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L'ELN, dernière guérilla d'Amérique dans la jungle colombienne

Un membre du front Ernesto Che Guevara appartenant à l'ELN, lors d'un entraînement dans la jungle du Choco, le 26 mai 2019 en Colombie
Un membre du front Ernesto Che Guevara appartenant à l'ELN, lors d'un entraînement dans la jungle du Choco, le 26 mai 2019 en Colombie -
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Raul ARBOLEDA
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Le campement dans la jungle colombienne est dans les ténèbres, les fusils à portée de main. Les bombardements de l’aviation militaire contraignent l’ELN à se déplacer constamment, en petit nombre, afin de permettre aux derniers guérilleros du continent américain de survivre.

Le 4 juillet 1964, l’ELN entrait en rébellion armée et 55 ans après, elle est toujours là. La nouvelle génération revendique même la “guerre ouverte contre l’Etat”.

“Nous avons entendu bien des présidents, des paramilitaires prévoir la défaite de la guérilla et nous restons actifs, depuis 55 ans”, lance en forme de défi le commandant Uriel qui, à 40 ans à peine, dirige le Front de guerre occidental “Che Guevara” de l’Armée de libération nationale (ELN).

Quasiment anéantie à certaines époques comme dans les années 1970, l’ELN compte aujourd’hui 2.300 combattants, contre 1.800 il y a deux ans, selon le renseignement militaire. Des effectifs dérisoires face aux 265.000 membres de l’armée, sans compter la police.

Elle est aujourd’hui la dernière guérilla active des Amériques, depuis la dissolution des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc, marxiste), qui ont signé la paix en 2016 et désarmé quelque 7.000 combattants, avant de se transformer en parti politique sous le même acronyme.

La rébellion, qui s’appuie aussi sur un vaste réseau urbain, continue à se financer par des enlèvements contre rançon, l’extorsion et l’“impôt révolutionnaire” prélevé sur les narcos et autres trafiquants. Ses attentats visent fréquemment l’industrie.

Une équipe de l’AFP s’est rendue dans un campement de l’ELN après la rupture des négociations de paix entamées en 2017 avec le gouvernement du président centriste de l‘époque, Juan Manuel Santos (2010-2018). L’attentat à la voiture piégée qui a fait 22 morts en janvier à l‘école de police de Bogota a conduit le le successeur de M. Santos, Ivan Duque, soutenu par la droite dure, à enterrer les pourparlers.

- Une “guerre” qui va durer /p>

“Le conflit colombien va durer. La guerre est là pour un moment”, affirme Uriel.

Jeiner n’a pas oublié la bombe qui l’a projeté hors de sa tente il y a deux ans. Il faisait déjà sombre et ce guérillero a couru, blessé, désorienté, avant d‘être jeté à terre par une autre explosion. A 20 ans, il a perdu son bras gauche. “Il y a eu six bombes, la dernière m’a eu. Quand je suis revenu à moi, le bras… rien, il n’y en avait plus”, raconte-t-il à l’AFP.

Les bombes dirigées à l’aide d’une puce électronique, dissimulée par “l’ennemi” dans un sac-à-dos, des bottes ou des provisions, ne cessent d‘ébranler l’un des fiefs de l’ELN: la forêt tropicale humide du Choco (ouest), département le plus pauvre du pays, majoritairement peuplé d’afro-colombiens et d’indigènes, sur la côte Pacifique.

Depuis 2012, le commandant Uriel a compté 11 bombardements qui ont fait 25 morts, ainsi que des dizaines de blessés et de mutilés dans ses effectifs.

Près de six décennies de confrontation armée entre guérillas, paramilitaires d’extrême droite et forces de l’ordre ont fait plus de huit millions de victimes (morts, disparus et déplacés) en Colombie.

Un demi-siècle de rébellion /p>

De nouvelles recrues s’entraînent aussi dans cette jungle de fleuves tumultueux et d’arbres montant jusqu‘à 30 mètres. Tous noirs ou indiens, aucun n’a moins de 16 ans, assure l’ELN, alors que les autorités assurent que la guérilla recrute des mineurs par la force.

Surgie en pleine Guerre froide, l’ELN a mené sa première action militaire en 1965, armée de vieux revolvers, de carabines et de fusils de chasse.

L’année précédente, une poignée d’hommes entraînés à Cuba s‘étaient fixés comme but de fomenter une révolution socialiste en Colombie, pays traditionnellement gouverné par des élites libérales ou conservatrices sur fond de violences politiques, auxquelles est venu s’ajouter le narco-trafic dans les années 1980.

De l’avis d’experts, cette rébellion, inspirée des idées du révolutionnaire Che Guevara, n’a jamais eu la capacité de prendre le pouvoir.

Déplacements constants /p>

“De nombreux gars s’engagent. C’est leur unique opportunité”, ajoute Yesenia, l’une des responsables du front.

A Quibdo, chef-lieu du Choco, le chômage est quasi le double du taux national qui avoisine les 11%. C’est la ville colombienne aux plus faibles revenus.

Les jeunes, disent les plus anciens, commencent à “défendre des idéaux” après avoir mangé à leur faim.

Plutôt que de se joindre à l’accord de paix de 2016, les “elenos” ont préféré négocier leur propre accord, mais le dialogue n’a pas abouti et ils sont devenus l’ennemi public n°1. Ils opèrent dans 10% des municipalités colombiennes.

Dans le Choco, ils livrent une guérilla dans des conditions particulières dictées par la jungle dense, où règne le trafic de cocaïne, mais aussi d’or, de platine et de bois.

Ils ne s’y déplacent qu‘à pied ou en hors-bord, et par groupes réduits à cause des bombardements et des commandos d‘élite qui investissent la jungle durant des jours jusqu‘à les prendre d’assaut. Aucun détachement (environ 15 combattants) ne reste plus de quatre nuits dans un même lieu. “Ce sont des mesures préventives”, précise le commandant Uriel.

Sous les bombes –

Yesenia, 39 ans dont 22 dans la guérilla, prête à peine attention au vrombissement venu des airs. Les guérilleros ont appris à distinguer les survols militaires. Pour “la Flaca” (la maigre: ndlr) comme elle se fait appeler, c’est un avertissement. Si les avions reviennent, l’ordre sera donné de lever le camp.

Cette guérillera est arrivée il y a deux jours, avec une douzaine d’hommes et trois femmes armés de fusils Galil, M-16, AK-47, R-15 ainsi que des revolvers de 50 et 30 mm.

Quand le ciel est calme, les rebelles montent leurs tentes et vont s’approvisionner dans les hameaux des environs. Les habitants se sont habitués à leur présence, aux règles de cohabitation et aux sanctions qu’ils imposent.

Jusqu‘à il y a trois ans, l’ELN et les Farc se disputaient le contrôle du territoire. Mais avec le désarmement des “compas” (compañeros: camarades), la rébellion guévariste s’est retrouvée seule face à l’armée, aux dissidents de l’ex-guérilla marxiste et aux gangs de narcos.

Leurs affrontements suscitent la terreur. Entre 2017 et 2018, il y a eu 21.100 déplacés dans le Choco, selon le registre officiel des victimes. Il est à craindre que d’autres doivent fuir leurs terres d’ici peu.

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