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"Pourquoi tu pleures ? Tu es une fillette ?" | View

Wanlov the Kubolor
Wanlov the Kubolor   -   Tous droits réservés  Alvar Alonso
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En grandissant, j'ai toujours fait en sorte qu'on ne me pose presque jamais la question "Pourquoi tu pleures ? Tu es une fillette ?", question qui était posée aux autres garçons autour de moi. Je n'ai jamais vu mon père ou ses frères pleurer. Mais je ne peux pas en dire autant de ma mère ou des autres femmes de ma vie.

Les garçons n'avaient pas le droit de pleurer ouvertement si nous étions blessés physiquement ou émotionnellement. Chaque fois que je pleurais, c'était bref, étouffé, en secret.

Il y avait cependant ces occasions où les garçons pouvaient pleurer ouvertement. C'était quand nous voulions quelque chose. J'en ai déduit que c'était parce que pleurer pour une souffrance émotionnelle ou physique signalait un éventuel épuisement de ressources limitées, alors que pleurer pour obtenir quelque chose exposait un tort, qui devait être immédiatement corrigé. Mais vous pouvez ignorer mes réflexions.

Au fond de moi, je jalousais le fait que les filles puissent pleurer librement en public, surtout parce que les quelques fois où j'ai pleuré, j'ai fini par éprouvé un sentiment de réconfort, presque euphorique.

Pleurer est un moyen de relâcher les énergies corporelles réprimées. C'est aussi un signal d'alerte pour le foyer ou la communauté, afin que les personnes concernées, dont le cœur fond à la vue de vos larmes, puissent vous venir en aide. Un exemple serait les bébés dont les pleurs peuvent inquiéter même des étrangers, ou tout au moins les irriter au point d'être prêt à "payer quelqu'un pour qu'ils se taisent".

J'ai fait mes études secondaires dans un établissement anglican pour garçons à Cape Coast, au Ghana, qui a été construit par les colonisateurs britanniques. Nombre de mes camarades de classe ont été hospitalisés et ont failli perdre la vie, à cause des coups de fouet violents donnés par les professeurs, avec des cannes et d'autres objets. Leurs refus de crier de douleur rendaient les enseignants encore plus furieux et les poussaient à frapper encore plus fort.

C'est comme si les larmes étaient le sang incolore de notre dignité. Peut-être est-ce aussi une réaction conçue pour les sadiques qui, comme l'ont découvert nos ancêtres africains, tiraient du plaisir à nous voir souffrir. Un sujet complexe.

Personne ne m'a vu pleurer intensément. Seulement brièvement, quand mes grands-mères, mon grand-père roumain et ma tante sont décédés. J'ai aussi pleuré seul de temps en temps, pour un membre de ma famille affaibli et dont la santé se détériorait. Et j'ai pleuré quand ma mère a demandé à mon premier amour de rompre avec moi (ils m'ont tous les deux vu/entendu, mais j'étais trop anéanti pour en avoir quelque chose à faire).

Il y a quelques jours, j'ai pleuré pas moins de dix fois en regardant le film Mulan. Le film Coco m'a aussi fait pleurer. Je pense que c'est parce que je m'identifie fortement aux personnes qui apprennent à se connaître elles-mêmes et sont acceptées par leur entourage pour ce qu'elles sont, tout en rendant leur famille et leur communauté fières et pleines d'espoir.

J'aurais tenté ma chance à Hollywood si je pouvais pleurer sur demande. J'ai toujours pensé que cela devait être la partie la plus difficile du métier d'acteur parce que mon éducation a rendu le fait de pleurer devant les autres si difficile pour moi, même dans la vraie vie.

J'ai réalisé que le patriarcat est un piège invisible et contraignant, alors j'essaie de me libérer de ses pièges petit à petit, jour après jour.
Wanlov the Kubolor

Il m'a fallu du temps pour en arriver là mais maintenant je pleure fièrement, au point de le savourer. J'ai réalisé que le patriarcat est un piège invisible et contraignant, alors j'essaie de me libérer de ses pièges petit à petit, jour après jour.

Emmanuel Owusu Bonsu, connu sous le nom de scène de Wanlov the Kubolor est un chanteur/auteur-compositeur, cinéaste et icône culturelle né en Roumanie et qui a grandi au Ghana. Kubolor produit des artistes talentueux qui portent des messages sociaux positifs. Il est également un ardent défenseur des droits de l'Homme au Ghana et s'exprime ouvertement sur la protection de l'environnement et la corruption. Kubolor est connu pour son humour, sa bravoure et ses points de vue peu orthodoxes sur divers sujets.

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Les opinions exprimées dans les articles de la catégorie View sont uniquement celles des auteurs.

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Ce programme est financé par le European Journalism Centre, dans le cadre du programme European Development Journalism Grants, avec le soutien de la Fondation Bill and Melinda Gates.

Sources additionnelles • Traduction : Thomas Seymat