La France affirme qu’elle est « déterminée » à sauver la filière viticole d’une crise, mais son plan pourrait-il finir par se retourner contre elle ?
La France s’est tournée vers l’Union européenne pour obtenir de l’aide après avoir annoncé des fonds supplémentaires pour venir au secours de son secteur vitivinicole « en détérioration ».
Plus tôt cette semaine, le ministère de l’Agriculture a confirmé avoir alloué 130 millions d’euros au financement d’un nouveau plan permanent d’arrachage des vignes afin de « rééquilibrer l’offre » et « restaurer la viabilité » des exploitations en difficulté dans les régions les plus vulnérables.
Ce procédé consiste à sectionner et arracher les vignes ainsi que leurs racines du sol, généralement à l’aide d’un équipement spécialisé comme une charrue profonde, et peut coûter environ 1 000 € par hectare.
La ministre Annie Genevard a également demandé au commissaire européen à l’Agriculture et à l’Alimentation, Chrisophe Hansen, de financer la distillation de crise des surstocks invendables. Il s’agit de transformer l’excédent en alcool destiné à des usages industriels plutôt qu’à la consommation.
Quelles sont les causes de la crise des vignobles en France ?
Selon Genevard, le pays, l’un des plus grands producteurs de vin au monde et qui abrite 11 % desvignobles mondiaux, est « constamment » confronté à une crise depuis plusieurs années.
Dans un communiqué publié le 24 novembre, elle a pointé du doigt un trio de problèmes, dont de « fortes tensions géopolitiques ».
Cela intervient après que Donald Trumpa menacé plus tôt cette année d’imposer un droit de douane de 200 % sur l’alcool européen, une mesure rapidement annulée. Cependant, un tarif de 15 % sur les exportations vers les États-Unis, un marché crucial pour l’industrie du vin français, a été annoncé quelques mois plus tard.
Les experts redoutent que ces droits de douane, combinés aux taux de change, ne fassent chuter les revenus annuels des ventes de vins et spiritueux français d’environ 1 milliard d’euros.
La baisse continue de la consommation de vin, en particulier des vins rouges, a également contribué à la crise des vignobles en France. L’an dernier, la consommation mondiale de vin est tombée à son plus bas niveau depuis plus de 60 ans, tandis que de multiples sondages montrent que la génération Z (nés entre 1997 et 2021) tourne le dos à l’alcool.
Pour couronner le tout, Genevard soutient que les difficultés du secteur ont été aggravées parle changement climatique, qui « impacte à répétition les vendanges » depuis plusieurs années.
« Cet important nouvel effort financier, malgré un contexte budgétaire particulièrement difficile et sous réserve de l’adoption du projet de loi de finances, démontre la détermination du gouvernement à sauver notre filière viticole sur le long terme et à lui permettre de rebondir », déclare la ministre.
« Ce n’est pas un énième plan d’urgence pour corriger un déséquilibre structurel, c’est un investissement dans notre secteur viticole et pour les agriculteurs de ces zones de production. »
Qu’est-ce que l’arrachage ?
L’idée d’arracher des vignes ne date pas d’hier. On pense qu’elle est née au Ier siècle, lorsque l’empereur romain Domitien a ordonné l’arrachage de 50 % des vignes en Gaule (une ancienne région d’Europe occidentale correspondant à peu près à la France actuelle), de peur qu’elles ne fassent concurrence aux vins romains.
Depuis, des subventions à l’arrachage ont été instaurées à plusieurs reprises, et la mesure est aujourd’hui considérée comme plus économique que la distillation ou le stockage des excédents.
« Les problèmes d’aujourd’hui sont une surproduction de vin et une forte baisse de la consommation, particulièrement des vins rouges, surtout dans l’entrée de gamme », explique Pierre Metz, associé du domaine Alain Chabanon à Terrasse du Larzac, dans le sud de la France, à Euronews Green.
« Les consommateurs plus jeunes ont tendance à boire moins de vin, ce qui pousse les vendeurs à baisser les prix, ce qui, à son tour, tire les prix vers le bas au niveau des producteurs. »
Metz explique que les producteurs ne touchent désormais plus qu’environ 0,80 € pour un litre de Bordeaux « générique ».
« La solution proposée par les lobbies de producteurs est de réduire la production », ajoute-t-il.
« Un vignoble improductif coûte tout de même de l’argent à entretenir pour éviter la propagation des maladies, et il existe même des amendes si vous n’entretenez pas votre vignoble. »
Il existe deux façons d’arracher les vignes : de manière permanente ou temporaire. La seconde permet aux propriétaires de replanter des cépages résistants à la chaleur afin de s’adapter à la hausse des températures, mais elle réduit tout de même la production pendant quelques années.
Le risque de feux de forêt
L’arrachage permanent des vignobles comporte ses propres risques, notamment la perturbation de la faune et un frein à la prévention des feux de forêt.
L’Europe est confrontée à davantage de feux de forêt que jamais, les sécheresses et la hausse des températures liées au changement climatique rendant de nombreuses régions du continent plus vulnérables. Selon la Commission européenne, la superficie à risque d’incendies en France devrait augmenter de 17 % d’ici 2040.
Cependant, des vignobles bien entretenus pourraient faire partie de la solution, des recherches montrant que des parcelles de vigne peuvent agir comme des « coupe-feux » en créant des discontinuités dans le combustible et en ralentissant la propagation des flammes.
« Des études menées dans des zones sujettes aux incendies ont montré que les feux s’arrêtent souvent au bord de vignobles bien entretenus, à condition que l’espace entre les rangs ne soit pas envahi par une végétation inflammable », ajoute le département de l’UE chargé de l’agriculture et du développement.
Metz explique que le risque de feux de forêt peut être atténué en plantant des haies, en labourant pour éliminer la végétation sauvage et en assurant un entretien général. Cependant, cela engendre des coûts élevés, que les vignobles qui choisissent d’arracher leurs vignes ne peuvent pas forcément supporter.
L’arrachage peut aussi laisser la place aux agriculteurs pour cultiver des légumes et des céréales, mais la plupart choisissent de laisser les terres à nu, car cela implique là encore des coûts initiaux.
Comment le changement climatique impacte-t-il l’industrie du vin ?
« Le changement climatique est un sujet quotidien pour les propriétaires de vignobles », explique Metz, en soulignant la « multiplication » des périodes de forte chaleur alimentées par le réchauffement mondial.
Cet été, plusieurs parties de la France ont été placées enalerte canicule, les températures ayant grimpé jusqu’à 43 °C dans certaines zones de Charente et de l’Aude. Ces températures écrasantes ont été identifiées comme un facteur clé d’un vaste incendie qui a brûlé 160 kilomètres carrés dans l’Aude.
« Cette succession de vagues de chaleur crée aussi un problème d’eau, avec moins de précipitations et des réserves d’eau souterraine plus basses chaque année », ajoute Metz. « Certaines grandes zones de production ne peuvent survivre qu’avec l’irrigation, qui devient de plus en plus coûteuse avec le manque d’eau. »
En juin, l’Agence européenne de la sécheresse a classé un tiers de l’Europe en conditions de sécheresse, avec 10 % de l’Europe en état de crise. En France, plus de 30 000 habitants de communes ont vu leur approvisionnement en eau perturbé.
Contrairement aux producteurs de masse, Metz choisit de ne pas irriguer ses vignes ni utiliser d’engrais, ce qui, selon lui, force la plante à « utiliser son instinct de survie » et « pousse les racines à chercher l’eau des nappes ».
Il estime que les bons vignerons n’ont pas besoin de protection et devraient être capables de s’adapter à l’environnement en mutation.
« La vraie aide serait d’encourager une montée en qualité en réduisant le rendement par hectare », ajoute Hetz, estimant que l’arrachage des vignes sera comme « une goutte d’eau sur une pierre chaude pour la plupart des producteurs ».