Sauver un traité qui vacille, tel est l'objectif de Handicap International qui appelle la France à condamner les pays de l'UE voisins de la Russie ayant déserté la convention antimines. L'Ukraine, de son côté, assure protéger son territoire face à un agresseur qui "ne respecte aucune règle".
"Une mine n'identifie pas sa cible, n'évalue pas sa menace, ne s'éteint pas à la fin du conflit, elle attend. Elle attend les familles qui reviennent après un déplacement forcé, elle attend un agriculteur qui veut cultiver son champ, elle attend un enfant qui joue".
Avec ces mots, Anne Héry, directrice du plaidoyer de Handicap International, lance une campagne globale pour dénoncer l'usage massif des mines dans les conflits récents. L'organisation entend également alerter sur le tournant pris par plusieurs États, y compris en Europe, qui envisagent de relancer la production de ces armes.
"The Nobel Piece"
À l'occasion de la Journée onusienne de lutte contre les mines, ce samedi 4 avril, Handicap International a voulu frapper les esprits en découpant symboliquement en morceaux son prix Nobel de la paix, reçu en 1997 après cinq années de mobilisation dans le cadre de la Campagne internationale pour interdire les mines antipersonnel (ICBL), qui avait conduit à l'adoption du Traité d'Ottawa.
Cette convention interdit l'emploi, la mise au point, la production, le stockage et transfert des mines antipersonnel. Seules exceptions : la conservation d'un nombre limité de mines à des fins de formation et de mise au point de techniques de déminage, ainsi que leur transfert en vue de leur destruction.
La convention compte aujourd'hui 161 États parties, mais certains pays non signataires, comme la Russie, utilisent massivement des mines, au point que l'invasion de l'Ukraine a poussé cinq États membres de l'Union européenne – l'Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Finlande et la Pologne – à se retirer du traité.
Selon Handicap International, ces retraits de pays frontaliers de la Russie, bien que motivés par des impératifs sécuritaires, fragilisent une norme universelle et risquent d'entraîner un effet domino.
Pour sa campagne d'interpellation des dirigeants et de l'opinion publique, l'ONG a brisé une réplique de sa médaille du prix Nobel en cinq morceaux, chaque fragment symbolisant un pays de l'UE sortant du traité.
Ces éclats retirés – une "Nobel Piece" – ont été envoyés à des chefs d'État, ministres des Affaires étrangères, ministres de la Défense ainsi qu'à des parlementaires.
"Nous demandons à la France d'assumer pleinement son rôle"
Selon nos informations, Emmanuel Macron fait partie des destinataires.
"Jusqu'à présent, la France a été très claire sur son attachement au Traité et sur son intention de continuer à le respecter", reconnaît Anne Héry dans une interview à Euronews, tout en regrettant qu'"aucune déclaration publique" n'ait été faite concernant le retrait des cinq États européens, devenu effectif en dernier pour la Pologne le 20 février 2026.
"Nous attendons du gouvernement français une réaction politique claire et visible, à la hauteur de la gravité de la situation", déclare la directrice du plaidoyer de l'ONG. "Concrètement, nous appelons la France à condamner publiquement la décision de l’Estonie, de la Lettonie, de la Lituanie, de la Finlande et de la Pologne de se retirer du Traité d’Ottawa, et à rappeler sans ambiguïté que l’interdiction des mines antipersonnel ne peut pas devenir optionnelle", poursuit-elle.
Pour la représentante de Handicap International, Paris devrait utiliser "tous les leviers politiques et multilatéraux" pour "empêcher de nouveaux retraits, dissuader toute reprise de l’utilisation, de la production ou du transfert de mines antipersonnel en Europe et pour réaffirmer les lignes rouges humanitaires".
Selon Anne Héry, la sécurité nationale ne saurait justifier le recours à une arme "qui frappe indistinctement les civils et continue de tuer longtemps après la fin des combats". Une perspective humanitaire qui se heurte – et c'est bien le problème – à la réalité d'une guerre atroce en Ukraine, désormais dans sa cinquième année.
"Sur le fond, nous demandons à la France d'assumer pleinement son rôle d'État partie engagé, en faisant de la défense du Traité d’Ottawa une priorité politique", souligne la directrice du plaidoyer.
Paris a ratifié le Traité d'Ottawa en 1998, et, dès l'année suivante, la destruction des stocks français de mines antipersonnel a été achevée, signalent les autorités.
En 2008, rappelle le Quai d'Orsay, la France a achevé la dépollution des zones placées sous sa juridiction, notamment autour d'un dépôt d'armes à Djibouti.
Depuis, l'engagement de la France dans la lutte contre les mines antipersonnel se traduit notamment par le financement de programmes de dépollution, d'assistance aux victimes et de formation au déminage humanitaire – l'argent destiné à ces actions transitant principalement par le canal de l'UE et des Nations unies.
Se défendre "les mains liées" ?
La tentative de Kyiv de suspendre son adhésion via un décret de Volodymyr Zelensky, ainsi que la livraison fin 2024 par les États-Unis – absents de la convention – de mines antipersonnel à l'Ukraine, rapportée par plusieurs médias, sont également critiquées par l'ONG. Celle-ci souligne qu'un pays en guerre ne peut être considéré comme sortant.
"Si l'on admettait que le respect du Traité devient optionnel dès qu'un conflit éclate, alors toute la logique du droit international humanitaire s'effondrerait", affirme Anne Héry, ajoutant que l'adhésion effective "ne signifie pas se défendre les mains liées".
Des experts collaborant avec Handicap International contestent l'efficacité militaire des mines, pointant l'absence d'"effet dissuasif face à un ennemi prêt à subir de lourdes pertes dans son propre camp". Selon l'ONG, ces armes, réputées peu coûteuses, s’avèrent en revanche très chères à éliminer : environ 3 dollars pour en produire une, contre jusqu'à 1 000 dollars pour la déminer.
Le Traité d'Ottawa, poursuit Anne Héry, "interdit une catégorie très précise d'armes en raison de leur caractère intrinsèquement indiscriminé", ajoutant que "l'Ukraine dispose, comme tout État, d’autres moyens militaires légitimes pour assurer sa défense, sans recourir à une arme qui viole un tabou humanitaire fondamental."
Un rapport Landmine Monitor de l'ICBL publié en 2025 fait état d'"indications croissantes de l'utilisation de mines antipersonnel par l'Ukraine en 2024–2025", tout en précisant que "l'ampleur de cet usage reste incertaine".
"L'Ukraine éliminera tout ce qui l'affaiblit dans la protection de sa population"
Pendant vingt ans, Kyiv était partie prenante au Traité d'Ottawa, ratifié en 2005. "Une époque différente", rappelle Heorhii Tykhyi, porte-parole du ministère ukrainien des Affaires étrangères, notant qu'en raison de l'agression russe contre, "les conditions de sécurité dans notre région ont changé de manière spectaculaire et fondamentale".
"C'est pourquoi non seulement l’Ukraine, mais aussi les États baltes, la Pologne et la Finlande ont pris des mesures similaires. Nous ne sommes pas seuls", dit-il à Euronews.
Selon Heorhii Tykhyi, la décision de "mettre fin à la mise en œuvre d'obligations dépassées, prise à l'été 2025, "a été difficile pour l'Ukraine, mais nous faisons face à une invasion à grande échelle, accompagnée d'atrocités massives contre notre État et notre population".
Le chef de la diplomatie ukrainienne, Andrii Sybiha, avait invoqué la nécessité d'"éliminer tout ce qui affaiblit l'Ukraine dans la protection de sa population".
"L'Ukraine ne peut être limitée dans son droit à la légitime défense, garanti par l’article 51 de la Charte des Nations unies, poursuit Heorhii Tykhyi, pour protéger sa population contre le risque de tomber aux mains des occupants russes, compte tenu de la nature génocidaire de cette guerre".
"Le monde entier a vu ce qui s’est passé à Boutcha, à Izioum, à Marioupol et dans d’autres lieux qui ont été ou restent sous occupation russe", ajoute le porte-parole.
Le 31 mars dernier, en plein blocage d'un prêt européen de 90 milliards d'euros jugé crucial pour l’Ukraine, plusieurs ministres des Affaires étrangères de l'UE, ainsi que la haute représentante Kaja Kallas, se sont rendus à Boutcha, près de Kyiv, à l'occasion du quatrième anniversaire de la libération de la ville.
Le ministre ukrainien Andrii Sybiha, accueillant ses homologues, a alors estimé que cette forte présence européenne montrait que la justice pour les atrocités commises par la Russie était "inévitable".
Interrogé par Euronews, Heorhii Tykhyi insiste sur le fait qu'en dehors de la convention antimines, "le droit international humanitaire impose à tout pays de prendre des mesures pour minimiser les dommages causés aux civils", assurant qu'il s'agit d'un principe "partagé par l’ensemble des forces de défense ukrainiennes".
"L’attention ne doit pas se détourner vers des accusations contre un pays qui se défend face à un agresseur brutal et bien plus puissant, qui ne respecte aucune règle", souligne-t-il, ajoutant que l'Ukraine continuera de faire de sa sécurité une priorité et de renforcer tout ce qui contribue à la protection de ses citoyens. "Car telle est notre réalité quotidienne : cette guerre se déroule sur notre territoire, et chacun sait à quel point elle fait souffrir notre population".
Selon les données de Handicap International, sous l'effet de la convention, le nombre de victimes de mines est passé d'environ 25 000 en 1999 à un peu plus de 6 000 en 2024. L'ONG observe toutefois une hausse du nombre de victimes civiles ces dernières années.
Euronews a interrogé la diplomatie française sur le message qu’elle souhaite adresser aux cinq pays européens sortis du Traité, mais n'a pas obtenu de réponse au moment de la publication.