Des travailleurs du Bangladesh sont attirés en Russie par la promesse d'un travail ordinaire et paisible, mais à leur arrivée, ils sont contraints de participer à la guerre contre l'Ukraine.
L'armée russe recruterait-elle des étrangers sans leur consentement ? C'est en tout cas ce qu'affirment plusieurs ressortissants originaires du Bangladesh. Alors que le chômage a explosé dans le pays, dont l'économie a été sévèrement touchée après la chute du gouvernement l'été dernier, de plus en plus de jeunes Bangladais n'hésitent pas à partir travailler à l'étranger. Mais ces perspectives d’un avenir meilleur se transforment parfois en cauchemar.
Les journalistes d'AP se sont entretenus avec trois hommes qui ont réussi à s'échapper et avec les parents de trois autres. Des documents - visas, contrats militaires, badges - corroborent ces récits. Les enquêteurs de Dacca estiment qu'une quarantaine de ressortissants bangladais pourraient avoir trouvé la mort. Les autorités russes et bangladaises n'ont pas commenté les enquêtes.
Sous le couvert d'un emploi, la signature de contrats militaires
A leur arrivée à Moscou, les trois hommes ont été forcés à signer des documents en russe, en leur assurant qu'il s'agissait d'une simple formalité. Ce n'est que plus tard qu'ils ont appris que ce qu'ils avaient signé était un contrat pour servir dans l'armée. Ensuite, les personnes ont été envoyées dans un camp militaire où, pendant plusieurs jours, on leur a appris à utiliser des armes, des drones, à évacuer les blessés et à agir sous le feu de l'ennemi.
Lorsqu'ils ont tenté de s'y opposer, ils ont été menacés de coups, de prison ou de mort. L'un des évadés a rapporté les paroles d'un officier russe qui lui ont été dites par l'intermédiaire d'un interprète : "votre agent vous a envoyé ici. Nous vous avons achetés". Certains ont affirmé avoir été utilisés comme boucliers humains, envoyés en avant des unités russes.
L'histoire de Maqsudur Rahman
Maksudur Rahman, qui revenait de Malaisie et cherchait un nouvel emploi, s'est vu proposer par un intermédiaire de devenir gardien d'une base russe. Pour payer la commission, il a contracté un prêt de 1,2 million de taka (environ 10 000 euros) et s'est envolé pour Moscou en décembre 2024.
Sur place, il a été contraint de signer un document qu'il a pris pour un contrat de travail. Il s'est rapidement retrouvé dans une installation militaire isolée, où on lui a remis des armes et où il a commencé à s'entraîner au tir, à se déplacer sous le feu et à utiliser des équipements lourds. Il a ensuite été envoyé à la frontière ukrainienne.
Selon lui, les Bangladais étaient utilisés pour effectuer les basses besognes : "les Russes prenaient un groupe de, disons, cinq Bangladais. Ils nous envoyaient devant, et eux restaient derrière". Il se souvient qu'ils étaient battus pour désobéissance : "ils disaient : "Pourquoi ne travaillez-vous pas ? Pourquoi pleures-tu ?" et nous donnaient des coups de pied". Maksudur Rahman s'est échappé après avoir été blessé à la jambe lors d'une attaque de drone et s'est rendu à l'ambassade du Bangladesh.
Même ceux qui ont voyagé volontairement ont été trompés
Certains hommes ont accepté de servir dans l’armée russe, s'attendant à des postes techniques sûrs. C’est le cas de Mohan Miaji, qui a signé un contrat d’électricien dans une unité spécialisée dans le guidage de drones.
Cependant, une fois les papiers traités en janvier 2025, il a été envoyé au camp militaire d'Avdiivka. Il a montré les papiers au commandant, précisant qu'il avait été embauché comme électricien. La réponse a été la suivante :"vous avez été forcé de signer un contrat pour rejoindre le bataillon. Vous ne pouvez pas faire un autre travail ici. Vous avez été trompé".
Mohan Miaji raconte qu'il a été battu à coups de pelle et menotté dans une cave pour la moindre erreur. En raison de sa méconnaissance de la langue, il a déclaré : "s'ils nous disaient d'aller à droite et que nous allions à gauche, nous aurions été sévèrement battus". Il était utilisé pour transporter le ravitaillement et ramasser les corps des morts.
De nombreux disparus
D’autres sont injoignables depuis leur arrivée en Russie. À Lakshmipur, dans le sud du Bangladesh, les familles conservent les documents que leurs proches ont réussi à envoyer avant de disparaître - copies de contrats, visas, badges.
Ajar Hussain
Ajar Hussain, 40 ans, s'est rendu en Russie dans l'espoir de travailler comme blanchisseur. Avant de disparaître, il a dit à sa femme : "j'ai été vendu à l'armée russe". Son dernier message : "s'il vous plaît, priez pour moi." Sa femme affirme qu'il a été menacé, les commandants russes "lui ont dit que s'il ne partait pas, ils le mettraient en détention, le tueraient et cesseraient de le nourrir".
Sajjad, 20 ans
Sajjad s'est rendu en Russie dans l'espoir de travailler comme cuisinier. Au début, il a essayé de comprendre auprès d'un agent pourquoi on le forçait à suivre un entraînement militaire. Plus tard, il a dit à son père qu'ils étaient envoyés au front. Le père se souvient : "c'est le dernier message de mon fils.
Il a appris par un autre Bangladais que Sajjad est mort après une attaque de drone. Sa mère est morte sans croire les paroles de son mari qui affirmait que son fils était vivant. Jusqu'à la dernière minute, elle l'a appelé.
Comment l'enquête a conduit à un réseau d'intermédiaires
Fin 2024, plusieurs familles ont demandé de l’aide à l'organisation de défense des droits de l'homme BRAC. Pour ce responsable du programme de migration, il s’agit d’un stratagème très bien rôdé : "il y a deux ou trois niveaux de personnes qui profitent de cette situation."
En janvier 2025, l'un des hommes enrôlé de force est rentré chez lui et a raconté son histoire à la police. Les enquêteurs ont découvert que nombre d'entre eux avaient été recrutés par l'intermédiaire d'un réseau lié à SP Global, une société qui a cessé ses activités en 2025. L'un des intermédiaires, un ressortissant bangladais et russe, a été formellement inculpé.
Selon la police, il est probable qu'une quarantaine de personnes soient décédées. Certaines ont voyagé volontairement, réalisant qu'elles iraient au front, attirées par les gains élevés. Les familles des disparus affirment, elles, qu'elles n'ont pas reçu d'argent. Miaji a également déclaré qu'il n'avait pas été payé.
Salma Akdar est sans nouvelles de son mari Ajgar Hussain, 40 ans, parti "travailler" en Russie depuis des mois. Cette femme est très inquiète, mais ne se fait pas d'illusions : "je ne veux ni argent ni rien d'autre. Je veux juste retrouver le père de mes enfants."