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Analyse : les dépenses d’IA de Big Tech menacent-elles la souveraineté numérique européenne ?

PHOTO D'ARCHIVES. Centre de données appartenant à Amazon Web Services, en construction à côté de la centrale nucléaire de Susquehanna, en Pennsylvanie, janv. 2025
ARCHIVES. Centre de données d’Amazon Web Services, en construction à côté de la centrale nucléaire de Susquehanna, en Pennsylvanie, en janvier 2025 Tous droits réservés  AP Photo/Ted Shaffrey
Tous droits réservés AP Photo/Ted Shaffrey
Par Quirino Mealha
Publié le Mis à jour
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Les géants de la tech accélèrent sur l’IA et prévoient d’investir plus de 700 milliards de dollars (590 milliards d’euros) cette année, soit environ 75 % de plus qu’en 2025.

Plusieurs géants de la tech ont publié leurs résultats ces dernières semaines et donné leurs prévisions de dépenses pour 2026, auxquelles s’ajoutent les projections des principaux analystes.

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Le chiffre qui semble avoir le plus retenu l’attention de Wall Street est le montant estimé des dépenses d’investissement (CapEx) pour cette année, qui représente au total plus de 700 milliards de dollars (590 milliards d’euros) dans les infrastructures d’IA.

C’est davantage que l’ensemble du PIB nominal de la Suède prévu pour 2025, l’une des plus grandes économies d’Europe, selon les estimations du FMI.

Les ventes mondiales de semi-conducteurs devraient également atteindre pour la première fois 1 000 milliards de dollars (842 milliards d’euros) cette année, d’après l’Association américaine de l’industrie des semi-conducteurs.

Par ailleurs, de grandes banques et cabinets de conseil, comme JPMorgan Chase et McKinsey, prévoient que le CapEx total consacré à l’IA dépassera 5 000 milliards de dollars (4 200 milliards d’euros) d’ici 2030, sous l’effet d’une demande jugée « astronomique » en puissance de calcul.

Le CapEx désigne les fonds qu’une entreprise consacre à la construction, à l’amélioration ou à la maintenance d’actifs de long terme comme les biens immobiliers, les équipements ou les technologies. Ces investissements visent à augmenter la capacité et l’efficacité de l’entreprise sur plusieurs années.

Ces dépenses ne sont pas non plus entièrement déduites l’année même. Les coûts de CapEx sont inscrits à l’actif du bilan puis amortis progressivement, ce qui en fait un indicateur clé de la manière dont une entreprise investit dans sa croissance future et le renforcement de son activité.

Le saut observé cette année confirme un virage net amorcé en 2025, lorsque les géants de la tech auraient dépensé environ 400 milliards de dollars (337 milliards d’euros) en CapEx lié à l’IA.

Comme l’a répété le fondateur et directeur général de Nvidia, Jensen Huang, notamment lors du Forum économique mondial de Davos le mois dernier, nous assistons à « la plus vaste construction d’infrastructures de toute l’histoire de l’humanité ».

Le PDG de Nvidia présente la plateforme de supercalcul NVIDIA Rubin dédiée à l’IA lors d’une conférence de presse, Las Vegas, janvier 2026
Le PDG de Nvidia présente la plateforme de supercalcul NVIDIA Rubin dédiée à l’IA lors d’une conférence de presse, Las Vegas, janvier 2026 AP Photo/John Locher

Les hyperscalers jouent le tout pour le tout

En tête de la hiérarchie des dépenses prévues pour 2026 figure Amazon, qui à elle seule prévoit d’investir la somme colossale de 200 milliards de dollars (170 milliards d’euros).

Pour donner un ordre de grandeur, les seules prévisions de CapEx d’Amazon pour l’IA cette année dépassent le PIB nominal cumulé des trois pays baltes en 2025, selon les projections du FMI.

Alphabet, la maison mère de Google, arrive ensuite avec 185 milliards de dollars (155 milliards d’euros), tandis que Microsoft et Meta devraient consacrer respectivement 145 milliards (122 milliards d’euros) et 135 milliards de dollars (113 milliards d’euros).

Oracle a également relevé son CapEx 2026 à 50 milliards de dollars (42,1 milliards d’euros), soit près de 15 milliards (12,6 milliards d’euros) de plus que les estimations initiales.

De son côté, Tesla prévoit de doubler ses dépenses pour les porter à près de 20 milliards de dollars (16,8 milliards d’euros), principalement pour développer sa flotte de robotaxis et faire avancer la mise au point du robot humanoïde Optimus.

Une autre entreprise d’Elon Musk, xAI, dépensera elle aussi au moins 30 milliards de dollars (25,2 milliards d’euros) en 2026.

Un nouveau centre de données de 20 milliards de dollars (16,8 milliards d’euros), baptisé MACROHARDRR, sera construit dans le Mississippi. Le gouverneur Tate Reeves a indiqué qu’il s’agit du « plus gros investissement privé de l’histoire de l’État ».

xAI étendra également le Colossus, un cluster de centres de données dans le Tennessee que Musk a décrit comme le plus grand supercalculateur d’IA au monde.

Par ailleurs, l’entreprise a été rachetée par SpaceX dans le cadre d’une opération entièrement en actions au début de ce mois.

La fusion valorise SpaceX à 1 000 milliards de dollars (842 milliards d’euros) et xAI à 250 milliards (210 milliards d’euros), donnant naissance à une entité de 1 250 milliards de dollars (1 050 milliards d’euros), réputée être la plus grande entreprise privée de l’histoire en termes de valorisation.

Selon la presse, SpaceX envisagerait aussi une introduction en Bourse cette année, Morgan Stanley étant pressenti pour piloter une opération qui inclurait désormais une exposition à xAI.

Elon Musk a expliqué que l’objectif est de bâtir un « moteur intégré d’innovation » combinant IA, fusées et internet par satellite, avec à long terme des projets incluant des centres de données dans l’espace alimentés par l’énergie solaire.

ARCHIVES. Le président Trump sourit tandis qu’Elon Musk prend la parole dans le Bureau ovale, février 2025
ARCHIVES. Le président Trump sourit tandis qu’Elon Musk prend la parole dans le Bureau ovale, février 2025 AP Photo/Alex Brandon

À l’inverse, Apple reste à la traîne en matière de dépenses avec « seulement » 13 milliards de dollars (10,9 milliards d’euros) prévus.

L’entreprise a toutefois annoncé le mois dernier un partenariat pluriannuel avec Google pour intégrer les modèles d’IA Gemini à la prochaine génération d’Apple Intelligence.

Plus précisément, cette collaboration doit permettre de refondre Siri et de renforcer les fonctionnalités d’IA embarquées sur les appareils. On peut donc considérer qu’Apple externalise une bonne partie des investissements nécessaires pour rester compétitive dans le développement de l’IA.

Nvidia publiera ses résultats et ses prévisions le 25 février.

La société se spécialise avant tout dans la vente de puces d’IA et devrait capter la plus grande partie des dépenses des géants de la tech, en particulier pour la construction de centres de données.

Lors de la publication de ses résultats en août dernier, son directeur général Jensen Huang a estimé le coût par gigawatt de capacité de centres de données entre 50 milliards de dollars (42,1 milliards d’euros) et 60 milliards (50,5 milliards d’euros), dont environ 35 milliards (29,5 milliards d’euros) consacrés à du matériel Nvidia.

La grande rotation du capital

Face aux montants considérables que les géants de la tech prévoient de dépenser en 2026, Wall Street affiche un sentiment mitigé.

D’un côté, les investisseurs comprennent la nécessité et l’urgence de se doter d’un avantage compétitif à l’ère de l’intelligence artificielle.

De l’autre, l’ampleur même de ces dépenses a de quoi effrayer certains actionnaires. La tolérance du marché dépendra désormais de la capacité à démontrer un retour sur investissement (ROI) dès cette année, d’autant que ces projets sont de plus en plus financés par des levées massives de dette.

Morgan Stanley estime que les hyperscalers emprunteront environ 400 milliards de dollars (337 milliards d’euros) en 2026, soit plus du double des 165 milliards (139 milliards d’euros) levés en 2025.

Cette flambée pourrait porter le volume total d’émissions d’obligations d’entreprises américaines bien notées à un record de 2 250 milliards de dollars (1 900 milliards d’euros) cette année.

Pour l’instant, les recettes attendues de l’IA en 2026 sont loin de compenser ces dépenses, ce qui nourrit des inquiétudes légitimes. Parmi elles, le risque d’une dépréciation rapide du matériel à mesure que l’innovation s’accélère, ou encore le niveau très élevé des coûts opérationnels, notamment énergétiques.

On peut affirmer sans trop s’avancer que ces chiffres reposent largement sur des succès futurs encore hypothétiques.

Comme l’a reconnu Sundar Pichai, le PDG de Google, ce mois-ci, il existe « des éléments d’irrationalité dans le rythme actuel des dépenses ».

Un drapeau américain flotte au-dessus d’une entrée du NYSE, New York, février 2026
Un drapeau américain flotte au-dessus d’une entrée du NYSE, New York, février 2026 AP Photo/Seth Wenig

En novembre dernier, Alex Haissl, analyste chez Rothschild & Co, a joué les trouble-fête en abaissant sa recommandation sur Amazon et Microsoft.

Dans une note adressée à ses clients, il écrivait que « les investisseurs valorisent les plans de CapEx d’Amazon et de Microsoft comme si l’économie du cloud 1.0 s’appliquait toujours », en référence à la structure de coûts réduits des services cloud qui a permis aux géants de la tech de changer d’échelle ces vingt dernières années.

Mais il ajoutait aussi que « plusieurs éléments laissent penser que le boom de l’IA ne se déroulera probablement pas de la même manière et qu’il sera sans doute bien plus coûteux que ce que les investisseurs imaginent ».

Ce point de vue est partagé par Michael Burry, connu pour avoir été l’un des premiers investisseurs à anticiper et à tirer profit de la crise des subprimes en 2008. Burry estime que le boom actuel de l’IA pourrait constituer une bulle, en raison de niveaux de CapEx qu’il juge intenables.

La course à l’IA des géants de la tech est financée par un recours massif à l’effet de levier. Savoir si cette stratégie finira par payer, et quelles entreprises sortiront gagnantes ou perdantes, ne pourra être tranché qu’avec le temps.

Pour l’heure, Nvidia apparaît clairement comme l’un des grands bénéficiaires. Apple, de son côté, adopte une approche distincte en augmentant sa dépendance aux partenaires tiers, via son accord avec Google, plutôt qu’en multipliant ses propres dépenses. Le compromis est tout autre.

Le déficit industriel de l’Europe

Sur fond de déferlement de dépenses, des questions urgentes se posent aussi sur la capacité de l’Europe à rivaliser dans une course devenue un véritable bras de fer de bilans comptables.

Pour l’Union européenne, le contraste transatlantique a de quoi doucher les illusions. Tandis que les entreprises américaines mobilisent près de 600 milliards d’euros en une seule année, les efforts coordonnés de l’UE n’atteignent même pas la puissance de feu financière du plus petit dépensier parmi les géants technologiques américains.

Bruxelles tente de réagir avec l’initiative « AI Factories » et le plan d’action « AI Continent », lancé en avril dernier, qui visent à mobiliser des investissements publics-privés.

Mais les chiffres racontent une tout autre histoire. Les dépenses européennes totales en infrastructures de données cloud souveraines devraient s’élever à seulement 10,6 milliards d’euros en 2026.

Même s’il s’agit d’une hausse respectable de 83 % sur un an, ce montant reste marginal en comparaison de l’édification américaine autour de l’IA.

L’an dernier, au moment où ces initiatives étaient discutées, le directeur général de la licorne française Mistral AI, Arthur Mensch, déclarait que « les entreprises américaines construisent l’équivalent d’un nouveau programme Apollo chaque année ».

Il ajoutait également que « l’Europe construit une excellente régulation avec l’AI Act, mais on ne peut pas atteindre la suprématie en calcul par la seule régulation ».

ARCHIVES. Arthur Mensch, PDG de Mistral AI, lors d’un événement en marge du AI Action Summit à Paris, février 2025
ARCHIVES. Arthur Mensch, PDG de Mistral AI, lors d’un événement en marge du AI Action Summit à Paris, février 2025 AP Photo/Aurelien Morissard

Mistral fait partie des rares foyers de résistance européenne dans la course à l’IA. L’entreprise française adopte la même stratégie que la plupart des géants du secteur en développant agressivement son empreinte physique.

En septembre 2025, Mistral AI a levé 1,7 milliard d’euros lors d’un tour de table de série C la valorisant à près de 12 milliards, mené par le géant néerlandais des semi-conducteurs ASML, qui a investi à lui seul 1,3 milliard d’euros.

Lors du Forum économique mondial de Davos le mois dernier, le PDG de Mistral a confirmé un plan de CapEx d’un milliard d’euros pour 2026.

La semaine dernière encore, l’entreprise a annoncé un important investissement de 1,2 milliard d’euros pour construire un centre de données à Borlänge, en Suède.

En partenariat avec l’opérateur suédois EcoDataCenter, le site doit offrir un « calcul souverain » conforme aux normes strictes de l’UE en matière de données, tout en tirant parti de l’abondance d’énergie verte en Suède.

Prévu pour ouvrir en 2027, ce centre de données fournira la puissance de calcul haute performance nécessaire pour entraîner et déployer les modèles d’IA de prochaine génération de Mistral.

C’est un tournant important pour l’entreprise, puisqu’il s’agit de son premier projet d’infrastructure hors de France, et un jalon essentiel pour la souveraineté européenne en matière de données.

Dans le même temps, les géants américains de la tech tentent de rassurer les régulateurs européens en proposant des solutions dites « souverain light ». Plusieurs projets de Big Tech ont ainsi été lancés pour des « zones cloud localisées », par exemple en Allemagne et au Portugal, avec la promesse d’une résidence locale des données.

Mais les critiques estiment que ces solutions restent techniquement dépendantes des maisons mères américaines, laissant l’industrie européenne exposée aux aléas de l’économie et de la politique étrangère des États-Unis.

À mesure que 2026 se déroule, les enjeux apparaissent clairement. Les États-Unis jouent le tout pour le tout, et même leur notation de crédit, pour s’assurer la domination dans l’IA.

L’Europe, prudente et limitée dans ses capacités de financement, espère que des investissements ciblés et la régulation suffiront à lui garantir une niche de souveraineté dans un monde de plus en plus régi par la technologie américaine.

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