Irlande : les exportations légales d’alumine vers la Russie provoquent un tollé avant sa présidence du Conseil de l’UE
L’Irlande est sous le feu des critiques en raison de la poursuite de ses ventes d’alumine à la Russie, ce qui fait craindre que le pays n’aide indirectement Moscou à alimenter sa machine de guerre contre l’Ukraine.
Vendue sous forme de poudre blanche, l’alumine est la matière première utilisée pour produire l’aluminium, un métal léger que l’on retrouve couramment dans les armes et les munitions sur le champ de bataille.
Le calendrier de ces révélations est particulièrement sensible pour Dublin, à moins d’un mois de prendre les rênes de la présidence semestrielle du Conseil de l’UE.
La haute représentante, Kaja Kallas, entend aborder la question lors de sa rencontre avec le Premier ministre irlandais, Micheál Martin, à Dublin mardi.
« Nous devons faire preuve de davantage de créativité pour trouver des moyens de réellement mettre fin à cette guerre », a déclaré la cheffe de la diplomatie européenne lundi lors d’une réunion ministérielle à Chypre.
« Si certains d’entre nous continuent de tirer profit du commerce avec la Russie alors même que cela lui facilite le financement de cette guerre, cette guerre ne s’arrêtera jamais », a-t-elle ajouté.
« Les guerres prennent aussi fin lorsque les agresseurs n’ont plus d’argent. »
L’indignation ne cesse de croître depuis que le réseau de journalistes d’investigation Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP) a publié en mars une enquête (source en anglais) sur les liens commerciaux entre Aughinish Alumina, la plus grande raffinerie d’alumine d’Europe, et l’économie russe.
Selon ces révélations, l’immense usine, située dans l’ouest de l’Irlande, vend de l’alumine à des fonderies russes détenues par sa maison-mère, United Company Rusal, qui revend ensuite le métal à un négociant approvisionnant en aluminium des fabricants d’armement sous sanctions.
Les armes produites par ces entreprises ont été utilisées pour tuer des civils ukrainiens et bombarder des infrastructures civiles, affirme l’OCCRP. (L’enquête a retracé l’alumine irlandaise jusqu’au négociant russe, mais pas jusqu’à un produit spécifique.)
Aughinish insiste sur le fait que ses activités sont entièrement légales, l’alumine n’ayant pas été visée par les restrictions des sanctions européennes. À l’inverse, les exportations d’aluminium primaire et de produits d’aluminium transformé vers la Russie sont strictement interdites.
L’entreprise affirme (source en anglais) que les exportations d’alumine vers la Russie ont représenté environ 45 % de l’ensemble de ses ventes en 2025 et s’attend à une proportion similaire à la fin de 2026. Elle indique qu’une « erreur administrative » explique le chiffre bien plus élevé de 83 % enregistré au cours des trois premiers mois de cette année.
Le gouvernement irlandais a ouvert une enquête sur ces allégations.
Le Premier ministre Micheál Martin a décrit Aughinish Alumina comme un acteur clé d’une « chaîne d’approvisionnement européenne plus large », liée à des usines en Suède et en France, et a mis en garde contre l’instauration de sanctions qui pourrait alimenter l’inflation et menacer 1 000 emplois directs.
« Le principe même des sanctions est que nous ne nous infligions pas plus de dommages qu’à la Russie, ou qu’elles ne finissent pas par se retourner contre nous », a déclaré Martin fin mai. « Il me semble à présent qu’Aughinish s’inscrit dans cette catégorie. »
L’usine a fait pression sur le gouvernement irlandais pour éviter des sanctions, a rapporté (source en anglais) RTÉ News, citant des documents confidentiels évoquant l’hypothèse d’une nationalisation.
« Sérieuses inquiétudes »
Les arguments avancés par Dublin n’ont toutefois pas permis d’atténuer le scandale, qui éclate alors que Moscou intensifie ses frappes massives et meurtrières contre les villes ukrainiennes.
L’ambassade d’Ukraine en Irlande a exprimé (source en anglais) sa « sérieuse préoccupation » face à la poursuite des ventes d’alumine et a dressé la liste de plusieurs types d’armes russes contenant de l’aluminium, comme les missiles balistiques, les missiles hypersoniques et les drones Shahed.
« L’Ukraine reconnaît pleinement l’importance de protéger les emplois, les communautés et la compétitivité industrielle en Irlande et dans l’ensemble de l’Union européenne », a déclaré l’ambassade la semaine dernière.
« Dans le même temps, la poursuite de la guerre d’agression menée par la Russie exige une vigilance constante afin de garantir que les activités commerciales ne contribuent pas, directement ou indirectement, au maintien des capacités militaires d’un État engagé dans une guerre brutale et injustifiée contre une nation européenne souveraine. »
À Bruxelles, la Commission européenne avance prudemment sur ce dossier, consciente que les exportations d’alumine vers la Russie sont techniquement légales au regard des règles de l’UE.
« À chaque paquet de sanctions, nous cherchons des moyens de combler les failles », a déclaré un porte-parole de la Commission lundi après-midi.
« Nous apprécions toujours le travail des journalistes d’investigation, car ils jouent un rôle essentiel dans notre réflexion sur de nouvelles mesures restrictives, mais je ne peux pas commenter ce cas précis pour l’instant. »
L’exécutif présentera bientôt sa proposition pour le 21e train de sanctions contre la Russie. Un groupe de 39 eurodéputés a déjà réclamé que l’interdiction de l’alumine soit ajoutée au paquet. Le ministre estonien des Affaires étrangères, Margus Tsahkna, a lui aussi apporté son soutien.
« Nous devons fermer toutes les brèches et affaiblir davantage la machine de guerre de la Russie », a déclaré Tsahkna.
Les sanctions doivent toutefois être adoptées à l’unanimité des États membres, et la Commission hésite à proposer des mesures dont elle sait qu’elles seraient rejetées.