Les acteurs associatifs s'alarment du désengagement de l'État vis-à-vis de l'enseignement du russe, qui, selon eux, pourrait entraîner une baisse des effectifs et, à terme, un déficit d'expertise sur la Russie. Sur le terrain, les enseignants assurent la survivance de leur discipline.
C'est une première depuis 50 ans : en 2026, aucun poste d'enseignement ne sera ouvert pour la langue russe en France. L'État a décidé de ne proposer cette discipline à aucun concours, ni au Capes ni à l'agrégation, en externe comme en interne, dans le public comme dans le privé sous contrat.
Dans une lettre ouverte au président Macron, ainsi qu'aux ministères de l'Éducation nationale et des Affaires étrangères, l'Association française des russisants (AFR) déplore une situation "inédite", qui va à l'encontre d'une "forte tradition d'enseignement du russe dans l'enseignement secondaire et dans l'enseignement supérieur".
Pourtant, au cours des dernières décennies, cette langue vivante s'inscrivait déjà dans une dynamique déclinante. Si les effectifs lycéens en russe ont atteint un pic dans les années 1970, la discipline périclite depuis la chute de l'URSS.
Dans l'enseignement général secondaire de l'Union européenne, le russe demeure néanmoins la langue non communautaire la plus enseignée : en 2023, environ 2,7 % des élèves l'apprenaient comme langue étrangère, devant le chinois, le japonais ou encore l'arabe. Cette relative présence s'explique toutefois par de fortes disparités géographiques, avec des volumes horaires et des effectifs bien plus importants à l'est de l'UE.
La France, en revanche, ne pèse que marginalement dans ces statistiques : à la rentrée 2024, à peine 10 000 élèves étudiaient le russe dans le secondaire – collèges, lycées et classes préparatoires aux Grandes écoles confondus, public et privé compris.
Les chiffres de l'AFR montrent que le nombre de postes aux concours d'enseignement, qui variait entre 7 et 9 les premières années de la guerre en Ukraine, est tombé de 2 à 0 entre 2025 et 2026.
Selon l'AFR, au vu des "enjeux de la situation internationale actuelle", la France a "plus que jamais" besoin de "former ses spécialistes qui connaissent le russe et la Russie afin d'approcher ce pays avec professionnalisme, rationalité et objectivité", peut-on lire dans la lettre datant du 8 décembre dernier.
L'Association française des russisants, dont de nombreux adhérents sont originaires d'Ukraine, se veut également un espace de solidarité envers le pays agressé par la Russie. Dans un des communiqués, le collectif affirme vouloir "réaffirmer son opposition à cette guerre, injustifiable, indigne et intolérable, menée par les forces armées de la Fédération de Russie".
Dans les universités françaises, les chaires d'études russes avaient également publié des déclarations, consultées par Euronews, condamnant l'invasion à grande échelle dès ses premières semaines, alors que ce thème semble aujourd’hui moins présent dans leurs communications.
La présidente de l'association, Sylvette Soulié, demande à Emmanuel Macron de "réexaminer" la décision de ne pas ouvrir de postes pour la session 2026.
Une requête qui n'infléchira pas la position des autorités. Contacté par Euronews, le ministère de l'Éducation nationale confirme "ne pas maintenir l'ouverture de concours de recrutement d'enseignants" en langue russe. Il justifie ce choix par un "récent déclin de l'attractivité de cette discipline", affirmant que "les recrutements ont été supérieurs aux besoins" ces dernières années.
Selon les chiffres fournies par le ministère, le nombre d'inscrits aux concours de russe était "en constante baisse" ces trois dernières années : 71 candidats en 2023, 64 en 2024 et 52 en 2025.
Pour la session 2025, seule l'agrégation externe de russe a été ouverte, avec deux postes à la clef, tous pourvus, explique-t-on rue de Grenelle. En 2024, l'agrégation externe et le CAPES interne de russe avaient chacun été ouverts à hauteur de trois postes. Le ministère de l’Éducation souligne que, si l'agrégation avait alors affiché un "rendement optimal", le CAPES interne n'avait recruté que deux lauréats, ce qui a "justifié sa fermeture" pour la session 2025.
Sylvette Soulié dit "ne pas comprendre" le désengagement ministériel, estimant que "ce n'est pas le moment de baisser la garde". "Si l'on a su, en période budgétaire contrainte, conserver quelque chose pour les autres "langues rares", pourquoi pas au russe ?", s'interroge auprès d'Euronewsla présidente de l'AFR.
Elle assure par ailleurs être "en dialogue" avec l'État et soutient que l'enseignement du russe contribue aussi à développer les liens avec l'Asie centrale, une coopération qu'elle juge "essentielle" pour la France.
"La racine du mal"
Alona Milanese enseigne le russe dans l’académie de Lyon. Selon elle, les langues vivantes ne sont pas une priorité pour l'État. Sur le cas particulier du russe, "bien sûr que la guerre en Ukraine est un facteur", observe-t-elle. "Il n'y a plus de liens particuliers avec la Russie, et y investir, c'est de l'argent perdu",tente-elle d'expliquer la logique de la machine de l'Éducation nationale.
"La moitié des élèves provient de la diaspora, et l'autre moitié, c'est du contournement de la carte scolaire : on leur impose le russe", ironise-t-elle en décrivant ses classes, dont les effectifs restent stables.
Toutefois, l'enseignante agrégée souligne que la situation du russe n'est pas isolée et que les volumes horaires viennent à manquer pour d'autres langues. "Même l'allemand ne se porte pas bien", dit Natalia. Les problèmes de niveau des élèves sont notables, et l'essor de l'intelligence artificielle joue un rôle démotivant : face à des langues comme le russe, réputées difficiles, ils savent désormais qu'ils peuvent se reposer sur la technologie plutôt que de fournir l'effort nécessaire.
Pour Mariya Lyakhova-Moulin, maître de conférences en linguistique russe, les problèmes de l'enseignement supérieur trouvent leur origine dans le secondaire : "c'est là, la racine du mal", dit-elle à Euronews, pointant le manque d'heures et des perspectives de plus en plus floues pour sa discipline.
"Il faut que les étudiants sachent quoi faire avec le russe", ajoute l'enseignante, en rappelant que le fait qu'ils ne puissent même pas envisager une carrière de professeur, puisque les concours ferment, n'arrange rien.
"Comment renforcer l'attractivité de la matière s'il n'y a pas d'intérêt institutionnel ?", s'interroge Mariya Lyakhova-Moulin. Selon elle, il faudrait inscrire le russe dans un champ d'études plus vaste, incluant les pays russophones, "pour sauver des parcours de Master", directement menacés. Le Kazakhstan, par exemple, fait partie des destinations proposées aux étudiants français en études russes dans le cadre de programmes d'échange.
Du côté du ministère de l'Éducation nationale, on précise que la décision de ne pas ouvrir de postes en langue russe cette année ne préjuge "en rien" des ouvertures lors des prochaines sessions de concours. "Mais nous ne pouvons pas le garantir aujourd'hui", ajoute-t-on.
Pour les enseignants qui y ont consacré leur vie, tout reste à réinventer, avec le peu de moyens qu'ils ont, afin de donner un nouveau souffle aux études d'une langue à la fois associée au prestige de sa littérature, à l'histoire soviétique, et désormais à une guerre d'agression qui entrera dans sa cinquième année dans quelques semaines.