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Le film de la semaine : EO de Jerzy Skolimovski

EO de Jerzy Skolimovski
EO de Jerzy Skolimovski   -   Tous droits réservés  ARP Sélection   -  
Par Frédéric Ponsard

EO, Jerzy Skolimovski (Pologne/Italie, 1h29)

Avec Sandra Drzymalska, Isabelle Huppert, Lorenzo Zurzolo

Aux ânes, citoyens !

Prix du Jury à Cannes, le dernier film de Jerzy Skolimovski, 84 ans, est un cri d’amour et d’alerte pour la cause animale. A travers les yeux d’un âne, il nous embarque dans un voyage à travers l’Europe ou 'EO' (Hi-Han en polonais) trotte vers son destin tragique. Un film majeur.

Lors de la remise des prix à Cannes, Jerzy Skolimovski a remercié le jury, mais regretté aussi que son âne 'EO' n’ait pas reçu le Prix d’interprétation. Une boutade, mais qui en dit long sur la performance du cinéaste d’avoir donné le rôle principal à un personnage d’âne. Même si pour le tournage six ânes ont été requis par la production, il n’en reste pas moins que la manière dont ils sont dirigés et filmés est tout simplement éblouissante. Qu’il s’agisse de gros plans d’une splendeur absolue où le spectateur se plonge dans la rétine d’'EO' ou de plans séquences qui suivent en toute liberté les animaux, le film est une déclaration d’amour au règne animal, et naturellement une ode à la nature. Mais pas seulement. EO est aussi un geste cinématographique d’une grande liberté et créativité offerte par l’artiste polymorphe. Avec toujours un soupçon d'âme qui nous élève du trivial.

Un grand cru Skolimovski

On connaît le cinéaste (et acteur) pour avoir été l’une des grandes figures du nouveau cinéma polonais éclos dans les années 60, à l’ombre tutélaire et castratrice du communisme à la mode soviétique. Camarade de classe de Vaclav Havel lorsque ses parents ont été travaillé à Prague, le jeune Jerzy a toujours eu un caractère frondeur doublé d’un talent pour l’écriture, ce qui le conduira à devenir le scénariste du grand Andrzej Wajda, avant de lui-même mettre en scène de nombreux films qui lorgnent du côté de la Nouvelle Vague.

 
Il reçoit l’Ours d’or à Berlin en 1967 avant de rejoindre son compatriote Roman Polanski à Londres où il tournera au tournant des années 80 Travail au noir, sur les immigrés polonais en Angleterre, avec Jeremy Irons dans le rôle-titre.

 
Quelques échecs successifs le conduiront à arrêter le cinéma pour se consacrer à son autre passion : la peinture. EO marque son retour fulgurant et gagnant derrière la caméra, avec cette même acuité et inventivité qui en avait fait un maître. La vieillesse n’est donc pas forcément un naufrage et Skolimovski fait plutôt penser à un grand Cru qui avec le temps gagne en vigueur, en profondeur, et en robe, comme l’on peut le dire pour un âne.

Un Buster Keaton à poil

Les couleurs, il en est question dans EO et le cinéaste ose des plans expérimentaux mêlant filtres et mouvements, avec notamment un plan incroyable où la caméra fait une sorte de rotation lente sur un fond rouge vif sang et une musique stridente, entre arts plastiques et cinéma, rappelant certaines séquences du cinéma de Gaspar Noé et, en tout cas, d’une grande contemporanéité. Skolimovski est un moderne à part entière, celui qui va oser, transgresser pour faire avancer ses idées. 

En prenant cet âne, dans les yeux desquels toutes les émotions vont passer et qui va traverser toutes les péripéties en voyant la bêtise et la cupidité des hommes, on pense immanquablement à un Buster Keaton, à poil. Et c’est peut-être la réussite majeure du film : incarner 'EO' au point d’en faire non seulement un personnage familier, mais un héros. Celui qui sait qu’il doit fuir pour échapper à son destin funeste.
Il devra dans un premier temps quitter malgré lui son cirque polonais et sa maîtresse adorée, avant de fuir sur les routes d’Europe et à travers les Alpes, plutôt que d’être exploité comme bête de somme ou pire, être vendu pour faire du salami en Italie. Morituri te Salutant.