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Gilets jaunes : les journalistes victimes de violences policières

Gilets jaunes : les journalistes victimes de violences policières
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C’est l’image de ce XXIIIe acte des Gilets jaunes, Gaspard Glanz, journaliste indépendant, spécialiste des mouvements sociaux, arrêté place de la République par les forces de l’ordre. S’en suivront pour lui 48 heures de garde à vue avec à la clé une interdiction de se rendre à Paris, tous les samedis de manifestation et le 1er mai jusqu’à son procès en octobre. Il sera jugé pour "outrage sur personne dépositaire de l'autorité publique" après avoir lui même reconnu avoir fait un "doigt d'honneur" en direction d'un policier.

Une décision lourde de conséquences pour ce journaliste professionnel qui vit des images qu’il vend aux médias. En plus du jeune homme, un autre journaliste Alexis Kraland a également été arrêté puis relâché quelques heures plus tard, après avoir fait l'objet d'un rappel à la loi.

Ces derniers mois, les violences policières à l’égard des journalistes se sont multipliées dans le cadre du mouvement des Gilets jaunes. David Dufresne, journaliste spécialiste du maintien de l'ordre, avance le chiffre de 79 signalements effectués depuis le mois de novembre et le début du mouvement, sur un décompte total de 690 recensements. Dans leur immense majorité, des photographes et des journalistes vidéo indépendants, anonymes, qui vendent leur production à de grandes rédactions.

Visés délibérément

Habitués des manifestations violentes, pour eux un cap a été franchi le 8 décembre et l’acte IV des gilets jaunes, une journée marquée par les heurts entre manifestants et policiers. Tirs de LBD, confiscation de matériel de protection, coups de matraque, de nombreux témoignages de journalistes font état de rencontres très "musclées" avec les forces de l'ordre. Depuis, un groupe, majoritairement composé de photographes, a décidé de porter plainte pour violences policières. Parmi eux, Véronique de Viguerie, lauréate du prix Visa pour l’image.

Selon Me Jérémie Assous, avocat en charge du dossier, ils sont aujourd’hui un peu plus d’une trentaine. "Il y a tellement de cas que ça ne peut plus être des actes isolés. On apporte la preuve que c'est systémique", explique-t-il. Même son de cloche du côté de l’Union des photographes professionnels. "Au début on pouvait se dire que c'était des accidents. Mais maintenant ce sont des blessures de LBD 40, ce sont des journalistes qui étaient identifiés, donc là on considère qu'ils ont été visés", explique Pierre Morel, son administrateur.

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Un policier pointe son LBD 40 lors du XXIII acte des Gilets jaunesREUTERS/Gonzalo Fuentes

Le lanceur de balles de défense est au cœur des accusations formulées par les journalistes contre les forces de l’ordre. Sur 690 signalements pour des violences policières, le LBD 40 est mis en cause plus de 270 fois. Une arme puissante dite non létale mais très dangereuse qui a parfois été confiée à des policiers inexpérimentés en maintien de l’ordre, comme des unités de la BAC (brigade anti-criminalité).

Pour Jérémie Assous, même "s’il n’y a certainement pas d’ordre donné par le ministre ou les chefs, il y a à minima une tolérance du chef de groupe" qui crée un sentiment d’ "impunité" chez certains policiers. Analyse partagée par David Dufresne. Cité par nos confrères de Télérama lors de son intervention pour Reporters sans frontières, David Dufresne évoque des policiers de la BAC, de la BRB, ou de la BRI en "roue libre".

"Ça peut arriver"

Les journalistes sont-ils devenus des cibles lors des manifestations ? Ce n’est pourtant pas exactement l’avis d’un habitué de ces cortèges qui les filme depuis plusieurs années et qui préfère garder l’anonymat. "Il y’a des cons qui veulent se faire des journalistes, ça peut arriver, mais ce n’est absolument pas une généralité", résume-t-il (…). "C’est très violent, on est au milieu et donc on prend quand il y a des charges comme les autres manifestants mais je doute que l’on soit ciblé". Il insiste. "Si l’on fait attention à bien s’identifier ça va. Je porte toujours mon brassard et ma carte de presse autour du cou".

Une analyse loin d’être partagée par nombre de ses confrères et notamment Reporters sans frontières. Contactée par Euronews, l’organisation de défense de la liberté de la presse s’inquiète du fait que "les brassards ne protègent plus". Ses membres dénoncent aussi un niveau de violence "inédit en France".

Les deux arrestations de Gaspard Glanz et Alexis Kraland, représentent pour Pierre Morel "une étape dans la droite ligne de ce qui se passe depuis le début du mouvement". "Cela crée pour nous un climat de peur et de défiance", ajoute-t-il.

Le syndicat national des journalistes (SNJ) a lui déploré, dans un communiqué, une « nouvelle atteinte à la liberté d’informer ».

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Des manifestants tentent de renvoyer des gaz lacrymogènesREUTERS/Yves Herman

Précarité du métier

« La seule chose que l’on nous dit c’est de porter plainte ». Pourtant, Pierre Morel regrette un contexte qui n’encourage pas ses collègues à faire entendre leur voix. Une précarité financière exacerbée, beaucoup d’entre eux gagnant à peine le Smic, mais aussi ce qu’il qualifie d’ "intériorisation de la violence" : "vu qu’ils ne sont pas les premières victimes de ces violences, ils les minimisent et ne portent pas toujours plainte".

"Ce sont des journalistes précaires donc tout le monde s’en fiche", renchérit Me Assous. "Ils ne bénéficient pas de la protection des grandes rédactions", alors que la plupart travaillent pourtant pour les titres de la presse nationale ou des chaînes de télévision ayant pignon sur rue.

Un minimum de solidarité avec ces "forçats" de l’info serait donc salutaire pour Pierre Morel. "On est lâchés, on ramène ce qu’on peut. Il faut qu’on soit protégés et soutenus. Les journaux ont une responsabilité dans leurs relations avec les pigistes. Il faudrait que les rédactions prennent un signal fort".

Contacté, le ministère de l'Intérieur n'a pas répondu à nos sollicitations.

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