Andreï Zviaguintsev remporte le Grand Prix avec "Minotaure" et exhorte Vladimir Poutine à "mettre fin au carnage" en Ukraine.
Les lauréats de la 79e édition du Festival de Cannes ont été dévoilés samedi soir lors de la cérémonie de clôture, point d'orgue d'une riche quinzaine où le plus influent des festivals de cinéma a, une nouvelle fois, réuni sur la Croisette grands auteurs et nouveaux talents, le tout teinté de politique.
La Palme d'or 2026 a été attribuée à "Fjord" du cinéaste roumain Cristian Mungiu, qui succède ainsi à "Un simple accident" de Jafar Panahi, sacré en 2025.
Inspiré de plusieurs faits divers récents, "Fjord" explore les fractures grandissantes entre valeurs progressistes et conservatismes religieux. Le film suit la famille Gheorghiu, des évangéliques roumains rigoristes installés dans une petite ville norvégienne au bord d'un fjord.
Mihai, incarné par Sebastian Stan – récemment remarqué pour son interprétation de Donald Trump dans "The Apprentice" (2024) d"Ali Abbasi – est un ingénieur aéronautique roumain marié à une Norvégienne, Lisbet. Lorsque le couple revient dans la région natale de cette dernière, il retrouve une partie de sa famille élargie et Mihai obtient un poste d'informaticien au sein de la communauté évangélique locale. Très croyants, les parents élèvent leurs enfants dans une discipline stricte qu'ils considèrent comme l'expression naturelle de leur foi. D'abord accueillie chaleureusement par les institutions et le voisinage, la famille voit toutefois son équilibre vaciller lorsqu'une enseignante découvre des ecchymoses inexpliquées sur le corps de l'une des filles.
C'est la deuxième Palme pour Cristian Mungiu déjà récompensé en 2007 pour "Quatre mois, trois semaines, deux jours".
Le Grand Prix 2026 est revenu à "Minotaure" du réalisateur russe Andreï Zviaguintsev ("Léviathan", "Faute d'amour"), qui succède à "Valeur sentimentale" du Norvégien Joachim Trier. Tourné en exil, c'est son premier film depuis neuf ans.
Sur scène, Zviagintsev, a prononcé un discours ouvertement politique, adressant un appel direct au président russe Vladimir Poutine pour qu'il "arrête le carnage" en Ukraine, plus de quatre ans après le début de l'invasion russe.
"Il y a quelqu'un d'autre à qui je voudrais m'adresser en personne aujourd'hui", a déclaré le cinéaste en russe. "Des millions de personnes de part et d’autre de la ligne de contact, ne rêvent que d'une chose : que les massacres cessent enfin. Et la seule personne qui puisse mettre fin à cette boucherie est le président de la Fédération de Russie. Le monde entier attend cela."
Le Prix de la mise en scène a été attribué ex æquo à Javier Ambrossi et Javier Calvo pour "La Bola Negra", ainsi qu'au réalisateur polonais Pawel Pawlikowski pour "Fatherland". Ils succèdent à Kleber Mendonça Filho, récompensé en 2025 pour "L'Agent secret".
Prenant lui aussi la parole sur le climat politique contemporain, Pawlikowski a défendu la nécessité d'un cinéma indépendant. "Le cinéma doit refléter la réalité politique, mais pas selon des conditions imposées d'en haut", a-t-il déclaré, dans un contexte marqué par la mobilisation du collectif "Zapper Bolloré". "Il faut du courage pour montrer ce que les gens voient réellement"
"Il faut que le cinéma résiste, raison pour laquelle nous avons fait ce film", a-t-il ajouté.
Hommage à Mahmoud Darwich
Avant la remise du prix de la mise en scène, le prodige québécois Xavier Dolan a rendu hommage au poète palestinien Mahmoud Darwich en citant l'un de ses textes les plus célèbres : "Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie : l'hésitation d'avril, l'odeur du pain à l'aube, les opinions d'une femme sur les hommes, les écrits d'Eschyle, le commencement de l'amour, l'herbe sur une pierre, des mères debout sur un filet de flûte et la peur qu'inspire le souvenir aux conquérants" (traduction d'Elias Sanbar, Gallimard).
Le jury de la compétition officielle était présidé cette année par le cinéaste sud-coréen Park Chan-wook. Dix-neuf longs métrages concouraient pour la Palme d'or.
Une édition marquée par les conflits et le retour du cinéma d’auteur
Cette édition 2026 a confirmé plusieurs tendances déjà perceptibles ces dernières années : un retour affirmé du cinéma d'auteur et indépendant, une présence plus discrète des productions hollywoodiennes, et une forte domination des récits liés à la guerre, à l'exil, aux migrations et aux tensions politiques contemporaines.
De nombreux films ont puisé dans l'histoire récente ou dans des contextes géopolitiques tendus pour interroger les dérives autoritaires, les fractures sociales et les traumatismes collectifs. Les œuvres les plus commentées de la sélection ont souvent été saluées pour leur dimension intime et leur audace formelle, loin des logiques de franchise.
Les thèmes du deuil, de l'identité et des conséquences psychologiques de la violence ont également traversé une grande partie de la programmation.
Au-delà des films eux-mêmes, Cannes continue d'affirmer son rôle de plateforme culturelle globale, où se croisent désormais plus que jamais cinéma, mode, luxe, nouvelles technologies et industrie du bien-être.
En 2025, l'Iranien Jafar Panahi avait remporté la Palme d'or pour "Un simple accident", tandis que Joachim Trier avait reçu le Grand Prix pour _"_Valeur sentimentale". Juliette Binoche présidait alors le jury, après Greta Gerwig en 2024.
Parmi les temps forts de cette édition figurait également "Teenage Sex and Death at Camp Miasma" de Jane Schoenbrun, présenté en ouverture de la section Un Certain Regard, illustration du dialogue renouvelé entre cinéastes confirmés et nouvelles voix du cinéma mondial.