Dans un livre-enquête, Ezio Gavazzeni révèle l’histoire, jamais élucidée, des « snipers du week-end » à Sarajevo et explique à Euronews où en est la traque des responsables.
Quatre parquets européens enquêtent sur une organisation qui acheminait des citoyens fortunés à Sarajevo, pendant la guerre dans l’ex-Yougoslavie, afin d’en faire des tireurs embusqués, dans le cadre d’un voyage de plaisir abominable réservé surtout à des passionnés d’armes, de chasse et, dans certains cas, d’extrême droite.
Au moins trois clients du réseau font l’objet d’une enquête à Milan, deux autres en Autriche, mais des investigations sont également ouvertes en Belgique et en Bosnie-Herzégovine, et une procédure pourrait être formalisée prochainement en Suisse, tout comme une question au Parlement européen.
C’est ce qu’explique Ezio Gavazzeni, auteur du livre Les snipers du week-end. L’enquête sur les safaris humains à Sarajevo (publié par PaperFIRST), engagé ces jours-ci dans une série de rencontres et dédicaces en Italie.
Beaucoup « partaient le vendredi après-midi de la via Mecenate », à Milan, en autocar vers l’aéroport de Trieste, raconte-t-il à Euronews ; certains utilisaient celui de Parme et d’autres partaient par la mer depuis Ancône, souvent avec une première étape à Belgrade ou dans les pays voisins avant de continuer par la route vers le front de la guerre civile.
L’Italie était donc le carrefour des touristes-snipers, qui arrivaient de différentes régions d’Europe, du Canada et des États-Unis après avoir reçu un message codé au téléphone : « Il y a des cerfs pour les archers », révèle Gavazzeni.
Comment fonctionnaient les macabres safaris humains de Sarajevo
L’auteur retrace dans le livre, en cours de traduction dans neuf langues (la première, en hongrois, est sortie le 10 juin), le flux d’étrangers qui payaient des sommes importantes pour tirer depuis les hauteurs qui dominent Sarajevo.
Pendant quatre ans, à partir de 1992, au lendemain de la déclaration d’indépendance de la République de Bosnie, la ville est restée assiégée par les troupes fédérales yougoslaves et les milices de la minorité serbe locale, reproduisant ce qui avait commencé l’année précédente en Croatie après la sécession de la Yougoslavie.
La première trace de ce trafic de snipers remonte à un coup de téléphone de 1993, passé par un ancien mercenaire d’une société de sécurité, qui aurait accompagné des clients lors d’au moins six de ces safaris.
« Le Français », comme la source est appelée dans le livre, « raconte avoir été contacté depuis Londres par quelqu’un qui faisait partie d’une société qui existe toujours », explique Gavazzeni à Euronews.
« Pour l’Italie, les inscriptions étaient recueillies par une agence de Milan », raconte le Français dans le livre, « derrière, il y avait la pègre balkanique ou russe et le siège principal qui donnait au départ le feu vert se trouvait en Belgique », un pays qui a une longue tradition de guerres menées par des mercenaires et de sociétés de contractors.
Sur le terrain, il y avait ensuite des recruteurs, « presque toujours d’anciens militaires », explique Gavazzeni, qui en a contacté deux. Ils rencontraient les aspirants snipers dans des hôtels ou des bars bon marché où ils étaient dirigés par le bouche-à-oreille.
« Parfois lors de séances dans des stands de tir, parce que ce sont des gens qui aiment les armes, ou dans des armureries et des clubs de chasse ou d’anciens combattants », poursuit Gavazzeni, « ils leur expliquaient les tarifs, les possibilités et ce qui était permis ou non ; en cas d’accord, ils étaient placés sur une liste d’attente pour être recontactés pour le voyage ».
Qui rendait possible la purification ethnique dans les Balkans ?
L’autre moitié de l’organisation se trouvait en Serbie et se chargeait de prendre les clients en main, de faciliter leur passage dans les zones de guerre où opéraient armées régulières et milices paramilitaires avec de multiples check-points, et de fournir les armes.
La compagnie de vols charter touristiques Aviogenex, était aussi serbe. Ses infrastructures, y compris une succursale à Trieste, ont été utilisées pour organiser ces expéditions de chasse à l’être humain, rapporte Gavazzeni dans le livre.
Une fois reçue la confirmation de se retrouver à Milan pour le départ, le groupe de trois snipers au maximum était acheminé principalement vers Trieste et vers le Frioul-Vénétie Julienne, la région italienne frontalière de l’ex-Yougoslavie.
La propriétaire d’une maison d’hôtes locale a signalé aux autorités avoir hébergé pour la nuit un groupe d’hommes, raconte l’auteur, qui disaient qu’ils allaient franchir la frontière pour tirer sur des civils et qui parlaient d’eux-mêmes comme d’« archers » et de leurs victimes comme de « cerfs ».
C’est-à-dire, dans le code déjà mentionné par le Français, les victimes qu’ils devaient trouver quelques heures plus tard en Bosnie. De là, on se dirigeait vers l’objectif que chacun des clients s’était fixé et qui déterminait le tarif à payer.
Combien payaient les snipers pour tuer en toute impunité ?
Les clients-snipers tiraient sur des civils sans défense qui se déplaçaient dans les rues de Sarajevo à la recherche de nourriture et d’eau, devenant des cibles humaines involontaires pour l’ennemi et, à leur corps défendant, pour les chasseurs du week-end.
Les safaris se déroulaient à Sarajevo, mais aussi à Mostar et dans d’autres villes situées sur la ligne de front de la guerre civile entre Serbes, Bosniaques et Croates.
D’après les témoignages recueillis dans le livre, les cibles les plus recherchées étaient les enfants et les jeunes femmes attirantes. Pour les tuer, les clients, que l’on sait désormais pour la plupart italiens, étaient prêts à payer environ 100 millions de lires de l’époque, soit plus de 100 000 euros d’aujourd’hui (à parité de pouvoir d’achat, ndlr), nous confie Gavazzeni.
Dans la grille tarifaire venaient ensuite les femmes adultes, facturées autour de 70 millions de lires, et les hommes, autour de 50 millions, puis les plus de 80 ans pour quelque 20 millions. Tout cet argent alimentait les différents maillons du trafic : des sociétés européennes de sécurité aux accompagnateurs, jusqu’aux pots-de-vin versés aux militaires dans les Balkans.
Ces montants sont à peine inférieurs à ceux qui ressortent du livre publié en avril en Croatie par Domagoj Margetić, Plati i Pucai! (« Paie et tire ! », ndlr), basé sur des documents des services secrets bosniens, qui évoque 95 000 à 110 000 marks allemands selon la proie et met en cause, comme organisateurs, des personnalités de l’establishment croate et serbe liées au Royaume-Uni et à la Belgique.
Les snipers arrivaient par la mer dans les ports adriatiques de Split et de Zadar, d’où ils étaient conduits jusqu’à la frontière et remis aux Serbes, a indiqué Margetić au journaliste britannique du Times, Tom Kington.
Comme le montrent ces tarifs, tuer des êtres humains répondait à des pulsions perverses d’entrepreneurs, d’avocats, de médecins, de notaires et d’autres professionnels.
Aucun chauvinisme ni aucune croisade religieuse ou ethnique, mais plutôt une encoche de plus sur la douille tirée à ramener chez soi.
« L’objectif du safari était ludique, pas politique ni religieux », précise Gavazzeni sur la base de l’expertise de la criminologue Martina Radice, qui a analysé la transcription des témoignages recueillis.
C’étaient tous des hommes, « bien intégrés dans le milieu social où ils travaillent et où ils vivent », des gens estimés et réputés qui, « par cette pratique consistant à aller tirer sur des civils, affirmaient en quelque sorte : je suis un homme riche, j'ai réussi, et je peux même me permettre de tuer quelqu’un et de rentrer chez moi en toute impunité ».
En partie à cause de ces personnes aussi, pendant le siège de Sarajevo, plus de 1 600 enfants ont été tués, « un sur dix abattu par un sniper », a déclaré au programme de Rai 3, Presa Diretta, le directeur de l’Association des parents des enfants tués à Sarajevo et père de l’un d’entre eux, Fikret Grabovica.
Qui sont, et combien sont-ils, les Italiens impliqués dans les safaris humains
Au début des années 1990, l’Italie traversait l’enquête Mani Pulite, qui balaya la Première République, les massacres mafieux contre les juges et l’État, et l’ascension politique d’un entrepreneur incarnant la réussite et le pouvoir, Silvio Berlusconi.
« Les sources parlent de 230 Italiens et d’autant de personnes venues d’autres pays, principalement du Canada, des États-Unis et de Russie », précise Gavazzeni, auteur d’une dizaine d’ouvrages.
Le parquet de Milan a entendu au moins quatre personnes impliquées ou informées des faits. Le premier, un octogénaire originaire du Frioul, a été identifié grâce au travail de la journaliste Marianna Maiorino, qui a également retrouvé un chasseur de la province d’Alexandrie qui, à l’époque, s’était enrôlé parmi les paramilitaires serbes.
« Il y avait des Anglais, des Français, quelques Allemands », raconte aujourd’hui cet homme de 64 ans dans un entretien exclusif accordé au Fatto Quotidiano, « et d’anciens militaires italiens en congé ou à la retraite ».
Certains des noms retrouvés par Gavazzeni ont été transmis aux enquêteurs et ne sont pas révélés dans le livre afin de respecter le secret de l’instruction. L'enquête a été ouverte l’an dernier après une plainte déposée par l’auteur, qui évoque aussi des Vénitiens et quelques Romains, presque tous habitués autrefois à la chasse au gros gibier en Afrique et en Europe de l’Est.
L’enquête progresse sur la base de l’accusation de meurtres multiples aggravés par des motifs abjects et compte parmi les parties civiles la municipalité de Sarajevo, qui a désigné pour la représenter deux avocats ayant collaboré au livre, l’ancien magistrat Guido Salvini et Me Nicola Brigida.
L’affaire des snipers de Sarajevo était connue, mais n’a éclaté qu’après 30 ans
Dans les années 1990, des articles de presse avaient déjà évoqué l’affaire. Gavazzeni lui-même dit avoir appris l’existence des snipers du dimanche « dans le Corriere della Sera et dans La Stampa en mars 1995 », qui avaient publié des informations fournies par le Tribunal permanent des peuples, une organisation basée à Bologne qui se consacre aux crimes commis contre des peuples et des minorités.
Pourtant, ce qui se passait était de notoriété publique dans les Balkans. « Sur dix personnes avec lesquelles je parlais, sept me disaient : vous, les Italiens, vous êtes venus ici pour nous aider, mais aussi pour nous tirer dessus depuis les montagnes », se souvient Luca Leone, journaliste et éditeur ayant une longue expérience de la région à cette époque, dont il a tiré le roman I Bastardi di Sarajevo (Éditions Infinito, 2014).
« Ensuite, je demandais à parler à des témoins directs ou s’il existait des photos ou des vidéos documentant les faits, mais les réponses étaient toujours négatives », poursuit Leone.
Les dépositions en 2007 de certains témoins devant le Tribunal pénal pour l’ex-Yougoslavie – qui a fini, des années plus tard, par condamner une partie de la direction serbe et croate pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité – décrivaient des Occidentaux au front qui ne répondaient pas aux armées ni aux milices locales et circulaient en vêtements coûteux avec des fusils de chasse.
Outre des Italiens et des Nord-Américains, ils mentionnaient des Russes, des Autrichiens, des Allemands, des Anglais et des Espagnols, au milieu de volontaires et de mercenaires venus combattre aux côtés des nationalistes serbes.
Le tournant, toutefois, « n’est intervenu qu’en 2022 grâce à un documentaire », souligne Gavazzeni.
Les premiers témoignages publics sur les snipers dans « Sarajevo Safari »
Il s’agit de Sarajevo Safari, du réalisateur slovène Miran Zupanic. Le film contient les déclarations d’un militaire des services de renseignement serbes en poste à Sarajevo à l’époque, qui avait appris d’un prisonnier serbe l’existence de cinq étrangers, dont trois Italiens et probablement deux accompagnateurs désireux de tirer sur des civils.
Il affirmait aussi que les services de sécurité serbes se trouvaient derrière ce trafic de chasseurs. Un autre ex-militaire ajoute s’être entretenu avec des groupes de snipers étrangers, « des gentlemen de 35 à 45 ans », et les avoir vus à l’œuvre au moins sept fois.
Les services de renseignement bosniens ont donc averti les autorités et le service de renseignement militaire en Italie, « et la réponse, quelques mois plus tard, fut qu’ils avaient été renvoyés chez eux et que l’organisation des safaris avait été démantelée », a rappelé Gavazzeni lors d’une présentation à la presse étrangère fin mai à Milan, avant de préciser que « cette dernière information était fausse ».
La note adressée aux autorités italiennes et leur réponse, ainsi que l’absence de mesures ultérieures pour contrer le phénomène, ont été confirmées par un diplomate italien en poste à Sarajevo à l’époque.
Une autre source de Les snipers du week-end l’a également fait. C’est un ancien agent secret rebaptisé « l’Innominato », selon lequel « nos services étaient au courant de ce qui se passait », mais « étaient trop occupés à autre chose » dans le chaos de la guerre civile.
Les services français étaient eux aussi au courant, et pourtant, « si cette information était sortie, cela aurait signifié discréditer des personnes » occupant des positions en vue et, dès lors, avance aujourd’hui Gavazzeni, « à peu près tous les services des pays occidentaux sont restés silencieux ».
Dans les propos des personnes interrogées dans le livre, on retrouve en effet des réticences, des ambiguïtés et une omerta généralisée, alimentées par la crainte inspirée par leurs communautés d’appartenance.
Quels développements attendre des enquêtes en Europe
Jusqu’ici, ce sont surtout des clients qui ont été identifiés. Mais l’Innominato a fourni aux magistrats de Milan des noms et des détails sur l’organisation et des témoins se sont manifestés, dans un effet domino qui complète le tableau dressé dans Les snipers du week-end.
Un autre point devra également être élucidé : la mort de certains de ces chasseurs, à la suite de quelque chose qui aurait mal tourné sur le front, pour lesquels de faux certificats de décès pour AVC ou infarctus étaient rédigés, a raconté le Français.
Les magistrats qui enquêtent sur l’affaire se rencontreront prochainement pour échanger des informations, à l’occasion d’une réunion le 29 juin d’Eurojust, l’agence de l’UE pour la coopération judiciaire, basée à La Haye.