Qui est le "Gandhi turc" qui va affronter le président Recep Tayyip Erdogan ?

Kemal Kiliçdaroglu, candidat à la présidentielle en Turquie. 26 novembre 2019
Kemal Kiliçdaroglu, candidat à la présidentielle en Turquie. 26 novembre 2019 Tous droits réservés AP Photo/Burhan Ozbilici
Par Huseyin Koyuncu
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Qui est Kemal Kilicdaroglu, le chef du principal parti d'opposition CHP ? A-t-il une réelle chance de remporter l'élection présidentielle face à Recep Tayyip Erdogan ?

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Après des mois de négociations et de rebondissements, la "Table des Six", regroupant les six partis d'opposition, a enfin révélé son candidat commun pour l'élection présidentielle du 14 mai prochain. C'est le leader socialiste, Kemal Kilicdargolu, surnommé affectueusement "Gandhi Kemal", qui a été désigné.

Bien que ce choix a provoqué d'importantes dissensions jusqu'à menacer d'implosion l'alliance, l'opposition a désormais officiellement son champion qui aura la lourde tâche d'affronter le président Recep Tayyip Erdogan, un "virtuose" de la politique qui a remporté tous les scrutins auxquels il a participé depuis 1994.

Alors que la Turquie est frappée depuis quelques années par une crise monétaire et une inflation persistante, les principaux partis d'opposition, animés par une motivation renouvelée de mettre fin à la présidence d'Erdogan, ont décidé d'unir leurs forces et de désigner un seul candidat. 

Qui est donc Kemal Kilicdaroglu, le chef du principal parti d'opposition CHP? A-t-il une réelle chance de remporter l'élection présidentielle ? Et pourquoi y a-t-il des contestations à sa candidature au sein même de l'alliance de la Table des Six ?

Un leader qui rassemble au-delà de son camp politique

Ancien haut fonctionnaire, Kemal Kiliçdaroglu est élu pour la première fois au parlement turc en 2002. Depuis qu'il a été élu président en 2010, le chef du Parti républicain du peuple, formation politique de tendance sociale-démocrate, a opéré une transformation progressive de la ligne du parti. 

Fondé par Mustafa Kemal Atatürk, père de la Turquie moderne, le CHP a subi une refonte sous l'impulsion de son nouveau dirigeant. Sous sa direction, le parti kémaliste a adopté une politique plus centriste et libérale, en mettant l'accent sur la promotion de la démocratie, des droits de l'homme et de l'État de droit. 

M. Kiliçdaroglu a laissé de côté la défense de la laïcité et de l'héritage nationaliste pour s'ouvrir aux groupes autrefois maintenus à l'écart, comme les Kurdes et les milieux conservateurs.

Au risque de mécontenter ses propres rangs, il a noué des alliances avec des partis de droite et fait entrer des femmes voilées au CHP.

"Ceci est mon combat pour vos droits. Les riches sont devenus plus riches et les pauvres plus pauvres !"
Kemal Kiliçdaroglu
Candidat de l'opposition pour la présidentielle en Turquie

Les alliances, notamment avec Meral Aksener, la présidente de la formation IYI Parti (nationaliste), ont permis à son parti de rafler les mairies de plusieurs grandes villes, dont Istanbul et Ankara où il a mis fin à 25 ans de règne de M. Erdogan et de son parti.

Fort de ces victoires, Kemal Kiliçdaroglu a durci le ton. "Ceci est mon combat pour vos droits. Les riches sont devenus plus riches et les pauvres plus pauvres !", lançait-il en avril 2022 dans son appartement plongé dans la pénombre, le courant coupé après qu'il eut refusé d'honorer ses factures d'électricité pour protester contre la forte hausse des tarifs.

A-t-il des chances de gagner face à Erdogan ?

"Nous sommes très proches aujourd'hui de renverser le trône des tyrans, croyez-moi", avait dit M.Kiliçdaroglu, tout en promettant une rupture totale avec l'ère Erdogan.

Les enquêtes d'opinion prédisent une élection serrée, la plus périlleuse pour M. Erdogan depuis son arrivée au pouvoir en 2003. 

"Tous les acteurs importants de l'opposition sont impliqués dans cette alliance pour l'élection en soutenant la candidature de Kiliçdaroglu", a dit à Euronews, le professeur Ali Carkoglu, politologue à l'université Koç à Istanbul.

"Les performances de l'AKP et du gouvernement Erdogan au cours des dernières années, tant en matière de politique économique que de sécurité, ont été médiocres", a poursuivi le professeur. "Si l'on combine ces deux facteurs, on pourrait s'attendre à ce que Kemal Kiliçdaroglu puisse remporter facilement la présidentielle", a conclu Ali Carkoglu.

"Il y'a une usure du pouvoir, un ras le bol, dans l'opposition, dans l'ensemble de la société turque"
Samim Akgönül
Historien et politologue à l'Université de Strasbourg

"Si nous entrons dans une période électorale normale, régulière où les partis politiques vont faire campagne et les leaders vont faire campagne pour ensuite se mettre au jugement de l'électorat, je pense vraiment que Kemal Kilçdaroglu a une chance de remporter", a également expliqué Samim Akgönül, historien et politologue à l'université de Strasbourg. 

Selon lui y aurait une usure du pouvoir, un ras-le-bol, dans l'opposition, dans l'ensemble de la société, mais également pour une première fois, il y a une coalition très large en face de Recep Tayyip Erdogan.

Quid du l'électorat kurde ?

Selon Ali Carkoglu, l'électorat kurde pourrait avoir un rôle essentiel lors de ces élections. D'après lui, comme lors des élections municipales de 2019, le parti pro-kude HDP pourrait faire le choix stratégique de ne pas désigner un candidat afin de soutenir la candidature de Kemal Kilicdaroglu.

Samim Akgönül partage également cet avis, mais le spécialiste rappelle qu'une partie importante de l'électorat kurde, plus conservatrice, voterait toujours pour Recep Tayyip Erdogan.

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Lundi soir, le co-président du HDP, Mithat Sancar, avait déjà laissé entendre que sa formation, tenue jusqu'ici à l'écart de l'alliance pourrait appeler à soutenir M. Kiliçdaroglu afin de "se débarrasser de ce gouvernement".

Le HDP, troisième formation au parlement turc, avait recueilli près de 12% des suffrages aux élections législatives de 2018.

Pourquoi sa candidature fait débat au sein de l'opposition ?

La désignation de Kemal Kiliçdaroglu avait bien failli faire imploser la coalition. 

"Comme Kilicdaroglu est un ancien candidat, un ancien leader, il ne représente pas le renouveau. Il ne représente pas le nouveau souffle et ne représente pas la nouvelle émotion. C'est un monsieur assez âgé, 74 ans, que l'électorat connaît bien", a expliqué Samim Akgönül. 

Ali Carkoglu a rappelé que le bilan de Kemal Kilicdaroglu depuis son arrivée à la tête de l'opposition n'est pas positif. En effet, le leader socialiste a obtenu quasiment le même score aux législatives de 2011 et 2015, il a même perdu des voix entre 2015 et 2018.

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Selon Samim Akgönül, une partie importante des électeurs de l'opposition auraient préféré les candidatures des populaires maires d'Istanbul ou d'Ankara, Ekrem Imamoglu et Mansur Yavas - lui accordent d'être un des rares à pouvoir rassembler l'opposition.

Issue d'une minorité religieuse

Bien qu'il ait récemment connu des succès, beaucoup reprochent à Kemal Kiliçdaroglu un manque de charisme et considèrent ses origines comme un véritable obstacle pour accéder à la fonction suprême.

Certains observateurs estiment que M. Kiliçdaroglu aura du mal à convaincre les électeurs sunnites conservateurs, étant donné qu'il est né dans la région historiquement rebelle de Dersim (rebaptisée Tunceli) majoritairement peuplée de Kurdes et d'Alévis.

Les Alévis, communauté religieuse qui ne se conforme pas à certaines règles et rites de l'islam, ont été victimes de discriminations et de massacres dans le passé en Turquie. Malgré des avancées notables, ils continuent d'être considérés comme des hérétiques par des sunnites rigoristes.

En cas de victoire, M. Kiliçdaroglu marquerait l'histoire en devenant le premier président turc issu de la communauté alévie.

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Bien que son image d'intellectuel réservé l'a longtemps desservi, l'alliance de l'opposition fait confiance à Kemal Kilicdaroglu pour ne pas se muer en dirigeant autoritaire qui abuserait, une fois élu, des très larges pouvoirs accordés au président.

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