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Mémorial : de l'URSS à la Russie moderne, une ONG au service des persécutés

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Par Euronews  avec AFP
Dans les archives de l'ONG Memorial, Moscou, le 15 novembre 2021
Dans les archives de l'ONG Memorial, Moscou, le 15 novembre 2021   -   Tous droits réservés  ALEXANDER NEMENOV/AFP or licensors

Considérée comme une pilier de la société civile russe, l'ONG Mémorial est aujourd'hui victime de ce contre quoi elle s'est toujours battue : la persécution politique.

L'organisation a été dissoute par la Cour suprême russe mardi 28 décembre 2021 pour des violations d'une loi controversée sur les "agents de l'étranger".

Avec cette liquidation, qualifiée de politique par l'ONG, le pouvoir de Vladimir Poutine semble vouloir porter le coup de grâce à cette structure symbole de la démocratisation des années 1990. Cette décision vient conclure une année de répression tous azimuts du Kremlin.

Des enquêtes sur les théâtres d'opération

Pendant trois décennies, Mémorial n'a eu de cesse d'interpeller le Kremlin et de l'inciter à agir, s'attirant l'inimitié de nombreux responsables et des représailles allant jusqu'à l'assassinat. Des crimes staliniens aux exactions en Tchétchénie, l'organisation, fondée en 1989 par des dissidents soviétiques dont le prix Nobel de la Paix Andreï Sakharov, faisait autorité par ses enquêtes rigoureuses.

Dans l'une de ses dernières investigations, en mars dernier, l'ONG avait identifié puis porté plainte contre des paramilitaires de la nébuleuse "Wagner", qu'elle accusait de crimes de guerre en Syrie. Cette organisation agit, selon ses détracteurs et l'Occident, pour le compte du Kremlin.

Parallèlement, Mémorial dressait la liste des prisonniers politiques, leur fournissait une assistance, comme aux migrants et aux minorités sexuelles.

"Ennemis du peuple"

L'ONG lauréate du prix Sakharov du Parlement européen en 2009 s'était surtout faite connaître en Occident pour son travail en Tchétchénie, république russe du Caucase, théâtre de deux guerre des années 1990 et 2000.

L'ONG documentait sur terrain les exactions des soldats russes et de leurs supplétifs locaux. "Le pouvoir a toujours détesté cela", se souvenait en novembre auprès de l'AFP l'historienne Irina Chtcherbakova, une des fondatrices de l'organisation.

Cet engagement a été fatal pour la responsable de l'ONG en Tchétchénie Natalie Estemirova, enlevée en plein jour en 2009 et exécutée d'une balle dans la tête à Grozny. L'autoritaire dirigeant tchétchène Ramzan Kadyrov, mis en cause dans cette affaire, avait en retour traité les membres de Mémorial d'"ennemis du peuple".

Une nouvelle affaire avait poussé l'ONG à se retirer de Tchétchénie en 2018 ; il s'agissait de la condamnation de son responsable local Oïoub Titiev dans une affaire de drogue, dénoncée comme un coup monté.

Ne pas oublier les répression soviétiques et le Goulag

Selon ses fondateurs, Mémorial avait débuté ses activités bien avant sa création officielle en 1989. Son objectif était alors de donner un nom et de rendre hommage aux millions de victimes oubliées des répressions soviétiques et du Goulag.

Dans les années 1960 et 1970, des militants avaient commencé à rassembler clandestinement des informations sur ces crimes, puis au grand jour après la Perestroïka du dirigeant soviétique Mikhaïl Gorbatchev.

"Mémorial, c'est l'héritier d'un mouvement, puis d'une organisation qui n'a cessé de crier haut et fort qu'il était très dangereux que la mémoire de la dictature disparaisse de la conscience collective", résumait l'historienne Irina Chtcherbakova.

Le récit national défendu par Vladimir Poutine, barrage aux travail de Mémorial

Avec l'arrivée au pouvoir de M. Poutine en 2000, cette tâche s'était avérée de plus en plus difficile, car le Kremlin, défendant une interprétation historique exaltant la puissance russe, minimise les crimes soviétiques.

Le 9 décembre, M. Poutine avait critiqué le travail de Mémorial en soutenant que des collaborateurs des nazis avaient été classés par l'ONG comme des victimes des répressions staliniennes dans sa base de données contenant trois millions de noms. Mémorial avait répliqué qu'il s'agissait d'une erreur ponctuelle, corrigée depuis.

Devant la Cour suprême mardi, le procureur Alexeï Jafiarov a accusé de "créer une image mensongère de l'URSS en tant qu'Etat terroriste" et de chercher à "réhabiliter des criminels nazis".

Memorial a dénoncé d'autres formes de pressions exercées à son encontre pour la faire taire. Ainsi, dans un dossier qu'elle juge monté de toutes pièces, l'un de ses historiens travaillant sur les purges staliniennes en Carélie (nord-ouest), Iouri Dmitriev, a été condamné mercredi à 15 ans de prison mercredi dans une affaire de "violences sexuelles".

Au printemps dernier, l'ONG avait également perdu un procès contre le Parquet pour obtenir des informations sur des procureurs ayant ordonné des exécutions pendant l'URSS.