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Covid-19 : "En tuant le coronavirus, nous ne devons pas aussi tuer la démocratie"

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Covid-19 : "En tuant le coronavirus, nous ne devons pas aussi tuer la démocratie"
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Věra Jourová, vice-présidente de la Commission européenne en charge des valeurs et de la transparence, est l'invitée de The Global Conversation sur euronews. Elle revient sur les mesures d'urgence prises par de nombreux Etats membres pour faire face à la crise du coronavirus, sur la diffusion de fausses informations, mais aussi sur la situation en Hongrie en matière de respect de l'Etat de droit. Věra Jourová prévient : "Il est temps d'utiliser un nouvel instrument la conditionnalité des fonds de l'UE au respect de l'État de droit. Si quelqu'un ne comprend pas l’intérêt de défendre nos valeurs, il comprendra peut-être le langage de l'argent."

La pandémie de coronavirus a plongé l'Europe dans la crise à nouveau. La façon dont les Européens réagissent à l'urgence est minutieusement observée. De l'explosion de la désinformation en ligne à l'adoption de mesures d'urgence qui confèrent des pouvoirs étendus aux partis au pouvoir, l'Union européenne est confrontée à des défis sans précédent.

Pour en discuter, l'invitée de The Global Conversation sur euronews est la vice-présidente de la Commission européenne pour les valeurs et la transparence, Věra Jourová.

Sándor Zsíros (Euronews) : La plupart d'entre nous renoncent à certaines de nos libertés pour combattre le virus. Jusqu'où les pays doivent-ils aller afin de protéger la santé des citoyens ?

Věra Jourová, vice-présidente de la Commission européenne : "À l'heure actuelle, vingt pays disposent de ces régimes d'urgence (ou état d'urgence, NDLR). Votre question est de savoir jusqu'où ils devraient aller. Dans une situation d’urgence, le principe est le suivant : les mesures prises par les gouvernements qui ont renforcé leurs pouvoirs doivent être nécessaires, proportionnées et limitées, avec des délais précis. Et elles doivent être sous contrôle parlementaire très strict, ce qui correspond à un contrôle exercé par les citoyens à travers leurs représentants. Bien sûr, les médias doivent également faire leur travail. Voici donc les paramètres et c'est ce que nous regardons attentivement maintenant. Nous surveillons cela dans tous les États membres."

"Les mesures prises par les gouvernements qui ont renforcé leurs pouvoirs doivent être nécessaires, proportionnées et limitées avec des délais précis."
Věra Jourová
Vice-présidente de la Commission européenne

Sándor Zsíros : Il y aura probablement de nouvelles mesures. Certains gouvernements souhaitent par exemple tracer les données des téléphones portables de la population. Est-ce que la protection des données personnelles constitue pour vous un motif d’inquiétude ?

Věra Jourová : "Pas pour le moment. Nous voulons que les gens donnent leur consentement éclairé afin que ces outils soient utilisés. Et pour les solutions numériques, que nous voyons se développer dans presque tous les Etats membres, le même principe s’applique. Ces mesures d’urgence ne doivent pas nous suivre pour toujours, ce sont des mesures spécifiques pour une période d'urgence."

Sándor Zsíros : Pensez-vous que le coronavirus va remodeler les démocraties européennes ?

Věra Jourová : "Je pense que cela change la donne à bien des égards. Les plus optimistes disent qu'après la crise, nous devrons commencer à créer quelque chose de nouveau. Le monde numérique, qui aide désormais à surmonter cette crise, devrait gagner en dynamisme. Mais en ce qui concerne la démocratie, l'État de droit et les droits fondamentaux, je plaide vraiment pour revenir à la normale, car nous avions et nous avons toujours le meilleur système que nous ayons jamais inventé pour la société. Les dictatures ont montré dans l'histoire qu'elles étaient contre le peuple et qu’elles faisaient bien trop de victimes. C’est pourquoi nous devons vraiment nous efforcer de maintenir la démocratie, et faire en sorte que la limitation des pouvoirs dans les États membres soit maintenue, avec les décisions prises par ces derniers. Enfin, une dernière chose : l’état d’urgence ne signifie pas que nous sortons, d'une manière ou d'une autre, du système démocratique."

"L’état d’urgence ne signifie pas que nous sortons, d'une manière ou d'une autre, du système démocratique."
Věra Jourová
Vice-présidente de la Commission européenne

Sándor Zsíros : Il y a un pays, la Hongrie, où l'on ne sait pas vraiment quand l’état d'urgence sera retiré, quand les mesures d'urgence seront levées et comment cela se produira. Pensez-vous que la Hongrie est toujours une démocratie qui fonctionne ?

Věra Jourová : "C'est une question délicate et je ne vous donnerai pas de réponse directe. Je veux juste vous dire que lorsque vous lisez la loi et que vous en discutez avec les partenaires hongrois, ils nous disent que le Parlement peut à tout moment arrêter l’état d'urgence. Nous devrons donc attendre pour examiner, dans la pratique, comment les pouvoirs accrus du gouvernement pendant cette période d'urgence sont appliqués. Et lorsque vous lisez la loi, elle est tout à fait comparable à d'autres lois prévoyant un état d'urgence dans d’autres États. Mais le contexte est difficile, car dans le passé il y avait déjà une faible confiance envers le gouvernement hongrois et le Premier ministre. Vous savez que la procédure de l'article 7 a été déclenchée contre la Hongrie. Donc, lorsque vous lisez la loi dans ce contexte, bien sûr, cela appelle à être vigilant et à suivre avec attention comment la loi sera appliquée."

Sándor Zsíros : Pourquoi la première réaction après l'approbation de cette loi a-t-elle été si douce du côté de la Commission européenne ? La première déclaration ne mentionnait même pas la Hongrie expressément.

Věra Jourová : "Je pense que la déclaration faite est un résumé très important des principes de nécessité, de proportionnalité et de durée. Je n'hésite pas à parler des problèmes que je vois en Hongrie. Je veux vraiment faire mon travail avec toute la responsabilité qui m'incombe, mais je ne veux pas devenir une sorte de militante, qui irait en quelque sorte au-delà de ses compétences."

"Si quelqu'un ne comprend pas l’intérêt de défendre nos valeurs, il comprendra peut-être le langage de l'argent."
Věra Jourová
Vice-présidente de la Commission européenne

Sándor Zsíros (Euronews) : Que peut faire l'Union européenne pour garantir que l'État de droit ne sera pas une autre victime de cette épidémie ?

Věra Jourová : "Je dis toujours qu'en tuant le coronavirus, nous ne devons pas aussi tuer la démocratie et les droits fondamentaux en Europe. Nous ne pouvons pas nous reposer sur le fait que la démocratie et les droits fondamentaux seront automatiquement de retour. Nous devons être vigilants et proactifs. Il est temps également d'utiliser un nouvel instrument, qui ne l’a pas été jusqu’à présent. Je parle de conditionner les fonds de l'UE au respect de l'État de droit. Nous avons donc proposé cette 'conditionnalité'. Si quelqu'un ne comprend pas l’intérêt de défendre nos valeurs, il comprendra peut-être le langage de l'argent. Je pense que la combinaison d'outils sera utile à l’avenir."

"Une production de désinformation très intense de la part de sources pro-Kremlin"

Sándor Zsíros : Les fausses informations peuvent être mortifères aujourd'hui. Pensez-vous que les réseaux sociaux et l'Union européenne en font assez pour protéger les personnes les plus vulnérables ?

Věra Jourová : "Les personnes en situation de stress peuvent être plus facilement manipulables en vue de se voir proposer des offres très immorales et parfois même illégales de certains produits. Et c'est le moment de lutter contre toutes ces pratiques déloyales. C'est sur cela que nous travaillons pour donner la priorité aux informations fiables et pour réduire la quantité et l'impact des fausses informations."

Sándor Zsíros : Et selon vous, quels pays sont les plus actifs dans la diffusion de la désinformation? Et comment l'UE les combat-elle ?

Věra Jourová : "Notre service européen pour l'action extérieure a identifié dans son dernier rapport, mais aussi dans ses précédents rapports, une production de désinformation très intense de la part de sources pro-Kremlin. Et cela continue pendant cette crise. Nous voyons maintenant la propagande s'amplifier contre l'UE. Nous ne nous battrons jamais avec les mêmes armes. Nous n'utiliserons aucune sorte de propagande sale contre ceux qui produisent ces fausses informations. Nous devons nous battre en fournissant aux gens des informations fiables, comme des faits et des chiffres, qui sont faciles à vérifier. Je pense que c'est la meilleure réponse."