils en veulent encore," affirme-t-elle avant d'ajouter : "C'est considéré comme illégal, ce qu'on fait ; on mène la lutte avec des méthodes qui ne sont pas acceptées par la loi. Le terrain qu'on occupe appartient à RWE : il aurait dû être labellisé comme réserve naturelle, mais RWE l'a acheté," dit-elle.

"Quand on fait des dégâts sur une pelle mécanique, on est condamné à la même peine que quand on s'attaque à un être humain, ce n'est pas normal, il faudrait faire la part des choses," assure-t-elle. "Vandaliser quelques-unes de ces satanées machines, ce n'est pas de la violence, mais je n'emploierai jamais la violence contre une créature vivante ou un être humain," insiste-t-elle.

La mine ? Un paysage "lunaire"

Alors que la police accélère l'évacuation non loin de là, Shiva nous invite à boire du thé. La jeune femme se souvient du moment où elle a décidé de rejoindre "Cosy Town".

Elle était alors en train de regarder le site de la mine. "C'est un terrain immense, mort, effrayant, comme sur la Lune et plus loin, à l'horizon, j'ai vu toutes ces centrales électriques au charbon et toute la fumée qui sortait des cheminées," se rappelle-t-elle avec émotion. "J'ai vu cette brume qui flottait dans l'air et ça m'a choqué, c'était comme si je sentais moi-même le manque d'air pur : ensuite," explique-t-elle, "je me suis retournée et j'ai vu cette forêt magnifique, pleine de petits bruits, de vie, de chants d'oiseaux, il y avait du vent qui faisait tout bouger et beaucoup d'harmonie, de couleurs... J'en ai encore la chair de poule rien que d'y penser... C'était simplement incroyable !" lance-t-elle.

INSIDERS | Germany's coal stand-off - Part 1

Maintien des emplois

L'arrêt de la mine réclamée par les écologistes ne serait pas sans conséquences, notamment, financières : la société RWE affirme que fermer le site du jour au lendemain coûterait de quatre à cinq milliards d'euros.

Depuis le belvédère au-dessus de la mine, notre reporter nous décrit ce qu'il a sous les yeux : "C'est impressionnant : la mine à ciel ouvert va s'agrandir pour atteindre les 85 kilomètres carré. Nous devions faire une interview ici, à cette heure-ci, avec un représentant de RWE : elle vient d'être annulée. Dommage," dit Hans von der Brelie.

"Le groupe énergétique défend la poursuite de l'exploitation de la mine par le maintien des emplois : 21.000 postes restent liés au charbon dans toute l'Allemagne ; à l'échelle de ce Land, c'est 10.000 tandis que dans l'autre camp, on lui oppose la destruction de la nature et le problème des rejets de CO2," précise Hans von der Brelie.

Mais RWE a un autre argument : la sécurisation de l'approvisionnement en énergie. Les centrales à charbon fournissent de l'électricité aux industries énergivores en continu, quelle que soit la météo.

Pour autant, les visiteurs que nous croisons sur le belvédère sont favorables à des changements structurels profonds et rapides comme une majorité d'Allemands.

"On est en train de gâcher la vie des prochaines générations," estime Rosa. "C'est un problème de responsabilité et ceux qui continuent d'extraire le lignite n'assument pas leurs responsabilités," juge-t-elle.

"Tous les emplois liés au charbon disparaîtraient..."

Sortir du nucléaire et dans le même temps, du charbon pourrait causer des problèmes d'approvisionnement en énergie d'après certains spécialistes. D'autres au contraire estiment que l'Allemagne peut agir sur les deux fronts en même temps.

Notre journaliste Hans von der Brelie observe un train chargé de lignite, ce charbon brun, le plus polluant qui soit, et indique : "C'est quand même curieux : l'Allemagne prétend être aux avant-postes de la lutte contre le changement climatique, mais la réalité n'est pas la même quand on regarde les chiffres : 37% de l'électricité allemande est encore produite grâce au charbon" et plus précisément,23% à partir de la combustion du lignite, la part des sources renouvelables dans le mix énergétique du pays représentant 38% de la production électrique. "Voilà pourquoi le pays n'atteint pas ses objectifs climatiques," fait remarquer notre reporter.

Le village de Morschenich est lui aussi voué à être rasé dans le cadre du projet d'extention de la mine. En 2024, il appartiendra au passé. Les deux tiers de ses habitants sont déjà partis. Parmi les derniers qui sont encore sur place, certains nous disent leur attachement au lignite.

"Si on sortait du charbon du jour au lendemain, tous les emplois liés au charbon disparaîtraient," met en garde Petra Heller. "Alors imaginez ce qui se passerait pour toutes ces familles et leurs enfants ! Il ne s'agit pas que d'environnement : la question qu’il faut se poser, c'est : que va-t-il se passer pour tous ces enfants si des centaines, des milliers de pères de famille perdent leur emploi ?" interroge-t-elle.

Hans von der Brelie demande à deux autres habitants de Morschenich : "La question, c'est : faut-il renoncer rapidement au charbon ou alors, prévoir une période de transition longue ?"

"On ne peut pas renoncer au charbon du jour au lendemain," assure Michel Felten. "On ne peut pas couper comme ça, l'alimentation électrique d'un pays aussi grand que le nôtre et dire : "Passons totalement aux énergies renouvelables !" Cela ne marchera pas du tout," prévient-il.

"Cela n'ira pas, toutes ces grandes industries aux alentours ont besoin de l'électricité produite par RWE grâce au charbon," ajoute Bianca Biemann, une autre résidente. "Si aujourd'hui, RWE décidait d'arrêter, demain on serait tous plongé dans le noir, c'est simple ; les énergies alternatives ne sont pas encore assez développées," estime-t-elle.

Petra Heller renchérit : "J'ai grandi avec le charbon et tant qu'il y aura du charbon - cet or noir - sous nos pieds, il faudra l'exploiter pour que tout puisse continuer de fonctionner ici."

Actions radicales

D'autres riverains dénoncent les actions radicales en marge de la mobilisation écologiste : des équipements de RWE ont été vandalisés ou brûlés, des trains transportant du lignite endommagés et des machines et véhicules pris pour cible.

Éleveur de moutons, Wendelin Schwartz a subi des dégradations. "Ils ont volé la batterie [de ma clôture électrique] et l'électrificateur quand il n'y avait pas de courant et ils ont coupé les fils de ma clôture : ce sont des malades, de véritables criminels !" s'insurge-t-il. _"Ils ont coupé dix de mes fils - chacun fait 50 mètres de long - et certains étaient coupés à trois, quatre ou cinq endroits," _poursuit-il.

Par ailleurs, en marge de l'opération policière d'évacuation de la forêt, un journaliste proche des milieux écologistes allemand a trouvé la mort en tombant d'un pont qui reliait deux cabanes construites dans des arbres. Suite à son décès, les autorités ont suspendu l'intervention policière.

INSIDERS | Germany's coal stand-off - Part 2

_"La manière la plus dégueulasse de produire de l'électricité" _

Nous sommes dimanche. Des manifestants venus de tout le Land convergent vers la forêt d'Hambach et jouent au chat et à la souris avec les policiers. Un manifestant blessé nous raconte ce qui lui est arrivé : "On a traversé la route et on a commencé à courir, j'étais en train de courir de l'autre côté de la barrière de sécurité, la police est passée par-dessus et un policier m'a frappé sur la tête avec sa matraque en courant," explique-t-il, une bande ensanglantée autour du crâne.

De nombreux manifestants arrivent par train à l'arrêt de Buir près de la mine. La plupart respecteront le parcours officiel du cortège, du moins au début.

Michael Zobel est l'organisateur de ce rassemblement qui est censé prendre la forme de plusieurs marches de protestation dans la forêt. "Ces dernières décennies, cette société Rheinbraun qui s'appelle aujourd'hui RWE s'est créé un réseau incroyablement vaste dans les milieux politiques, les médias, les syndicats, c'est difficile de la combattre," assure-t-il.

"Regardez leur propagande, elle n'est pas en accord avec la réalité des choses," continue-t-il. "L'Allemagne veut fixer une échéance pour la sortie du charbon d'ici la fin de l'année, c'est un vrai défi," reconnaît le militant. "Mais il faudrait au minimum suspendre l'exploitation et cesser de raser des villages en attendant de connaître ce calendrier, on doit arrêter de détruire ce dont nous avons besoin pour vivre," insiste-t-il.

Si les premières marches du dimanche réunissaient une cinquantaine de personnes il y a quelques années, cette fois, ce sont 6000 manifestants qui prennent la direction de la forêt.

"On manifeste contre l'extraction du charbon," indique Manuel Stratmann, un participant. "C'est la manière la plus dégueulasse de produire de l'électricité, c'est celle qui génère le plus d'émissions de CO2 et aujourd'hui, on plante des arbres dans la forêt pour qu'elle s'étende et pas qu'on la tue," déclare-t-il.

"Manque de courage des responsables politiques"

Dans le défilé, nous rencontrons le directeur de Greenpeace Allemagne : Martin Kaiser siège aux côtés de pro- et d’anti-charbon, dans une Commission chargée par le gouvernement fédéral de proposer en fin d'année, un calendrier précis de fermeture des centrales alimentées par ce minerai. Il pointe du doigt les contradictions des autorités de Berlin.

"La chancelière Merkel a effectivement promis de réduire d'ici 2020 les émissions de CO2 de 40% [par rapport à 1990] : l'Allemagne n'y arrivera pas, elle en sera très loin !" juge Martin Kaiser avant de préciser ce que son ONG demande : "Nous voulons que tous les pays européens qui brûlent encore du charbon ferment toutes leurs centrales de ce type d'ici fin 2030 et pour l'Allemagne, cela veut dire concrètement que la moitié de ces centrales doivent fermer d'ici 2020, les autres d'ici 2030."

Autre participante de cette commission : Antje Grothus. Elle est à la tête d'une association de riverains de la mine de lignite.

"L'Allemagne était bien partie, mais nos responsables politiques ont manqué de courage parce que le lobby du charbon est très fort dans notre pays et qu'il fait peur, les sociétés comme RWE sont extrêmement puissantes," affirme-t-elle. "J'en ai moi-même fait l'expérience : il y a des pressions extérieures pour faire sauter cette Commission : évidemment, RWE ne veut pas qu'on trouve un compromis," dit la représentante d'association. "On le sait tous : les emplois durables ne sont pas ceux qui sont en lien avec le charbon, mais ceux qui sont liés aux énergies renouvelables et puis, il faut aussi que l'on gère notre énergie plus efficacement, que l'on en consomme moins," suggère-t-elle.

Mouvement d'ampleur

À l'approche de la forêt d'Hambach, alors que le gros du cortège reste calme, un groupe de manifestants quitte le tracé officiel de la marche et se heurte à un cordon de police. Ils tentent de rejoindre la forêt pour ralentir l'évacuation des cabanes dans les arbres.

Au niveau politique, l’Allemagne affiche ses ambitions : elle a pour objectif de faire passer la part d’électricité produite par les énergies éolienne et solaire d'un tiers à 65% d'ici 2030. Mais ces manifestants attendent plus que des discours tout comme la population en général : deux Allemands sur trois sont favorables à une sortie du charbon.

Une fillette Johanna explique sa présence sur place : "Au départ, on voulait les planter dans la forêt d'Hambach, mais on les a plantés ici finalement." Sa mère Rafaella ajoute : "Le lignite était nécessaire dans le temps - ce ne serait pas juste de le diaboliser - ; mais aujourd'hui, il y a des alternatives : il faut démanteler ce qui est ancien et construire ce qui est nouveau," indique-t-elle. "Je ne dis pas qu'il faut tout débrancher du jour au lendemain, mais il est logique de reprendre le modèle de la sortie du nucléaire comme exemple pour la sortie du charbon et d'encourager les énergies alternatives," déclare-t-elle.

À ses côtés, Biene nous fait remarquer : "Cette forêt existe depuis 12.000 ans et à cause de l'extraction du lignite, elle sera détruite, elle sera la victime d'un modèle énergétique dépassé dont la fin est proche."

La mobilisation de la forêt d'Hambach a déclenché un mouvement d'ampleur : en attendant de connaître le résultat des travaux de la Commission fédérale chargée du plan de sortie du charbon, des manifestations ont lieu sur place chaque dimanche, mais aussi dans toute l'Allemagne, avec le même mot d'ordre : renoncer au charbon le plus vite possible pour ralentir la course du changement climatique.

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