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Guerre en Ukraine : comment les incursions de drones en Europe deviennent la norme

Un soldat pose avec un drone lors d'un événement de presse de l'armée suisse à Elm, Suisse, le 18 mai 2026.
Un soldat pose avec un drone lors d'un événement de presse de l'armée suisse à Elm, en Suisse, le 18 mai 2026. Tous droits réservés  © KEYSTONE / GIAN EHRENZELLER
Tous droits réservés © KEYSTONE / GIAN EHRENZELLER
Par Angela Skujins
Publié le Mis à jour
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Une frappe de drone en Roumanie ravive la peur de voir la guerre russe en Ukraine gagner l’Europe, tandis que l’OTAN et l’UE renforcent leurs défenses face à une menace mêlant pression militaire et guerre psychologique. Décryptage.

Vendredi 29 mai, un drone s’est écrasé sur le dernier étage d’un immeuble résidentiel à Galați, ville portuaire de l’est de la Roumanie, près du Danube et de la frontière ukrainienne. Deux civils ont été blessés lors de l’impact de l’aéronef sans pilote, qui a provoqué un incendie sur le toit de l’immeuble.

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Le président roumain Nicușor Dan a clairement désigné son homologue russe Vladimir Poutine comme responsable. La ministre roumaine des Affaires étrangères, Oana Țoiu, a, de son côté, confirmé que le drone était russe et chargé d’explosifs.

Kayoko Gotoh, codirectrice des départements politique et maintien de la paix de l’ONU, a estimé que l’incident illustrait les avertissements répétés de responsables politiques à travers l’Europe, selon lesquels la guerre en Ukraine, menée par la Russie, traverse désormais les frontières.

Après l'incident de vendredi, un flot de messages de soutien à Bucarest a afflué. Le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, et d’autres responsables européens ont fait part de leur solidarité envers la Roumanie.

Dans ce contexte, l’ancien président russe et actuel vice-président du Conseil de sécurité, Dmitri Medvedev, a lancé son propre avertissement. "Restez vigilants et ne soyez surpris de rien. Le sommeil paisible est terminé", a-t-il écrit sur X.

Depuis le début de la guerre en Ukraine, la Roumanie a été ébranlée par au moins 28 incursions de drones, selon des recherches du groupe de réflexion américain Institute for the Study of War (ISW). Au moins quinze d’entre elles se sont produites pour la seule année 2026.

Mais la Roumanie n’est pas seule. Au cours de l’année écoulée, la Lettonie, la Lituanie, l’Estonie, la Moldavie, la Finlande, le Danemark et la Belgique, ainsi que des pays plus au sud comme la Bulgarie et la Grèce, ont signalé des incidents impliquant des drones survolant des villes, des zones portuaires et d’autres infrastructures publiques clés.

Certains de ces appareils sont ukrainiens, mais soupçonnés d’avoir été déviés de leur trajectoire, involontairement ou sous l’effet de brouillages GPS russes, dits spoofing. Beaucoup sont la propriété de la Russie et pilotés par elle.

De là une question : depuis quand l’Europe est-elle submergée par de telles intrusions ? Euronews fait le point.

Quand les incursions de drones ont-elles commencé ?

Avant 2022, les experts accordaient peu d’importance à l’usage militaire de petits drones susceptible de faire pencher la balance en faveur de l’Ukraine face à la Russie. Mais un an après le début de la guerre, selon une étude de Dominika Kunertova pour le Centre d’études de sécurité de Zurich, des milliers de drones (appareils de reconnaissance, munitions rôdeuses, petites bombes larguées par drones et drones suicides) ont déjoué les attentes des militaires et des spécialistes de la défense.

"La guerre en Ukraine a montré que de petits drones légers peuvent emporter des victoires tactiques", souligne cette étude.

Depuis, l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie a souvent été qualifiée de "guerre des drones", menée principalement dans les airs à l’aide d’appareils bon marché et jetables, coûtant parfois à partir de 257 € l’unité.

L’usage massif des drones, en particulier au niveau tactique, témoigne d’une évolution de la nature des combats, estime l’ancien responsable du département de la Défense américain Seth Cropsey dans une note publiée par la Hoover Institution de l’université Stanford.

Un haut responsable militaire ukrainien affirme que Kyiv déploie chaque jour quelque 9 000 drones pour freiner l’avancée russe, Moscou répondant à l’avenant.

Les premières incursions de drones, russes comme ukrainiens, dans le ciel européen ont vraiment été mises en lumière en septembre 2025. Ce mois-là, au moins dix-neuf drones russes Shahed sont entrés dans l’espace aérien polonais. Ceux qui représentaient un risque pour la sécurité du pays ont été neutralisés, avait alors indiqué le ministre de la Défense, Władysław Kosiniak-Kamysz.

Les trois régions polonaises touchées – Podlaskie, Mazowieckie et Lublin – se situent toutes à la frontière orientale du pays avec le Bélarus et l’Ukraine. Le président polonais Donald Tusk avait alors accusé la Russie, écrivant que ces appareils représentaient "une menace directe".

Depuis, d’autres pays ont été confrontés à des drones, mais cet épisode a constitué un moment de tension majeur pour le bloc, en mettant en lumière les faiblesses de ses systèmes de défense aérienne.

Une voiture et une maison endommagées par des débris tombés après la violation de l’espace aérien polonais par des drones russes lors d’une attaque contre l’Ukraine, à Wyryki près de Lublin, en Pologne, le 11 septembre 2025.
Une voiture et une maison endommagées par des débris tombés après la violation de l’espace aérien polonais par des drones russes lors d’une attaque contre l’Ukraine, à Wyryki près de Lublin, en Pologne, le 11 septembre 2025. Copyright 2025 The Associated Press. All rights reserved.

Quelle a été la réponse ?

La Pologne avait invoqué l’article 4 de l’OTAN en septembre, déclenchant des consultations d’urgence entre les 32 alliés. Le secrétaire général de l'Alliance, Mark Rutte, avait lancé, en septembre dernier, l’opération Eastern Sentry pour renforcer la posture de l’Alliance sur le flanc Est et surveiller, intercepter et abattre les drones.

Mark Rutte avait souligné que l’incursion de drones en Pologne représentait la plus forte concentration de violations de l’espace aérien de l’OTAN, mais que "ce qui s’est passé [...] n’était pas un incident isolé. L’imprudence de la Russie dans les airs le long de notre flanc Est augmente en fréquence".

À ce jour, l’objectif principal d’Eastern Sentry reste de renforcer les capacités de l’Alliance à intercepter les drones russes. Mais, selon l’analyste en sécurité Charlie Edwards, de l’International Institute for Strategic Studies (IISS) basé à Londres, l’organisation fait face à un problème bien plus vaste : comment y parvenir à un coût supportable ?

"À grande échelle, le lancement de centaines de drones bon marché peut rapidement épuiser le stock limité et coûteux d’intercepteurs de l’Alliance, laissant potentiellement certains secteurs exposés le temps de recharger", souligne-t-il dans un document. "La Russie continuera à chercher activement à exploiter les divisions dès que de telles opportunités se présenteront", ajoute-t-il.

La réponse initiale de l’Otan aux incursions de drones a aussi été critiquée pour son manque d’unité. Le président américain Donald Trump a d’abord suggéré que les incursions de drones en Pologne étaient un "accident".

"Non, ce n’était pas une erreur", avait répondu le ministre polonais des Affaires étrangères, Radosław Sikorski, sur X. Il avait alors réaffirmé que l’UE, l’OTAN et surtout Varsovie ne se laisseraient "pas intimider" par Moscou.

Le ministre polonais des Affaires étrangères et vice-Premier ministre Radosław Sikorski, le 2 septembre 2025, en Floride, aux États-Unis.
Le ministre polonais des Affaires étrangères et vice-Premier ministre Radosław Sikorski, le 2 septembre 2025, en Floride, aux États-Unis. Copyright 2025 The Associated Press. All rights reserved.

Donald Trump avait ensuite publié un message ambigu sur sa propre plateforme, Truth Social : "Que se passe-t-il avec la Russie qui viole l’espace aérien de la Pologne avec des drones ? C’est parti !"

L’incident polonais a alors poussé la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, à profiter de son adresse sur l’état de l’Union européenne, pour "répondre à l’appel" de certains États membres et bâtir ce qui a alors été baptisé un "mur antidrones".

Ce projet a toutefois été mis en échec à mesure que de nouvelles incursions de drones étaient signalées dans des États membres au-delà du flanc Est, jetant le doute sur la viabilité d’une opération centrée sur cette seule zone. À l’époque, l’objectif était de mettre en place des systèmes intégrés de lutte antidrones, combinant réseaux de capteurs, capacités intégrant l’intelligence artificielle et autres mesures.

Depuis, l’initiative a évolué en plusieurs autres programmes, comme le plan d’action pour la sécurité face aux drones et aux antidrones, Eastern Flank Watch, ou encore l’Alliance UE-Ukraine pour les drones. Un fil rouge traverse ces travaux : veiller à ce que l’Europe dialogue avec l’Ukraine – le pays qui comprend le mieux comment dissuader les attaques de drones russes – et mette en œuvre les enseignements tirés. L’Europe doit aussi détecter, intercepter et neutraliser ces menaces, dans le cadre de ces plans.

Cependant, la réponse globale de l’exécutif européen est jusqu’ici critiquée par plusieurs pays, selon un document confidentiel consulté par Euronews. Cette tension se cristallise dans une impasse en matière de défense commune : les gouvernements nationaux veulent coopérer, mais refusent de divulguer des secrets ou des informations sensibles susceptibles de porter atteinte à leur souveraineté ou à leurs intérêts nationaux.

"Les délégations ont largement reconnu les implications sécuritaires transsectorielles croissantes des drones et souligné la nécessité de renforcer la préparation, la résilience, les capacités de détection et la coopération opérationnelle", peut-on lire dans le texte. Mais la fragmentation, le manque de données, la faible coordination et les difficultés liées à l’allocation des fonds européens demeurent.

Quel est l’impact ?

Ondrej Ditrych, analyste politique à l’Institut d’études de sécurité de l’UE (ISS), estime que Moscou cherche à semer le chaos et à entretenir l’anxiété au sein de l’UE à travers ces incidents. Parfois, ces incursions sont accidentelles, reconnaît-il, mais Moscou les exploite systématiquement.

"Il y a une dimension de guerre mentale ou psychologique de la part de la Russie, qui consiste à rediriger intentionnellement les drones ukrainiens, en les détournant, pour effrayer la population européenne, lui faire ressentir plus directement le risque de guerre et, bien sûr, saper le soutien à l’Ukraine", explique-t-il.

Ondrej Ditrych souligne aussi un schéma clair d’escalade de ces menaces hybrides au cours des dernières années, qui s’inscrivent dans une mosaïque de désinformation, d’ingérences électorales, de brouillages GPS, d’incendies criminels, d’intimidation nucléaire et de drones non identifiés survolant ou approchant des aéroports et des infrastructures maritimes.

Une autre analyste, Ionela Ciolan, du Centre d’études européennes Wilfried Martens, partage ce constat. Dans un article, elle affirme que la Russie applique dans la région baltique une stratégie de la "grenouille bouillie", visant à banaliser le chaos tout en sondant les vulnérabilités de l’OTAN, notamment dans la guerre de zone grise, comme les coupures de câbles et les incursions de drones.

L’objectif est de repousser les limites de ce qui est toléré. Ionela Ciolan estime que Moscou pourrait, à l’avenir, procéder à des "provocations" le long des frontières estonienne et lettone pour observer la réaction de l’Alliance. "La future sécurité et stabilité de la région balte dépendront de l’issue de la guerre de la Russie contre l’Ukraine, ainsi que de l’évolution du partenariat transatlantique et de la politique de défense des États-Unis sous l’administration Trump", écrit-elle.

Carlo Masala, professeur de politique internationale à l’université de la Bundeswehr à Munich, a consacré un livre non seulement aux conséquences d’une éventuelle victoire de Vladimir Poutine en Ukraine, mais aussi aux étapes suivantes que pourrait suivre la Russie. Dans cette fiction, il suggère que Narva, troisième ville d’Estonie, pourrait être la première conquête européenne de Moscou, rendue possible par les divisions au sein de l’OTAN.

Comme l’a montré l’épisode où des dizaines de drones ont pénétré en territoire polonais, la réponse immédiate à l’agression russe n’a pas toujours été harmonieuse.

Le président Donald Trump rencontre le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, lors du sommet de l’Alliance à La Haye, aux Pays-Bas, le 25 juin 2025.
Le président Donald Trump rencontre le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, lors du sommet de l’Alliance à La Haye, aux Pays-Bas, le 25 juin 2025. Copyright 2025 The Associated Press. All rights reserved

Et maintenant ?

Lorsque la capitale lituanienne, Vilnius, a été paralysée le mois dernier après la détection d’un drone près de la frontière du pays avec le Bélarus, des SMS d’alerte ont enjoint les habitants de se mettre immédiatement à l’abri avec leurs familles. Le président et la Première ministre ont été conduits dans des bunkers souterrains, tandis que l’aéroport du pays balte était fermé et les routes désertées.

Il s’agissait de la première incursion de drone ayant conduit des civils à se réfugier au sein de l’UE.

Le président lituanien, Gitanas Nausėda, a reconnu le 26 mai que le ciel au-dessus des pays baltes "n’est pas suffisamment sûr". Le président estonien, Alar Karis, a, lui, déclaré que ces violations de l’espace aérien et autres menaces hybrides visent à intimider l’Europe, mais que la réponse doit être calme, coordonnée et "ferme". Le président letton, Edgars Rinkēvičs, a, de son côté, adopté un ton différent, affirmant que ces tentatives hybrides montrent clairement que "la Russie est en train d’échouer" sur le champ de bataille en Ukraine.

L’Europe est en plein débat sur son 21e paquet de sanctions contre la Russie pour son invasion de l’Ukraine, qui entre désormais dans sa cinquième année. Des sources diplomatiques indiquent que le récent incident de drone en Roumanie a mis la pression sur les dirigeants européens, les poussant à accélérer les mesures visant Moscou.

Le système de drones américain Merops, déployé par la Pologne et la Roumanie pour se défendre contre les drones russes, est testé à Nowa Deba, en Pologne, le 18 novembre 2025.
Le système de drones américain Merops, déployé par la Pologne et la Roumanie pour se défendre contre les drones russes, est testé à Nowa Deba, en Pologne, le 18 novembre 2025. Copyright 2025 The Associated Press. All rights reserved

La ministre roumaine des Affaires étrangères, Oana Țoiu, a déclaré à Euronews qu’elle s’était entretenue avec son homologue de l’UE, la cheffe de la diplomatie européenne Kaja Kallas, au sujet d’une "accélération du rythme" des mesures, en raison des dégâts causés à Galați.

L’ancien haut responsable roumain de l’OTAN Mircea Geoană a abondé dans ce sens, estimant que le pays restait en état de "choc" mais qu’il restait "beaucoup de travail à accomplir" pour contrer les drones à l’avenir.

Le ministre lituanien de la Défense, Robertas Kaunas, a indiqué à Euronews que les drones dans le ciel européen ne seraient plus l’exception, mais la règle, avec une "forte probabilité" de nouveaux incidents impliquant des aéronefs sans pilote dans un proche avenir.

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