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Ba Cissoko : “J’ai fait le tour du monde grâce à ma Kora”

Artiste guinéen: Ba Cissoko
Artiste guinéen: Ba Cissoko   -   Tous droits réservés  Courtesy: Ba Cissoko
Par Natalia Oelsner  & Mame Peya Diaw
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“Il y a plein de jeunes qui vivent en Afrique et qui pensent que la vie est facile quand on vient ici. Ce n'est pas facile du tout.”

Depuis plusieurs années maintenant, de nombreux Africains aspirent à émigrer en Europe afin de pouvoir tenter leur chance et avoir une vie meilleure. Certains réussissent, mais beaucoup meurent lors des traversées migratoires.

Accompagné de sa kora, un instrument à cordes originaire d'Afrique de l’Ouest et emblème de la culture mandingue, l'artiste guinéen Ba Cissoko voyage à travers le monde pour partager ses traditions musicales. Sa musique mélange le son de la kora et des influences rock, reggae et blues. Ses textes sont écrits dans les principales langues guinéennes : malinké, soussou et peul.

Dans son dernier single, “C’est pas facile”, il s’adresse à la jeunesse africaine afin de les sensibiliser aux conditions réelles et plutôt difficiles de la vie en Europe en tant qu’immigré.

Ba Cissoko étant griot, il était dans l’obligation d'honorer sa tradition, son sang, sa communauté. Son père jouait de la kora, tout comme ses arrière-grands-parents. La tradition se transmet de père en fils et exige des griots qu’ils soient communicateurs, musiciens professionnels, conteurs, donc gardiens de cette tradition. La kora accompagne leurs chants et louanges.

Dans le cadre de notre podcast Dans La Tête Des Hommes, nous discutons avec l’artiste guinéen sur son parcours et l’importance de la kora au sein de sa communauté.

Euronews : Quel est votre lien avec cet instrument ?

Ba Cissoko : Cet ancien instrument, que j'ai trouvé dans ma famille, s'appelle la kora et a des cordes. Il s’agit d’un instrument qui se transmet de père en fils. J'ai vu mon père jouer de la kora. Moi, j'étais passionné de foot et il me disait : "ce n'est pas mal de faire du foot, mais en tant que fils de griot, tu dois aussi jouer comme nos parents, et nos aïeux".

Je me suis donc dit que je n’avais pas le choix et c’est le Grand maître M'Bady Kouyaté, mon oncle, qui m'a appris à jouer de la kora. Je jouais au théâtre national des enfants. J'y ai commencé la kora, jusqu'à ce que j'ai la chance de former mon groupe, puis de voyager et de faire le tour du monde avec ma kora.

Euronews : Du coup, que représente la kora pour vous en termes d’instrument et aussi de tradition ?

Ba Cissoko : Franchement, j’adore la kora, parce que c'est un instrument que j'ai trouvé dans ma famille et dont mon père jouait. Et lorsque je ne suis pas bien, je prends ma kora pour jouer ; ça me détend, ça me fait voyager et ça me fait du bien.

Cet instrument est spécial, lorsqu’il y a des mariages ou des baptêmes dans un village ou dans une ville, le griot prend sa kora et s’y rend. Ils jouent pour l’événement et l’assemblée. C'est un instrument qui est vraiment apprécié dans la tradition mandingue, mais aussi partout dans le monde.

Euronews : A quel moment avez-vous commencé à étendre votre carrière à l'international ? Lorsque vous êtes arrivé en France, en Europe ?

Ba Cissoko : J’ai étendu ma carrière professionnelle à l’internationale lorsque je suis venu pour la première fois à Marseille, en 1995, pour un festival qui s'appelait No Quartet. L’association Nuits Métisses nous a permis de rencontrer des musiciens français. C'est comme ça que je suis venu en France.

J'ai voyagé un peu partout dans le monde grâce à ma kora, ma musique. Là, c’est dommage quand même, parce qu’ avec le Covid, c'est calme, mais sinon, je voyage souvent. J'aime bien voyager.

Euronews : Comment décririez-vous votre style de musique ?

Ba Cissoko : La base de mon style de musique, c'est la musique mandingue. L’empire mandingue englobait le Sénégal, la Gambie, la Guinée, le Burkina Faso et le Mali. Mais, aujourd’hui, quand on dit “mandingue”, on fait référence à la Guinée. Mais sinon, c'est une musique mandingue moderne, parce que c’est un mélange de jazz, de rock‘n’roll et de kora. C'est un mélange de tradition mandingue et de musique moderne.

Avant de venir en France, je jouais dans des hôtels. Je faisais des animations avec ma kora et j'ai formé un petit groupe de quatre personnes. Il y avait trois guitares acoustiques avec la kora. Souvent, à l'hôtel, il y avait des clients qui demandaient des morceaux connus, du blues, du jazz, de la salsa. Donc, je travaillais beaucoup et c'est comme ça que c'est arrivé. J'ai réussi à intégrer la kora à la musique moderne.

J'ai ensuite créé mon propre style et je jouais avec mes cousins. On était quatre, donc il y avait un peu de tout dans notre musique.

Euronews : Est-ce qu'il y a un sujet qui vous inspire plus que les autres quand vous composez vos chansons ?

Ba Cissoko : Vous savez, à chaque fois que je suis en Afrique ou en France, ou ailleurs dans le monde, je vois ce qui se passe ; je suis l'actualité. Par exemple, le morceau que j'ai chanté tout récemment s'appelle "C'est pas facile". Il raconte l'immigration en disant que "c'est pas facile". Et avec les voyages que j’ai fait, j'ai vu des immigrés un peu partout dans le monde ; la vie qu’ils mènent est difficile. C'est la raison pour laquelle j'ai chanté en mandingue, ma langue maternelle, mélangé au français. En mandingue je dis : "mbora farafi njamanala", je viens d’Afrique, "ndonna toubabou dougou", je suis venu en Europe. J'ai dit "mais eh djo c'est pas facile". Ça, c'est quelque chose que je voulais vraiment chanter, car il y a plein de jeunes qui vivent en Afrique et qui pensent que la vie est facile quand on vient ici, que tout est doux, mais ce n'est pas facile du tout. C'est un message que j'envoie pour que tout le monde puisse l’écouter.

Euronews : Pourquoi cela n'a pas été facile pour vous? Qu'est ce qui vous manque le plus ?

Ba Cissoko : Ce n'est pas facile de vivre de la musique, c'est trop dur. Il faut beaucoup de courage. Mais il faut persévérer et si la chance est de votre côté, vous allez réussir.

Euronews : Quel est le plus grand succès de votre carrière ? Quel a été le moment où vous vous êtes dit, waouh ! J’en suis arrivé là !

Ba Cissoko : C'est lorsque j’ai sorti mon premier album Sabolan. Sabolan m'a fait voyager partout dans le monde, je n'avais vraiment pas de temps. Quand je rentrais, c'était pour deux jours, ensuite, je passais mon temps dans les avions. Je faisais de gros concerts qui rassemblaient 25 000 personnes. Je me disais que ce n'était pas réel, parce que je voyais ça comme un rêve. Donc, je suis content. J’ai réussi et participé à de grands festivals.

J’ai organisé quatre fois mon festival kora & cordes et j'avais un centre culturel : Wakili Guinée. Wakili signifie le courage. Wakili a formé beaucoup de jeunes à la kora et à la fabrication de cet instrument. Il y a beaucoup de jeunes qui sont sortis de Wakili et qui ont eu la chance de voyager. Avec mon frère Mamco, nous voulons relancer ce projet.

Euronews : Et ça, c'est prévu pour 2022, si la situation le permet ?

Ba Cissoko : Oui, si tout se passe bien, on l’espère. Si ça marche, tout le monde sera content. En tout cas, c'est le projet que j'ai pour le moment, et aussi d'enregistrer un nouvel album. Je suis en train de créer et de préparer des choses.

Euronews : Quel futur imaginez-vous pour votre carrière, où aimeriez-vous arriver ?

Ba Cissoko : J'aimerais aller encore plus loin que là où j’en suis. J'ai fait pas mal de choses, voyagé, et je continue. Je vais mettre en place un duo avec mon frère Mamco et voir ce que ça peut donner. Je dois également aller en Tanzanie, à Zanzibar, pour un festival le 5 juin inshAllah. Tout cela, ce sont des projets qui arrivent.

Mon frère joue de la kora aussi et il chante également. Moi, je joue de plusieurs instruments dont le n'goni. Je joue un peu de guitare acoustique et du tama. Je joue plus de trois ou quatre instruments, mais la kora reste mon instrument. Nous ferons un mix, il y aura les deux koras, une kora n'goni et les cordes. Une kora accompagnée d’un tama et ensuite, on reviendra à la kora, voilà un peu comment nous allons tourner.

Euronews : Et qu’est-ce que ça fait d'être musicien en Guinée ?

Ba Cissoko : Quand on est musicien en Guinée, on se bat pour être reconnu. Les gens respectent la musique en Guinée. Quand on est connu, tout le monde nous respecte. C'est un plaisir. On est parfois invité à des concerts. C'est très bien, car en Guinée, les gens aiment bien la musique.

Euronews : Vous arrivez à retourner en Guinée ?

Ba Cissoko : Oui, bien sûr, j'y retourne de temps en temps. Je suis ici pour le moment, mais je vais essayer d'aller en Guinée avant mon voyage en Tanzanie.

Euronews : Avez-vous une anecdote ou un moment qui vous a vraiment marqué avec cet instrument ?

Ba Cissoko : Vous savez, j'ai commencé à apprendre la kora avec mon oncle, donc je connais toute la tradition de la kora. Ce qui m'a marqué, entre autres, dans son enseignement, c’est cette tradition de porter la kora traditionnelle sur son dos et de marcher de village en village. A chaque fois, nous allions jouer chez le chef du village et nous avons continué ainsi jusqu'à notre voyage en Gambie. Au Sénégal, nous sommes arrivés en Casamance dans une famille de griots. Il y avait beaucoup de jeunes qui jouaient de la kora. Là-bas, j'ai eu le courage et je me suis dit " ah wai, là c'est la tradition". Le Grand maître m’a dit : "Ici, c'est la tradition, tu vas prendre ta kora et faire tout ce qu'on te demande de faire". C’est quelque chose qui m'a vraiment marqué.

Euronews : Vous aviez quel âge à ce moment-là ?

Ba Cissoko : J’avais 13 ou 14 ans.

Euronews : Donc, c'est à ce moment-là que vous avez réellement commencé ?

Ba Cissoko : Oui c'est ça.

Euronews : Et le foot, vous l'avez laissé de côté ?

Ba Cissoko : Finalement, je ne suis pas devenu professionnel, mais j'aime bien quand même aller jouer un peu de temps en temps, pour faire du sport.

Euronews : Avez-vous un message à transmettre aux futurs musiciens qui viennent de commencer, qui regardent votre parcours et qui vont s'inspirer de votre musique ?

Ba Cissoko : La musique ce n’est pas facile, il faut l’aimer et avoir du courage. Lorsque l’on aime quelque chose, on parvient à l’obtenir, on est sérieux dans ce que l’on fait et petit à petit, ça va. Pour être dans la musique, il faut avoir du temps et travailler constamment. Si vous avez du temps pour la musique, vous allez y arriver. Je dis à tous les jeunes qui viendront derrière nous que c'est le travail qui paye.

Ce programme est financé par le European Journalism Centre, dans le cadre du programme European Development Journalism Grants avec le soutien de la Fondation Bill & Melinda Gates.