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Les menstruations, c'est aussi un affaire d'hommes | View

Mustapha Ben Messaoud
Mustapha Ben Messaoud   -   Tous droits réservés  Mustapha Ben Messaoud
Par Mustapha Ben Messaoud

Alors que ma fille aînée, Aiya, approche de son 13e anniversaire, sa mère et moi avons discuté de la façon dont nous allions lui parler, ensemble, de menstruations.

"Ensemble" est le mot clé. C'est important pour moi, en tant que son papa.

Je veux qu'Aiya sache que les menstruations sont un processus normal et gérable. Je veux qu'elle sache qu'il n'y a rien à craindre ni à avoir honte. Je veux qu'elle sache que sa mère et moi sommes là pour la soutenir dans ce changement, et lui donner tout ce dont elle a besoin — des serviettes hygiéniques et des tampons, des médicaments contre la douleur et des bouillottes, un câlin si elle en a besoin, ou qu'on la laisse tranquille si c'est ce qu'elle préfère. Je veux qu'elle se sente en confiance et en contrôle. C'est son droit.

Mais, honnêtement, je suis frustré. Je suis frustré qu'en 2021, cette conversation fasse encore l'objet d'un tel déni chez les hommes. Pourquoi les conversations sur les règles entre les deux parents et leurs filles ne sont-elles pas monnaie courante ? Lorsque j'en parle avec mes collègues masculins et mes amis qui ont des filles, je suis souvent confronté à des regards de malaise.

"Je laisse cela à ma femme", entends-je.

"Oh, c'est une affaire de femmes", bégaient-ils maladroitement.

"_Ah_", dis-je incrédule, "Je n'avais pas réalisé que vous pouviez choisir les aspects de la parentalité qui vous plaisent le plus et déléguer les autres aspects !"

Ces pères seraient donc disponibles pour les cérémonies de remise des prix. Mais pas quand leurs filles ont leurs règles !

D'où vient ce conditionnement social ? Depuis quand êtes-vous moins un homme si vous parlez de crampes de ventre et de flux important ? En quoi est-ce différent de lorsque vous parlez avec votre fils d'éjaculation nocturne, d'érection et de sexe ?

Quelle que soit l'origine de ce conditionnement social, il est terriblement préjudiciable pour nos filles et pour des générations de jeunes femmes dans le monde entier. Je dis bien le monde entier parce que c'est un problème mondial. De Lyon à Lagos, de Katmandou à Kyoto, de Santiago à Sana'a, les hommes détournent le regard.

Environ 800 millions de filles et de femmes ont leurs règles chaque jour. Dans de trop nombreux pays et cultures, cette fonction biologique fondamentale est tellement stigmatisée que les filles redoutent d'avoir leurs règles. Pourquoi ? Parce qu'elles sont cruellement ostracisées.

Au Népal, en Inde, en Indonésie et dans certaines régions du Nigeria, les filles sont bannies dans des huttes pendant leurs règles. Dans certaines tribus d'Ouganda, les femmes sont interdites de boire du lait de vache parce qu'elles pensent que cela contaminerait tout le troupeau. Ailleurs, les filles sont soit forcées de se laver, soit on leur interdit de se laver. D'autres ne sont pas autorisées à cuisiner, au cas où elles contamineraient le repas. La liste de ces pratiques douteuses et discriminatoires me donne le vertige.

Lorsque j'étais chef du bureau de l'UNICEF à Bentiu, au Soudan du Sud, j'ai visité les écoles locales plusieurs fois par semaine et j'ai remarqué que, parfois, les filles n'étaient pas en classe. Lorsque j'ai demandé pourquoi, on m'a répondu qu'elles étaient "indisposées".

Elles n'étaient pas "indisposées". Elles étaient ostracisées parce qu'elles avaient leurs règles.

Elles avaient manqué l'école pour éviter les taquineries et la honte, parce qu'en plus de ces attitudes aveugles, elles étaient confrontées à l'ignominie supplémentaire de ne pas avoir accès aux produits d'hygiène menstruelle, ou à des toilettes adéquates pour les aider à mieux vivre leurs règles.

L'UNICEF estime qu'une adolescente sur dix en Afrique manque l'école à cause de ses règles. En tant que personne qui a consacré sa vie aux questions de développement, cela me trouble. Nous plaidons si fort auprès des gouvernements et de la société civile pour que les filles aillent à l'école. Nous nous félicitons lorsqu'elles s'inscrivent. Ensuite, nous ne parvenons pas à lutter contre la stigmatisation liée à la menstruation, et par conséquent, elles ne peuvent pas assister aux cours. C'est certainement la définition d'une tâche de Sisyphe !

Nous savons que lorsque les filles terminent leurs études au lycée, elles sont mieux informées sur la nutrition et les soins de santé, ont des enfants moins nombreux et en meilleure santé, et se marient à un âge plus avancé. Elles sont plus susceptibles de participer au marché du travail et de gagner des revenus plus élevés. En bref, elles sortent leurs communautés et leurs pays de la pauvreté.

En ne s'attaquant pas à cette stigmatisation perpétuée par les hommes et les garçons, nous empêchons les filles de réaliser pleinement leur potentiel. Est-ce que j'exagère si j'appelle cela une urgence au niveau du développement ?

Heureusement, si vous regardez bien, il y a quelques signes de changement positif.

En Inde, Arunachalam Muruganantham, surnommé "Monsieur règles", a inventé une machine pour produire des serviettes hygiéniques à bas prix, car sa femme ne pouvait pas se permettre les coûteuses serviettes importées. Au Soudan du Sud, un groupe d'hommes et de garçons, Men4Women, brise les tabous culturels sur la menstruation. Ils enseignent la santé et l'hygiène menstruelles, fournissent des serviettes hygiéniques aux filles démunies et encouragent les garçons et les hommes à parler de menstruation. Sous la direction éclairée de Nicola Sturgeon, l'Écosse est devenue l'année dernière le premier pays au monde à rendre les protections hygiéniques gratuites.

Mais ces efforts sont sporadiques. Nous devons faire mieux. L'UNICEF, l'agence avec laquelle je travaille, doit montrer la voie en fournissant plus de kits d'hygiène, et en tirant parti de notre expertise en matière de changement de comportements pour s'attaquer sérieusement à ces normes sociales qui disent que les hommes ne peuvent pas parler des règles.

Ils le peuvent et ils doivent le faire.

Le père d'Aiya, un Franco-Tunisien de 44 ans, est sur le point de le faire, parce que c'est la bonne chose à faire.

Mustapha Ben Messaoud est le chef des opérations sur le terrain et des urgences pour l'UNICEF en Afghanistan. Il a plus de 15 ans d'expérience dans le domaine humanitaire et a travaillé de manière intensive en Afrique.

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Les opinions exprimées dans les articles de la catégorie View sont uniquement celles des auteurs.

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Ce programme est financé par le European Journalism Centre, dans le cadre du programme European Development Journalism Grants, avec le soutien de la Fondation Bill and Melinda Gates.

Sources additionnelles • Traduction et adaptation : Thomas Seymat