Brève histoire de la longue et tortueuse route de l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne

La Turquie a déposé sa première demande d'adhésion à l'UE en avril 1987, mais elle n'a été déclarée officiellement candidate qu'en 1999.
La Turquie a déposé sa première demande d'adhésion à l'UE en avril 1987, mais elle n'a été déclarée officiellement candidate qu'en 1999. Tous droits réservés OSMAN ORSAL/AP2006
Par Jorge LiboreiroYolaine de Kerchove (traduction)
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L'ambition de la Turquie d'adhérer à l'Union européenne a connu de multiples péripéties depuis le dépôt de sa première candidature en 1987.

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La Turquie sait ce que c'est que d'être aux portes de l'Union européenne.

Ce pays de près de 85 millions d'habitants détient le triste record de la plus longue procédure d'adhésion à l'Union : 36 ans - et ce n'est pas fini. Aucun autre pays candidat d'Europe de l'Est ou des Balkans occidentaux n'est en mesure d'égaler le long chemin de la Turquie vers l'adhésion à l'UE.

En fait, depuis que la Turquie a déposé sa demande officielle le 14 avril 1987 pour faire partie de ce qui était alors la Communauté économique européenne (CEE), 16 pays ont vu leur candidature approuvée, ce qui rend l'omission d'Ankara encore plus flagrante.

Après une succession ininterrompue de hauts et de bas, de promesses et de menaces, il est devenu évident que l'adhésion de la Turquie est un cas unique d'élaboration de politiques que Bruxelles n'a pas tout à fait appris à gérer.

D'Atatürk à Hallstein

Pour comprendre les ambitions européennes de la Turquie, il faut remonter à l'époque de Mustafa Kemal Atatürk, le leader révolutionnaire qui a résisté à la partition du pays au lendemain de la Première Guerre mondiale et a forcé les Alliés victorieux à négocier des conditions favorables dans le cadre du traité de Lausanne.

Cela a ouvert la voie à la proclamation de la République de Turquie le 29 octobre 1923, sous la forme d'un système parlementaire à parti unique, avec un président, Atatürk lui-même, à la tête de l'État.

Atatürk lance alors une série de réformes intenses et rapides pour construire un pays moderne et occidentalisé : en l'espace d'une décennie, la nouvelle république voit l'abolition du califat, l'introduction d'un alphabet en caractères latins, une série de lois d'inspiration européenne, des changements radicaux dans les codes vestimentaires et l'inscription de la laïcité dans la constitution.

Cette transformation radicale a porté ses fruits. En 1949, la Turquie a été l'un des premiers pays à adhérer au Conseil de l'Europe, l'organisation des droits de l'homme basée à Strasbourg. En 1952, elle est devenue membre de l'OTAN, l'alliance militaire transatlantique créée en opposition directe à l'Union soviétique.

À cette époque, Ankara s'intéresse au projet naissant d'intégration européenne en Europe occidentale. En 1959, le pays a demandé à devenir membre associé de la Communauté économique européenne (CEE), ce qui lui a été accordé quatre ans plus tard.

"La Turquie fait partie de l'Europe",déclare Walter Hallstein, président de la Commission de la CEE, en célébrant la signature de l'accord d'association en septembre 1963.

"C'est un événement sans précédent dans l'histoire de l'influence exercée par la culture et la politique européennes. Je dirais même que nous y voyons une certaine parenté avec le plus moderne des développements européens : l'unification de l'Europe".

Mais un premier obstacle majeur a été dressé au cours de l'été 1974, lorsque les troupes turques ont envahi la partie nord de Chypre en réponse à un coup d'État parrainé par la junte militaire grecque. Le conflit a divisé l'île en deux, une division qui pèse toujours sur les rêves européens de la Turquie.

Une déclaration attendue de longue date

Néanmoins, l'accord d'association a fourni à Ankara une base solide pour aller progressivement de l'avant.

En 1987, la Turquie a officiellement présenté sa demande d'adhésion à la CEE, qui comptait alors 12 membres, dont la Grèce. À l'époque, le PIB par habitant de la Turquie s'élevait à 1 700 dollars, loin des 16 000 dollars de l'Allemagne et de la France.

L'énorme écart économique, associé à l'effondrement de l'Union soviétique, à la réunification de l'Allemagne et à la persistance de mauvaises relations avec Chypre et la Grèce, a ralenti la candidature d'Ankara.

Pendant cette période, la Turquie devait mener des réformes supplémentaires pour satisfaire aux critères dits de Copenhague, les règles fondamentales qui déterminent l'éligibilité d'un pays à l'adhésion à l'UE. Ces critères, définis en 1993, imposent des normes élevées en matière de démocratie, d'État de droit, de droits de l'homme, de protection des minorités et d'économie de marché ouverte.

AP/AP1932
Mustafa Kemal Atatürk (au centre de la photo) est considéré comme le père fondateur de la République de Turquie.AP/AP1932

Entre-temps, Bruxelles a offert à Ankara une étape intermédiaire sous la forme d'une union douanière pour le commerce de biens autres que l'agriculture, le charbon et l'acier, qui est devenue pleinement opérationnelle au début de 1996.

Ce n'est qu'en décembre 1999 que les dirigeants de l'UE, lors d'un Conseil européen à Helsinki, ont déclaré à l'unanimité que la Turquie était un pays candidat, ouvrant ainsi la porte à Ankara pour qu'elle rejoigne leurs rangs sur un pied d'égalité.

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"La Turquie est un État candidat qui a vocation à rejoindre l'Union sur la base des mêmes critères que ceux appliqués aux autres États candidats", ont écrit les dirigeants dans leurs conclusions communes.

Cette déclaration n'était pas purement rhétorique : elle a permis à la Turquie d'accéder à des millions de fonds européens dans le cadre de l'instrument d'aide de préadhésion (IAP).

La capacité d'absorption

L'élargissement de 2004 a permis à l'UE de faire un pas décisif vers l'Est et d'accueillir un total de 10 nouveaux membres, dont beaucoup avaient été soumis à la poigne de fer de l'Union soviétique.

Pour Ankara, l'affaire était embarrassante : le pays avait présenté sa candidature bien avant tous les nouveaux venus, y compris Chypre, et attendait toujours que le processus d'adhésion démarre.

En 2005, le Conseil a finalement adopté le cadre des négociations, un document de neuf pages truffé de références à l'État de droit, à la "capacité d'absorption" de l'UE, à l'importance des "relations de bon voisinage" et à l'éventuelle suspension des pourparlers.

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"L'objectif commun des négociations est l'adhésion. Ces négociations sont un processus ouvert, dont l'issue ne peut être garantie à l'avance", indique le document.

"Si la Turquie n'est pas en mesure d'assumer pleinement toutes les obligations liées à l'adhésion, il convient de veiller à ce qu'elle soit pleinement ancrée dans les structures européennes par le biais d'un lien aussi fort que possible".

Le cadre a servi de lignes directrices principales à la Commission européenne, qui a été chargée de diriger les négociations. Elles sont divisées en 35 chapitres, un programme extrêmement complexe qui vise à aligner parfaitement le candidat sur toutes les règles de l'UE.

Le chapitre sur la science et la recherche a été le premier à être ouvert en 2006 et a été provisoirement conclu la même année. Au cours de la décennie suivante, la Turquie, sous la direction de Recep Tayyip Erdoğan, a réussi à ouvrir 15 chapitres supplémentaires.

Mais aucun n'a été fermé.

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L'immobilisme total

Les années 2000 ont marqué une période de croissance économique impressionnante pour la Turquie : son PIB par habitant a plus que triplé, passant de 3 100 dollars en 2001 à 10 615 dollars en 2010, tandis que les services se sont rapidement développés grâce à des secteurs tels que les transports, le tourisme et la finance, approfondissant ainsi la modernisation du pays.

Toutefois, cette évolution n'a pas suffi à surmonter les tensions en Méditerranée et la réticence croissante des dirigeants européens, dont certains ont commencé à suggérer qu'une adhésion à temps plein pourrait être remplacée par un "partenariat privilégié", ce qui est un grand non pour Ankara.

"Entre l'adhésion et le partenariat (privilégié), que la Turquie dit ne pas accepter, il y a une voie d'équilibre que nous pouvons trouver", a déclaré le président français Nicolas Sarkozy en 2011. 

"Le meilleur moyen de sortir de ce qui risque d'être une impasse est de trouver un compromis."

En réponse aux mises en garde venant de Paris, Berlin et Vienne, Recep Tayyip Erdoğan a fait monter les enchères et a déclaré qu'il s'attendait à ce que l'adhésion soit achevée d'ici 2023, pour coïncider avec le 100e anniversaire de la république. La crise migratoire de 2015-2016 a donné à la Turquie un levier politique en tant que pays s'interposant entre le bloc et des millions de réfugiés syriens et afghans.

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Mais les choses se sont gâtées après la tentative de coup d'État de juillet 2016, un épisode critique qui a conduit le président turc à renforcer son emprise sur le pouvoir et à consolider ce que les critiques ont décrié comme un régime unipersonnel.

En novembre de la même année, les membres du Parlement européen ont approuvé une résolution critiquant les "mesures répressives disproportionnées" introduites dans le cadre de l'état d'urgence et appelant à un "gel temporaire" des négociations d'adhésion.

FRITZ REISS/2006 AP
L'ancienne chancelière allemande Angela Merkel a entretenu une relation complexe avec Recep Tayyip Erdoğan.FRITZ REISS/2006 AP

Le référendum de 2017 visant à instaurer un système présidentiel unitaire accordant au chef de l'État de vastes pouvoirs exécutifs a encore affaibli la candidature d'Ankara et alimenté les critiques des fonctionnaires et des législateurs de l'UE, certains se demandant même si la Turquie pouvait encore être considérée comme un candidat éligible selon les critères de Copenhague.

La détérioration rapide a culminé en juin 2018 lorsque les États membres ont suspendu les négociations.

"Le Conseil constate que la Turquie s'éloigne de plus en plus de l'Union européenne", peut-on lire dans les conclusions d'une réunion tenue en juin 2018. "Les négociations d'adhésion de la Turquie sont donc effectivement au point mort et aucun autre chapitre ne peut être envisagé pour l'ouverture ou la clôture."

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Depuis lors, les progrès ont été quasi inexistants.

Libéré de l'attente de devoir respecter les normes de l'UE, Recep Tayyip Erdoğan a multiplié les dénonciations contre l'Occident, ordonné des opérations de forage controversées en Méditerranée orientale et maintenu des liens actifs avec Vladimir Poutine malgré l'invasion totale de l'Ukraine par la Russie.

Les relations avec Bruxelles se sont tellement dégradées que la Turquie, qui est techniquement toujours un pays candidat, est aujourd'hui soupçonnée d'aider la Russie à échapper aux sanctions de l'UE.

Le rapport sur l'élargissement de 2022 publié par la Commission européenne dresse un bilan sombre de la situation actuelle.

"Le gouvernement turc n'a pas inversé la tendance négative en matière de réformes, malgré son engagement répété en faveur de l'adhésion à l'UE", peut-on lire dans le rapport. "Les graves préoccupations de l'UE concernant la détérioration continue de la démocratie, de l'État de droit, des droits fondamentaux et de l'indépendance du pouvoir judiciaire n'ont pas été prises en compte."

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