C’est un sujet qui fait débat dans plusieurs pays : faut-il interdire les réseaux sociaux aux adolescents ? Si l’Australie a franchi le pas, en France, la question va être débattue à l’Assemblée nationale.
Ce lundi 26 janvier, laproposition de loi visant à protéger les mineurs des risques auxquels les expose l’utilisation des réseaux sociaux sera débattue dans l'hémicycle. Porté par la députée du groupe Ensemble pour la RépubliqueLaure Miller, le texte comprend sept articles. L’article 1 prévoit d'interdire l'accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans, ainsi que de limiter les horaires d'utilisation pour les adolescents âgés de 15 à 18 ans.
Une mesure destinée à protéger les plus jeunes, alors que "de trop nombreux réseaux sociaux ont des effets dévastateurs sur la santé des mineurs, et les mesures mises en œuvre pour y remédier sont très loin d’être à la hauteur de l'urgence", peut-on lire dans le rapport accompagnant la proposition de loi.
“Inscrire un âge d’accès minimal dans la loi française relève d’une urgence : celle de permettre à de nouvelles générations de grandir à l’écart de contenus préjudiciables à leur santé mentale”, précise le rapport. Celui-ci ajoute que l'initiative est soutenue par 79 % des parents, tandis que 62 % des collégiens estiment que l'interdiction des réseaux sociaux avant 15 ans est une bonne idée.
Réseaux sociaux et santé mentale, quel lien ?
Si les partisans de l’interdiction des réseaux sociaux pour les plus jeunes estiment que ces mesures permettront de lutter contre la détérioration de leur santé mentale, certains jugent qu'il est difficile d’établir un lien direct entre les deux. Ils estiment que les preuves restent insuffisantes et appellent à une approche plus nuancée.
Dans son rapport baptisé "Usages des réseaux sociaux numériques et santé des adolescents"datant de décembre 2025, l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES) souligne que "le lien entre l’usage des réseaux sociaux numériques et les symptômes anxiodépressifs relève de dynamiques complexes."
L'agence précise que ces symptômes résultent "d'interactions entre des vulnérabilités psychologiques, des contextes familiaux, sociaux et environnementaux, ainsi que des activités des adolescents sur les réseaux sociaux". Si l'usage des réseaux sociaux "ne peut être isolé comme cause unique", il constitue néanmoins "un facteur contributif des troubles anxiodépressifs".
Cette relation s’explique en partie par plusieurs facteurs intermédiaires, tels que l’altération du sommeil, le cyberharcèlement, la comparaison sociale ou encore le FoMO (Fear of missing out), défini comme la peur de manquer des expériences sociales, des événements ou des informations. L'ANSES souligne enfin que "la présence de cyberharcèlement apparaît comme un facteur important du lien entre l’utilisation des réseaux sociaux numériques et les symptômes anxiodépressifs".
S’il est difficile de confirmer le lien entre l'usage des réseaux sociaux et la santé mentale des adolescents, certains chercheurs plaident en faveur de la modération plutôt que d’une interdiction stricte.
C’est le cas de Ben Singh, chercheur à l'université d'Adélaïde en Australie. Pendant trois ans, il a suivi plus de 100 000 jeunes Australiens dans le cadre d'une étude publiée dans JAMA Pediatrics.
Les résultats montrent que les adolescents dont le bien-être était le plus faible étaient ceux qui passaient beaucoup de temps sur les réseaux sociaux – plus de deux heures par jour – ou, à l'inverse, ceux qui ne les utilisaient pas du tout. À l'opposé, les jeunes ayant un usage modéré s'en sortaient le mieux.
"Les résultats suggèrent que tant une restriction excessive qu'une utilisation excessive peuvent poser problème", a déclaré Singh à l'AFP. Ben Singh plaide ainsi pour un juste milieu.
Accompagner plutôt qu’interdire ?
“Interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans ne va certainement pas régler tous les problèmes de santé mentale de nos jeunes, de risque de cyberharcèlement, de dépression et de suicide”, affirme Stéphanie de Vanssay, enseignante et conseillère nationale pédagogie et numérique à l'UNSA-Éducation. La fédération estime qu'il est avant tout nécessaire d'accompagner et d'éduquer les jeunes.
“Nous (l’UNSA-Éducation, ndlr) estimons que l'interdiction n’est pas une solution", confie-t-elle à Euronews. "Il faut prendre en compte la réalité et accompagner les jeunes dans cette réalité. Certes, les réseaux sociaux peuvent être dangereux, mais il n’y a pas que le danger, sinon personne n'y serait. Il faut leur apprendre à utiliser ces plateformes de la meilleure manière possible".
En interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans, “on prive les jeunes d'un espace de sociabilité, d'information et de découverte du monde juste parce que les adultes, les politiques, les citoyens ne sont pas capables de rendre ces espaces suffisamment sécurisés pour tous, y compris pour les adolescents”, déplore-t-elle.
Pour la conseillère, “chacun a sa responsabilité. D’abord les parents, puis l’école et ensuite tous les lieux d’éducation que fréquente l'enfant. Il y a aussi les politiques, les journalistes, les influenceurs qui devraient être des exemples, et qui se comportent parfois n'importe comment sur les réseaux sociaux et la société les laisse faire.”
“Que faisons-nous pour rendre ces réseaux plus sûrs ?”, s’interroge-t-elle. “Si on veut interdire, c’est parce qu’il y a des adultes qui se comportent de manière proprement inadmissible.”
Stéphanie de Vanssay met en cause les plateformes numériques, qui selon elle, doivent jouer un rôle majeur dans la protection des plus jeunes.
“Il y a des lois européennes et des lois françaises visant à réglementer ces plateformes, mais elles ne sont pas appliquées et nous ne faisons rien pour les obliger à le faire. Il y a des pays où un certain nombre de fonctionnalités des réseaux sociaux, qui sont particulièrement toxiques pour les jeunes, sont interdites. En France, les matchs TikTok sont autorisés, Grok (l'IA du réseau social X, ndlr) est autorisé alors qu'il est interdit dans d'autres pays. Ce sont ces plateformes qui doivent plier, ce ne sont pas les jeunes qui doivent être interdits. ”
L’enseignante estime que la réglementation de l'accès aux réseaux sociaux soulève aussi la question de la protection des données : “Cette interdiction sèche comporte des gros écueils, en tout cas en l'état actuel des choses, concernant notamment la sécurité des données, le risque étant de livrer les données personnelles de ces ados à des plateformes qui sont plus ou moins prédatrices. Quand on voit actuellement ce que les GAFAM font de nos données, on a peut-être pas très envie de leur confier les données de nos jeunes”, explique-t-elle.
L’Australie, un exemple à suivre ?
Pendant ce temps, l’Australie a officiellement interdit l’accès aux réseaux sociaux pour les moins de 16 ans, une première mondiale.
L’organisme australien de surveillance de la sécurité en ligne a annoncé ce mois-ci que les entreprises technologiques avaient déjà bloqué 4,7 millions de comptes appartenant à des utilisateurs de moins de 16 ans.
La mesure est entrée en vigueur en décembre dernier. Depuis, le reste du monde en suit attentivement l'évolution.
Outre la France, d’autres pays européens comme l’Espagne, l’Italie, la Grèce et l’Allemagne envisagent de restreindre, voire d’interdire l’accès des mineurs aux réseaux sociaux.
La mesure ne fait pas l’unanimité. Certains y voient une solution efficace pour protéger les plus jeunes, tandis que d’autres restent sceptiques. Les premiers bilans sont attendus dans quelques mois, voire quelques années.