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Se souvenir de nos poubelles nucléaires pendant 100 000 ans

Des symboles de radioactivité

Se souvenir de nos poubelles nucléaires pendant 100 000 ans

Comment l’Homme de l’an 2 000 peut-il parler à l’Homme de l’an 12 000 ou de l'an 102 000 ? Cette question improbable et pourtant cruciale, ce sont nos poubelles qui nous la posent, nos poubelles nucléaires. Nos déchets radioactifs sont là. On commence à les enterrer, de plus en plus profondément, pour des milliers d’années. Certains sont pour ; certains sont contre. Dans les deux cas, il reste à faire savoir à nos lointains descendants que ce tombeau n’est pas un tombeau comme les autres...

Nos descendants – tout comme nous sommes nous-mêmes les descendants des Gaulois (- 2 000 ans) ou des hommes de Lascaux (- 18 000 ans) – devront gérer ou laisser reposer nos tonnes de déchets nucléaires tout au long des millénaires à venir.

Il faut donc prévenir ces hommes du 51ème, 130ème, 1000ème siècle, voire plus, que ci-gisent des éléments qui peuvent contaminer leur environnement ou les conduire à une mort certaine. Et cette question se pose, que l’on soit pour ou contre le nucléaire, car les déchets sont déjà là. Au mieux peut-on réduire leur quantité en sortant plus vite de l’énergie nucléaire.

Ce message doit nous survivre sur des générations mais aussi pouvoir être trouvé, être compris et enfin être cru et écouté.

La parole s’envole et les écrits restent

Fixer le souvenir des sites de stockage, le matérialiser, l’écrire. Cela paraît le premier réflexe, depuis que l’Homme est entré dans l’écriture il y a environ 5 500 ans. Mais les matériaux support, le papier, la clé USB, les serveurs, tous sont périssables.

L’Andra, l’Agence nationale française pour la gestion des déchets radioactifs, a donc entrepris, par exemple, de conserver ses archives sur papier permanent, une version plus solide que le papier classique, sur site et aux Archives Nationales de Fontainebleau. Elle travaille aussi à une version sur disque en saphir. Selon l’Andra, ce dernier pourrait contenir l’équivalent de 400 000 feuilles A4 et “résisterait pendant près de 2 millions d’années”. Notez le conditionnel…

Le modèle de la pierre de Rosette, pierre sur laquelle un même message a été gravé en plusieurs langues, fait partie des éléments de réflexion. Mais même la roche peut s’éroder.

Bruno Grasser - Tous droits réservés
Gros plan 3D sur le projet de Bruno Grasser réalisé pour l’ANDRABruno Grasser - Tous droits réservésBonne chance

L’artiste Bruno Grasser, deuxième lauréat du concours lancé en 2016 sur le thème de la mémoire par l’Andra, prend le problème dans l’autre sens. Son projet de “capsule temporelle”, ce “sablier”, ce “memento mori” (“souviens-toi que tu vas mourir”), qui fait “le lien entre un monde déjà en perdition et un qui n’existe pas encore”, repose sur ce “geste ancestral” qu’est la gravure. Mais au lieu de graver le message dans la roche, les gardiens de la capsule grattent l’un des 2 500 cubes tous les 40 ans avant de la transmettre. Tant et si bien qu’au bout de 100 000 ans, “le volume finit parfaitement lisse”.

Bruno Grasser - Tous droits réservés
Vue 3D du projet de Bruno Grasser réalisé pour l’ANDRABruno Grasser - Tous droits réservésBonne chance

Une fois préservées, les informations doivent, en outre, pouvoir être trouvées. Suite au déraillement d’un TGV en 1993, les ingénieurs ne consulteront les archives, disponibles, qu’une fois mis sur la piste d’une galerie datant de la 1ère Guerre mondiale par un ancien soldat. L’Agence de l’Energie Nucléaire de l’OCDE (NEA) a même constitué un groupe de travail dédié à cette seule problématique (RepMet), celle des metadata sur les déchets nucléaires, afin de permettre d’archiver correctement mais aussi de localiser et trouver l’information nécessaire au cours de l'évolution des programmes nationaux de gestion de ces déchets.

Transmission. Pour Bruno Grasser, le cylindre ne se suffit pas. Il s’agit aussi d’”une passation de génération en génération par l’oral ; l’objet n’est que l’idée de la transmission.”

Par les mythes ou les chansons, cette transmission orale est aussi ancienne que l’humanité. Elle peut être croisée avec l’art – comme dans le cas de chansons – qui apporte alors un affect que l’on ne trouve pas forcément dans le discours.

Florian Blanquer, sémioticien mandaté par l’Andra et dont la thèse (Robustesse sémiotique et pérennité interprétative. La vie des signes à l’épreuve du temps long) porte sur cette question, estime que la transmission est “une obligation et une nécessité”. Mais il souligne la différence entre communication et transmission. La transmission nécessite que les personnes adhèrent à ce qui doit être transmis. “Il faut qu’elles en acceptent les valeurs et les fassent vivre. Si, pour une raison ou une autre, elles n’en ont cure, alors la transmission s’arrête. Le message entre alors uniquement dans un jeu de communication et non de transmission.

La préservation de l’information et du savoir à long terme lors du développement des systèmes de stockage ne doit pas être vue comme relevant de la seule responsabilité des régulateurs ou des organismes de gestion des déchets nucléaires”, acquiesce le Dr Gloria Kwong, chef par intérim de la division sur la gestion des déchets radioactifs et du démantèlement nucléaire au sein de la NEA.
Ce que nous avons entendu de la part de nombreux pays, dans cette phase de développement des sites de stockage, est que vous devez, pour pouvoir concevoir votre système de gestion d’information, écouter les gens, voir ce qu’ils peuvent vous apporter socialement, leurs inquiétudes, leurs attentes.” Et ce, pour savoir ce que veulent les communautés impactées et s’assurer que l’information “est préservée pendant des centaines d’années mais aussi en prévision de chaque étape car des personnes qui travaillent sur le sujet des déchets vieillissent, approchent de la retraite [...] et il s’agit de savoir comment on passe le relais à la génération suivante.

Au début des années 80, un groupe de chercheurs est mandaté par le Département de l’Energie américain en vue de ce qui était encore un projet d’enfouissement profond depuis devenu réalité (la Waste Isolation Pilot Plant au Nouveau Mexique), pour proposer des solutions pour transmettre le danger du site pendant des millénaires. Le groupe est mené par le sémioticien Thomas Sebeok. Repris par le très sérieux Journal de sémiotique allemand, l’appel suscite plusieurs réponses publiées en allemand dans la revue puis, pour certaines d’entre elles, reprises dans un rapport officiel du gouvernement américain publié en 1984.

Thomas Sebeok avait suggéré une véritable église du nucléaire pour perpétuer le mythe des déchets nucléaires.

La biologiste française Françoise Bastide et le sémioticien italien Paolo Fabbri avaient, eux, imaginé user de notre fascination pour les chats, très présents, voire vénérés par notre culture depuis les Egyptiens. Ils proposaient des chats, génétiquement modifiés pour changer de couleur à proximité d’éléments radioactifs.

The Ray Cat Solution (en anglais)

Utopique ou pas, ce travail d’adhésion est difficile. On n’impose pas une religion ou un amour des chats de toutes pièces. Les chansons des militants opposés au site de stockage profond en cours d’étude à Bure en France pourraient être vues comme un vecteur de mémoire involontaire. Mais l’adhésion n’est pas là. L’association Sortir du nucléaire, par exemple, se dissocie complètement de ce sujet et ne veut pas “co-gérer cette question tant que la production n’est pas stoppée”. L’association a conscience de l’enjeu mais interroge la manière dont les projets d’enfouissement, leur gestion, et donc leur mémoire, sont menés. Selon elle, cela est fait en “absence de démocratie ou alors avec une démocratie de façade, avec des débats publics lorsque la décision est déjà prise [...] et localement avec une répression extrêmement sévère des opposants au projet.” Adhérer pour transmettre, qu’ils disaient...

REUTERS/Vincent Kessler
Le porte-parole de l'Andra sur le site d'enfouissement profond des déchets nucléaire à Bure en FranceREUTERS/Vincent Kessler

Et si le message ne passe même pas cette première étape de la survie ? Ne vaudrait-il pas mieux tout simplement suivre cette voie et tout oublier ? Faire disparaître les sites de stockage de la surface du globe et de la mémoire des hommes. C’est le pari du site finlandais de stockage définitif en couche géologique profonde d’Onkalo. “Tout le concept de Posiva [la société qui gère le site] est qu’une fois fermé après 100 ou 120 ans, le site ne sera absolument pas marqué. Les 500 mètres jusqu’au site de stockage dans la couche géologique seront remplis de roche et tout le dispositif sera isolé et invisible dans le paysage naturel.” Mais comment forcer l’oubli des personnes qui ont travaillé sur le site et de leur entourage, des locaux vivant à proximité, des archives de Posiva, de l'intégralité des traces du site pouvant être disséminées sur les réseaux par le biais, par exemple, d’articles de presse comme celui que vous lisez à l’instant ? Pour Florian Blanquer, le sémioticien français qui travaille la question, “c’est une non-solution ; c’est une idée séduisante, certes, mais cette ‘utopie’ de pouvoir dire ‘il ne s’est rien passé’ peut vite devenir une véritable dystopie”.

Into Eternity (sous-titré en français)

Créer un Stonehenge contemporain pour les temps futurs

Pour la majorité de nos interlocuteurs, les sites de stockage et le message de leur dangerosité doivent, au contraire, pouvoir être trouvés même en l’absence de transmission. Dès lors, quels signes laisser et où les placer ? La plupart des sites de stockage non temporaires sont enfouis, que ce soit proche ou loin de la surface. Il faut donc en théorie que le message soit visible au-dessus du site mais aussi en sous-sol si quelqu’un creuse.

Département de l'Energie américain
Blocs barrant l'accèsDépartement de l'Energie américainForbidding blocks - dessin par Michael Bill

Les chercheurs cités dans le rapport du Département de l’Energie américain en 1984 pour la WIPP avaient, entre autres, envisagé différents monuments mémoriels transmettant l’idée de danger : des champs de piques, des éclairs menaçants, d’énormes blocs de granit positionnés en grille serrée.

Comme un “Stonehenge contemporain” pour les temps futurs : c’est ainsi que Les Nouveaux Voisins, duo d’architectes lauréat du concours mémoriel de l’Andra en 2016, ont eux aussi envisagé, 32 ans après et sans connaître les projets américains, un monument en réponse à ce défi de communication. Leur proposition, 80 colonnes de béton de 30 mètres de haut s’enfonçant peu à peu dans le sol et plantées à leur sommet d’autant de chênes qui les remplaceront au fur et à mesure où les années passent et où la radioactivité diminue, visait à la fois à marquer le paysage de ces colonnes minérales puis de cette forêt végétale mais aussi de créer un lieu où l’on peut physiquement prendre conscience de ce qui se trame dessous.

Les Nouveaux Voisins - tous droits réservés
Forêt par Les Nouveaux Voisins pour l'AndraLes Nouveaux Voisins - tous droits réservés

Un lieu où l’on amène les enfants, le public, dans un souci de transmission. Selon eux, le message doit aussi passer par le corps dont les neurosciences ont montré qu’il était lié à la mémoire : “on est plus sensible au message, plus conscient quand le corps en prend conscience aussi”.

Se faire comprendre des hommes du 200ème siècle

Peter L. Galison, professeur au département de l’histoire des sciences de l’Université d’Harvard et auteur du documentaire Containment sur la question de la protection de nos descendants de nos déchets nucléaires, rappelle que l’apport de l’art sur la question est largement débattu. Certains estiment, rapporte-t-il, que si le message “est trop artistique alors des personnes ne comprendront pas, tant l’art est prompt à diverses interprétations”.

Département de l'Energie américain
Champ de piquesDépartement de l'Energie américainDessin par Michael Bill

Il faudrait donc un message le plus simple possible afin d’être sûr d’être compris. Mais quel message pourra l’être dans 10 000 ans alors que nous savons à peine comprendre l’ancien français âgé de seulement quelques centaines d’années ou que nous ne comprenons pas tous les signes Maya gravés il y a juste 1 000 ans ?

La sémiotique, la science des signes, “permet de déterminer le fonctionnement des différents systèmes de signes et leurs propriétés intrinsèques ; on peut définir lequel sera le plus robuste et donc le plus approprié” certifie Florian Blanquer, et alors que l’on manque de recul historique à l’échelle du temps nécessaire. Rappelons que l’écriture ne date que de 5 500 ans environ alors que certains déchets nucléaires sont là pour des dizaines de milliers d’années.

Pourrait-on écrire “danger” dans plusieurs langues ? Florian Blanquer, s’appuyant sur la théorie de l’Américain Charles S. Peirce, prévient que les langues font partie de la famille des symboles, l’une des trois catégories de signes avec les indices et les icônes. Or les symboles ne fonctionnent que par convention. Lorsque la convention sociale disparaît, alors la signification du symbole est perdue.

Pourrait-on dessiner une tête de mort avec les os croisés ? Malheureusement, les pictogrammes peuvent aussi être des symboles. Si aujourd’hui le symbole de la tête de mort est entendue en occident comme un signe de mort et donc de danger, pourtant “elle nous vient des alchimistes”, pointe M. Blanquer, “le crâne est alors celui d’Adam et les os croisés la promesse de la résurrection”. Une résurrection plutôt qu’une mort… à quelques centaines d’années d’écart seulement.

Département de l'Energie américain
Pictogramme tête de mort et os croisésDépartement de l'Energie américainDessin par Jon Lomberg

Pourrait-on alors dessiner une sorte de bande dessinée explicite d’un homme qui touche un fût contenant des déchets nucléaires et meurt ? Le risque est d’être lu à l’envers. A l’heure actuelle, les hommes lisent aussi bien de gauche à droite que de droite à gauche ou de haut en bas.

Pour Florian Blanquer, les icônes ont plus de chance de perdurer car “ils ressemblent à ce qu’ils représentent”. Par exemple, "une statue de chat n’est certes pas un chat mais ressemble à un chat, ou encore, un pictogramme d’un avion qui décolle ressemble à un avion qui décolle".

Mais selon lui cela ne suffit pas pour autant à s’assurer la compréhension du message. L’Homme comprend malgré tout selon son point de vue sur le monde et sa culture. Il faut donc pouvoir forcer la compréhension dans n’importe quel cas de figure.

La proposition que fait Florian Blanquer dans sa thèse est celle de créer un dispositif [plus de détails dans cet article] où un homme voit des icônes et voit, en même temps l’objet qu’elle représente puis est contraint de faire une action liée à cet objet, action qui implique le corps. Et cette séquence est répétée avec plusieurs suites de signes et actions liées. Le but est de donner “un système qu’il me suffit alors de complexifier pour tendre vers ce que je veux vous faire comprendre, à savoir qu’il y a des choses radioactives en-dessous” et donc in fine “faire comprendre, ‘attention ne creusez pas, il y a quelque chose de dangereux en-dessous’”. L’avantage de ce dispositif “est de pouvoir être compris par tout le monde quelque soit ses origines culturelles ou autres”.

L’Homme, éternel curieux intéressé, désobéissant et incrédule

L’Homme - et ses sociétés - est un maillon faible supplémentaire dans la transmission de l’information. Le désintérêt, la négligence, l’incompétence ou l’ignorance, l’arrogance, la sous-estimation du risque, la mauvaise compréhension, les activités illégales, la rétention ou la manipulation volontaire de données sont autant de “facteurs humains” identifiés et pris en compte par la NEA dans l’un des rapports de son groupe de travail RK&M, l’une des rares instances de travail internationales de recherche sur le sujet.

En effet, l’Homme a déjà prouvé qu’il était un indécrottable être curieux, avide et désobéissant. Les archéologues ont-ils respecté les pyramides, tombeaux scellés, manifestement construits pour ne jamais être rouverts ? Non. Les Japonais ont-ils suivi les recommandations notées par leurs ancêtres, dans une langue qu’ils comprennent toujours, sur des bornes de pierre les prévenant de ne pas construire de maisons au-delà en raison des risques de tsunami ? Non.

La capacité de l’Homme à voir plus loin que le court-terme des cycles politiques notamment est un autre obstacle. Dans un article du quotidien français La Croix daté d’avril dernier, Pierre-Marie Abadie, directeur de l’Andra prévient : “en 2006, le nucléaire était perçu comme la filière exclusive de référence ; aujourd’hui, il n’est plus qu’une option parmi d’autres. Qui sait si dans 40 ans, nous disposerons encore d’une recherche assez puissante dans ce secteur ?” Qui sait – si l’on devait reformuler de manière encore plus pragmatique – si les politiques de financement de la recherche seront toujours aussi généreuses sur le nucléaire... Or des pistes de travail évoquent la possibilité de s’en remettre au savoir des autres générations.

REUTERS/Gleb Garanich
Des containers de déchets nucléaires à Tchernobyle en UkraineREUTERS/Gleb Garanich

Ainsi l’autorité britannique en charge de la gestion des déchets nucléaires (Radioactive Waste Management, RWM) reconnaît ne pas avoir encore décidé comment faire en dehors des “archives sur formats robustes et accessibles qui puissent durer dans le temps” et s’en remettre à “un débat citoyen incluant les futures générations et éventuellement la communauté mitoyenne d’un site d’enfouissement qui reste encore à être identifié au Royaume-Uni”.

Peter L. Galison, le réalisateur de Containment, rappelle tout comme Florian Blanquer, que différents pays ont différentes manières d’aborder la question. Les postulats de départ sont donc différents. Le chercheur d’Harvard explique qu’aux Etats-Unis l’idée dominante est que “nous avons produit ces déchets, c’est donc notre devoir de les gérer sur le long terme”. En France, selon Florian Blanquer, la notion de patrimoine est forte et donc la notion de transmission est prise au sérieux, quitte, selon Peter L. Galison, à ce que ce soit aux “générations suivantes de décider ce qu’elles veulent faire”.

Pour Florian Blanquer, il s’agit aussi de faire comprendre le danger, comme à un enfant, plutôt que d’intimer de ne pas creuser. “Informer les prochaines générations au mieux pour qu’ils prennent les bonnes décisions” estime-t-il.

En Finlande, pendant ce temps, le responsable de la communication de Posiva, la société en charge du site d’enfouissement profond d’Onkalo, préfère parier sur l’avenir : site enfoui, oublié et non marqué, “cela prendrait des années pour creuser avec un matériel spécial qui n’existe probablement pas.” En outre, estime-t-il, le site n’est pas intéressant d’un point de vue des ressources minières. Enfin, sachez qu’après la prochaine ère glaciaire, il n’y aura plus aucune ville ni aucun bâtiment en Europe de toute façon. Tout aura disparu sous deux kilomètres de glace. Donc votre question [sur la nécessité de communiquer sur des millénaires] est complètement hypothétique.
Pourtant, Posiva a déjà réussi à creuser avec du matériel existant. Pourtant, on ne connaît pas les ressources naturelles qui pourraient intéresser nos descendants. Pourtant, aucun consensus scientifique n’existe sur la survenue de la prochaine ère glaciaire qui, selon des études, toutes sérieuses, pourrait être imminente, dans quelques 1 500 ans, ou au contraire être retardée à dans 100 000 ans. Pourtant...

Lehtikuva/Emmi Korhonen/via REUTERS
Des journalistes autour d'une alvéole pour déchet nucléaire lors d'une visite du site d'Onkalo en FinlandeLehtikuva/Emmi Korhonen/via REUTERS

“Il n’existe pas de pilule magique”

Face aux difficultés, un constat est partagé par plusieurs interlocuteurs. C’était la conclusion déjà de la seule véritable conférence internationale dont on trouve trace sur le sujet en 2014 à Verdun : certes il faut faire passer le message, mais cela risque d’échouer ; il faut alors prévoir, en plus, la transmission de générations en générations. La redondance est donc une nécessité.

Peter L. Galison fait un parallèle avec le problème du changement climatique : “nous n’allons pas résoudre le changement climatique. Il n’existe pas de pilule magique pour corriger le changement climatique. Mais nous devons y travailler” ajoutant “je pense qu’au final, nous nous donnerons des chances de communiquer aussi loin dans le temps parce que nous aurons essayé plusieurs choses. Il n’y a pas une solution : ce n’est pas juste une pierre, ce n’est pas juste des échantillons de déchets, ce n’est pas juste un monument mais une combinaison de solutions.

Florian Blanquer estime lui aussi que la redondance participe de la robustesse du message, que ce soit une redondance par la mise en place d’un dispositif praxéologique et d’une transmission entre générations, mais aussi une redondance qui va au-delà de ce seul plan intellectuel du signe et de l’action ; l’Homme est “fait aussi de passions et d’affects”, et le message devrait aussi passer par un croisement entre la technologie et l’art afin d’obtenir “le meilleur système possible”.

Ils sont soutenus en ce sens par la NEA, organisatrice de la conférence de Verdun et de la prochaine grande conférence internationale sur la gestion des déchets, des données et de la mémoire sur les déchets qui se tiendra à Paris en janvier prochain.

La NEA se veut une plateforme de discussion supranationale et prône l'interdisciplinarité, convoquant aussi bien l’UNESCO pour les questions de mémoire culturelle que l’Agence Internationale de l’Energie Atomique (AIEA) ou la Commission européenne. Elle souligne dans les conclusions d’un rapport sur le marquage et la mémoire des sites d’enfouissement profond que “les disciplines techniques doivent s’ouvrir aux centres d’intérêt de la sémiotique aux savoirs de l’archéologie et de l’histoire. A l’inverse, la préparation des stratégies de marquage doivent aussi prendre en considération des problématiques techniques comme la corrosion ou la formation de gaz.

C’est ainsi que le siècle de l’énergie atomique, poussière dans l’histoire de l’Homme, réunit, sur les futures ruines de ses déchets, peuples et gouvernants, scientifiques et artistes et les pousse à créer leur grand œuvre et à se transcender au-delà du temps.

sources : Larousse, Universalis, Britannica, American historical association, IRSN, Andra