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J'accuse de Polanski : un grand film, servi par de grands acteurs

J'accuse de Polanski : un grand film, servi par de grands acteurs
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J'accuse, Roman Polanski (2h12)

Sortie le 13 novembre 2019

Avant tout, évacuer la polémique qui gangrène la sortie de J’accuse : nous ne parlerons ici que des valeurs cinématographiques, historiques, esthétiques et narratives du film, séparant volontairement l’homme de l’œuvre pour faire acte critique et affirmer que J’accuse est avant tout, et surtout, un grand film.

La mise au point préliminaire est nécessaire pour séparer distinctement ce qui relève de la justice, et ce qui relève du cinéma. Polanski, l’homme, est peut-être coupable et fut a priori un prédateur pour plusieurs jeunes femmes (et les dernières révélations semblent le prouver), mais, en entrant dans la salle de cinéma, ces affaires restent à la porte, pour se plonger plus de deux heures en apnée à la fin du XIXème siècle et revisiter rigoureusement l’Affaire Dreyfus qui a secoué, jusque dans ses fondements, la Troisième République à la fin du XIX° siècle.

On rentre d’emblée dans le vif du sujet. Cour de l’Ecole militaire de Paris, au pied de la Tour Eiffel, janvier 1895. Le Capitaine Dreyfus se tient au milieu de la cour et va être dégradé devant 4000 soldats et une foule hostile qui hurle au traître derrière les grilles de l’enceinte militaire. Parmi les troupes, le Colonel Picquart, dont Dreyfus fut l’élève. Il ne peut s’empêcher d’émettre des sarcasmes sur les origines juives du condamné. Quelques mois après, une fois Dreyfus envoyé au bagne à l’ïle du Diable en Guyane, Picquart prend les rênes du contre-espionnage. Il ne va pas tarder à découvrir la faiblesse du dossier d’accusation et comprendre que Dreyfus n’est pas coupable. La grande muette fera tout pour l’obliger à se taire et empêcher une contre-enquête.

Le génie du film est double : avoir su restituer dans les moindres détails, l’enchaînement des événements d’une affaire opaque, et d’avoir déplacé le centre du sujet de Dreyfus à Picquart, souvent oublié de l’histoire et qui a pu, seul contre tous au début, puis aidé par des intellectuels de l’époque -dont Zola évidemment-, faire la lumière sur l’une des plus grandes erreurs judiciaires de l’histoire de la république française. Le livre est tiré et coécrit par Robert Harris qui consacra plusieurs années de recherche au sujet et qui livre ici ce qui pourrait être un document définitif sur cette affaire. L’époque et les décors, du moindre meuble aux costumes, en passant par les accessoires (une pipe, une canne, une paire de lunettes…), tout est reconstitué avec une minutie extrême. Nous ne sommes pas dans un film à costumes, nous avons pris une machine à remonter le temps.

La réussite du film tient aussi au fait qu’il soit mené comme un véritable film d’espionnage avec, comme il se doit, un (anti)héros qui devra surmonter toutes les épreuves. Jean Dujardin incarne à merveille cet officier intègre mais complexe, qui n’a aucune sympathie pour les juifs en général ni pour Dreyfus en particulier, mais qui ira jusqu’au bout pour faire éclater la vérité, quitte à éclabousser l’armée et ses immenses zones d’ombres. Un antisémite par tradition plus que par conviction, mais sa probité lui fera dépasser ses a priori, et sa détermination n’en sera que renforcer devant la paranoïa, la rouerie et le mensonge érigés en dogme par ses supérieurs comme ses subalternes. Dujardin montre s’il en était besoin que c’est un acteur immense, capable de jouer des personnages aux antipodes de son image d’amuseur public et de charmeur pour dames.

A ces côtés, la palette des comédiens de haut rang est impressionnant : Louis Garrel est méconnaissable en Dreyfus, oubliant ses rôles d’éphèbes romantiques et de jeune premier, il endosse les habits de la victime, calvitie puis cheveux blancs à l’appui de manière stupéfiante. Emmanuelle Seigner est également très convaincante en femme adultère et amoureuse, Mathieu Amalric en expert en graphologie exalté, Melvil Poupaud en ténor virulent du barreau, Vincent Perez, Denis Podalydès… pas moins de huit sociétaires de la Comédie Française interprètent des seconds rôles secondaires mais qui donnent au récit une dramatique et crédible intensité. Ajoutons à cela la musique martiale et un brin inquiétante d’Alexandre Desplat pour donner une atmosphère permanente de suspicion et d’enfermement au film.

Au-delà, l’histoire est haletante et ne laisse aucun répit au spectateur, mais de grandes questions au citoyen. Le film expurge tout sentimentalisme en donnant d’une époque et d’un système, une vision sans concession et d’une grande modernité sur les questions de sécurité et de maintien de l’ordre, de secrets et de raisons d’état. Avec, enfin, une mise en scène magistrale et un découpage au scalpel qui font de ce J’accuse une leçon de cinéma et d’histoire. A défaut de morale.

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