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L'Événement, d'Audrey Diwan, un film essentiel sur l'avortement

«L’Événement», avec Anamaria Vartolomei
«L’Événement», avec Anamaria Vartolomei   -   Tous droits réservés  Wild Bunch Distribution/Wild Bunch Distribution
Par Frédéric Ponsard

L’Événement, d’Audray Diwan de Elie Grappe (1h27)

Avec Anamaria Vartolomei, Kacey Mottet Klein, Luàna Bajrami
Sortie le 24 novembre

Avec L’Événement, Audrey Diwan réussit le double pari d’adapter l’un des meilleurs livres d’Annie Ernaux, et de livrer un film totalement immersif, dans la peau d’une jeune fille enceinte malgré elle dans les années 60. Lion d’or à Venise.

C’est la seconde femme, après Julia Ducournau à Cannes, à remporter une récompense suprême dans l’un des festivals de cinéma les plus réputés du monde. Le signe que les temps changent, et que les femmes ont désormais une véritable reconnaissance et visibilité pour exprimer des histoires qui touchent au corps et à l’intime, sans qu’il s’agisse de parler de féminité à travers la séduction, la sexualité et l’obscur objet du désir. Ici, le désir n’est pas abordé, il va de soi, il n’a pas à être justifié, l’acte « d’avoir couché » n’est pas un enjeu, il est un présupposé.

Extrêmement fidèle au roman autobiographique d’Annie Ernaux, Audrey Diwan livre un film au cordeau, sec et sans concession, mais jamais clinique, sur le long chemin de croix d’une jeune étudiante pour se faire avorter au temps de De Gaulle. Tendue vers un seul objectif, c’est-à-dire reprendre le contrôle de sa vie, le personnage d’Anne/Annie, est de tous les plans du film car c’est bien d’urgence dont il s’agit. Filmée au plus près par la réalisatrice, Anamaria Vartolomei, est tout simplement bouleversante de farouche détermination. L’énergie de la détresse et la solitude lui feront franchir des gouffres qui la font devenir femme. Pour elle, la fin justifiera tous les moyens. A raison.

Alors même qu'aujourd’hui certains états, y compris en Europe, et de nombreux groupes réactionnaires remettent en cause le droit à l’avortement pour les femmes, L'Événement vient nous rappeler de l’intérieur ce que peut représenter une grossesse non voulue. Peu importe la condition sociale ou l’époque semble aussi nous dire le film, prenant la France des années 60 comme un exemple universel. L’histoire d’Annie Ernaux est en tout cas édifiante, elle qui, venant d’un milieu modeste, n’a que les études pour réussir. Et une grossesse qui arriverait un terme signifierait évidemment une fin à sa carrière universitaire ou littéraire embryonnaire, et un gel social assuré. Le combat de son personnage à l’écran devient, malgré elle, autant féministe que social, contre un patriarcat qui ne donne aucun droit à la femme sur son corps, reléguant la gente féminine à sa fonction reproductrice. La jeune femme va se heurter au silence envers sa famille, d’extraction modeste, à l’impossibilité de se confier à ses amies, visiblement vierges et affolées à l’idée de tomber enceinte, et à la cruauté d’un médecin phallocrate qui l’humilie, avant de trouver chez certains hommes (un ami d’université et un autre médecin, plus progressiste), des raisons d’espérer et trouver un moyen de se faire avorter.

Avorter, mot tabou, mais qui est bien l’événement que l’on ne peut nommer. Le film est en fait construit comme une course contre la montre, un compte à rebours implacable dans lequel le spectateur voit s’égrener et filer les jours puis les semaines comme dans un sablier. On est retourné, comme plongé en apnée, en voyant la surface sans jamais arriver à la retrouver.

Audrey Diwan s’est mis au service de son histoire et de son personnage principal, en y ajoutant sa science du découpage et du montage –elle a coécrit récemment Bac Nord, dans un registre radicalement différent-, qui possède cette même énergie et dynamique dans les scènes et donnant un récit qui syncope le temps, compté.

Wild Bunch Distribution
Sandrine Bonnaire et Annamaria VartolomeiWild Bunch Distribution

La réussite du film tient aussi largement à la direction et l'interprétation d’Anamaria Vartolomei, qu’il s’agisse de son regard, d’une intensité que l’on n’oubliera pas de sitôt, ou de ce corps meurtri, souvent mise à nu mais jamais érotisé : une gageure. Elle est entourée d’un casting cinq étoiles, avec des prestations entre autres de Sandrine Bonnaire, en mère aimante, de Pio Marmai, en prof attentif, ou encore d’Anna Mougaglis en faiseuse d’anges, qui apportent au film une crédibilité et une noblesse incroyables.

Un grand film donc, Lion d’or mérité, courageux et vaillant de la dernière Mostra de Venise, à montrer au plus grand nombre, pour ne jamais perdre de vue que la femme doit pouvoir disposer de son corps.