L'arrivée de plus de 70 000 migrants depuis le Maroc a soulevé plusieurs problématiques : chaos à la frontière, tensions diplomatiques et enjeux géostratégiques dans le détroit de Gibraltar, entre autres.
La crise migratoire qui touche Ceuta a commencé à se dessiner mercredi dernier et s'est aggravée jeudi, lorsque des dizaines de milliers de personnes ont pénétré illégalement dans l'enclave espagnole, contraignant le gouvernement à faire intervenir l'armée.
Plus de 70 000 personnes, selon les données des forces de sécurité de l'État, ont franchi la frontière depuis le Maroc vers Ceuta, ce qui constitue la plus grande entrée massive de migrants jamais enregistrée sur le territoire espagnol. Les images montraient des milliers de personnes nageant, longeant des digues ou dévalant des zones escarpées pour accéder à la ville autonome.
Cet afflux a provoqué une situation de chaos qui a imposé la mobilisation en urgence de moyens policiers, militaires et humanitaires. La plupart des personnes ayant forcé la frontière sont retournées au Maroc au bout de quelques heures, faute de logement et de ressources de base, même si, selon des habitants, des centaines se trouvent encore dans la ville autonome.
Face aux critiques de Juan Jesús Vivas, président de Ceuta, et aux appels en faveur d'une modification de la loi sur l'immigration afin de permettre le refoulement immédiat des personnes qui franchissent la frontière à la nage, l'Espagne et le Maroc sont parvenus à un accord (source en espagnol) en un temps record pour accélérer le rapatriement des migrants face à la situation d'urgence et de chaos provoquée dans cette petite ville d'à peine 80 000 habitants.
Le gouvernement espagnol et les autorités marocaines ont attribué la vague de traversées à des rumeurs diffusées sur les réseaux sociaux, selon lesquelles un arrêt récent du Tribunal suprême empêchait les refoulements immédiats, ainsi qu'à l'action de mafias de trafic d'êtres humains. Rabat a résumé la situation en ces termes : "mafias, désinformation et malentendus".
Ce qu'aucune des deux parties n'a expliqué de manière satisfaisante, c'est pourquoi, selon des témoignages recueillis sur place, les forces de sécurité marocaines ont dans un premier temps laissé avancer des groupes de personnes vers la frontière sans les arrêter, ni comment des milliers de personnes venues de Casablanca, Rabat, Tanger et Marrakech ont pu se déplacer vers le nord sans que les accès ni les voies de communication ne soient fermés. L'attitude initiale des agents marocains, qui ont interrompu le flux quelques heures plus tard par une décision apparemment politique, a alimenté les soupçons d'une opération coordonnée depuis l'intérieur. L'avalanche a débuté le 30 juillet, jour de la commémoration de l'intronisation de Mohamed VI et fête nationale dans le pays.
The New York Times a relayé les témoignages de plusieurs jeunes expliquant comment les autorités du pays les encourageaient à traverser vers la ville espagnole : Alaoui, 26 ans, a raconté que, lorsque son groupe s'approchait de la frontière jeudi, des agents de la police marocaine leur ont indiqué la bonne direction. "Ils n'arrêtaient pas de dire : 'par là, par là'", rapporte le média américain.
La Guardia Civil a repéré des agents du renseignement marocain parmi les migrants
Au-delà des versions officielles, l'analyse des caméras thermiques et haute définition déployées sur les digues et le périmètre frontalier de Ceuta a apporté un élément déterminant. Comme l'a révélé "El Español" (source en espagnol), les images captées par la Guardia Civil montrent que des agents du service de renseignement marocain se sont infiltrés activement parmi les foules qui ont franchi les contrôles.
Les enquêteurs de la Guardia Civil ont identifié plusieurs membres des services de renseignement marocains opérant sur le terrain, vêtus en civil et se fondant parmi les groupes de migrants, où ils jouaient le rôle de guides, recueillaient des informations et coordonnaient visuellement la traversée.
Cette découverte semble écarter la théorie selon laquelle il s'agirait d'un phénomène spontané provoqué uniquement par des rumeurs sur les réseaux sociaux et laisse entrevoir une opération impliquant des services de renseignement d'État.
Les services de renseignement espagnols avaient d'ailleurs alerté le gouvernement, plusieurs jours avant, qu'une crise se préparait à Ceuta, précisément à l'occasion de la Fête du Trône au Maroc. Le ministre de l'Intérieur, Fernando Grande-Marlaska, est resté fidèle au discours du gouvernement central en insistant sur le fait que le Maroc était "un partenaire fiable" et en écartant ces avertissements.
Qui tirait les ficelles au Maroc ?
Selon le quotidien espagnol "The Objective" (source en espagnol), qui cite des sources marocaines au fait des structures de pouvoir du royaume, l'homme désigné comme possible cerveau de l'opération est Fouad Ali El Himma, connu dans certains cercles comme le "vice-roi" du Maroc. Conseiller et ami personnel du roi Mohamed VI depuis leur époque au Collège royal, ancien haut responsable du ministère de l'Intérieur et fondateur du Parti Authenticité et Modernité (PAM) en 2008, El Himma aurait utilisé le désordre migratoire avec un double objectif : affaiblir le gouvernement d'Aziz Akhannouch – qui ne se représentera pas aux élections de septembre – et renforcer la position du PAM en vue des élections du 23 septembre.
Le choix du moment ne serait pas fortuit. Mohamed VI a prononcé, dans la nuit de mercredi, son discours pour le 27e anniversaire de son accession au trône, en présentant une image de stabilité et de progrès. Quelques heures plus tard, des milliers de Marocains tentaient de quitter le pays par Ceuta. Le contraste entre le discours officiel et les images à la frontière était, selon cette lecture, le véritable message de l'opération.
Le précédent de 2021 renforce cette hypothèse. À l'époque, près de 10 000 personnes étaient entrées à Ceuta après que les forces marocaines eurent relâché la surveillance durant la crise diplomatique provoquée par l'hospitalisation en Espagne du chef du Front Polisario Brahim Ghali. Cette opération avait démontré que Rabat peut activer et interrompre la pression migratoire comme instrument politique.
L'immigration comme monnaie d'échange
L'Espagne traîne une longue histoire de tensions migratoires sur sa frontière sud, mais la crise de Ceuta ne peut se comprendre sans l'histoire commune de faveurs et de frictions entre Madrid et Rabat, ni sans les heurts entre le gouvernement de Pedro Sánchez et ses partenaires européens en matière de politique migratoire.
En 2022, Sánchez a reconnu le plan marocain d'autonomie pour le Sahara occidental, soutenu par les États-Unis, ce qui a constitué un tournant historique par rapport à la position traditionnelle de neutralité de l'Espagne. La décision a été saluée à Rabat mais largement critiquée en Espagne, notamment par le Front Polisario et par une partie même de l'arc parlementaire qui soutient l'exécutif.
La vaste opération de régularisation des migrants lancée par le gouvernement espagnol a en outre provoqué un conflit ouvert avec 22 pays de l'Union européenne, dont les dirigeants ont signé une lettre liant explicitement cette politique à l'effet d'appel et à la crise de Ceuta. Giorgia Meloni, depuis l'Italie, a justifié cette lettre collective en affirmant que "la défense des frontières est une responsabilité commune". L'Italie a précisément mis en place la semaine dernière des contrôles Schengen plus stricts pour les citoyens non communautaires en provenance d'Espagne.
Il convient de souligner que l'Union européenne avait proposé de déployer l'Agence européenne de la garde-frontières et garde-côtes (Frontex) à Ceuta face à la gravité de la situation, une offre rejetée par le gouvernement espagnol.
De son côté, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, s'est félicitée du retour au Maroc de la majorité de ceux qui avaient franchi la frontière, mais la tension entre Madrid et Bruxelles reste élevée.
Pedro Sánchez a envoyé une lettre à Bruxelles critiquant "le manque de solidarité" de certains partenaires de l'UE. Le courrier ne comportait aucune mention de la responsabilité du Maroc dans la crise. Le dirigeant socialiste a également demandé une visioconférence de toute urgence des ministres de l'Intérieur des États membres.
Le rôle de Washington : contexte et enjeux de l'intervention de Trump
Quelques jours avant la crise de Ceuta, le président Donald Trump a adressé un message à Mohamed VI à l'occasion de la Fête du Trône, dans lequel il a réaffirmé la reconnaissance par les États-Unis de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental et qualifié la proposition marocaine d'autonomie de "seule base pour parvenir à une solution juste et durable". Cela intervenait quelques jours après que le Maroc a baptisé l'une de ses principales autoroutes en hommage au président américain.
En avril 2026, une commission du Capitole a approuvé une proposition budgétaire incluant une recommandation – sans caractère contraignant – invitant le service diplomatique des États-Unis à ouvrir le débat sur Ceuta et Melilla au motif qu'elles se trouvent, selon le texte, sur "territoire marocain". La proposition a recueilli 35 voix pour, toutes républicaines, et 27 contre.
Le député républicain Thomas Massie a été le seul de son parti à voter contre la proposition budgétaire concernant Ceuta et Melilla. Sur le réseau social X, Massie a mis en garde ses collègues de parti contre le risque de céder à **_"la fausse indignation"_**autour de la crise migratoire, en soulignant qu'ils avaient eux-mêmes voté quelques semaines plus tôt en faveur de ce transfert symbolique de souveraineté.
L'ancienne élue Marjorie Taylor Greene a été plus directe : "Les républicains ont payé 40 millions de dollars d'argent public au Maroc pour envahir l'Espagne. Et ensuite, ils ont fait semblant de se soucier des frontières".
Pendant la crise survenue à Ceuta, l'administration Trump a utilisé sa tribune pour alerter sur les risques de l'immigration illégale et des lois qui ne freinent pas les flux de migrants, en imputant la situation à "l'extrême gauche". L'une des rares voix à avoir mis l'accent sur la responsabilité du Maroc a été Anna Paulina Luna, membre de la Chambre des représentants pour le Parti républicain.
Le rapprochement du Parti républicain avec le Maroc répond, selon le correspondant David Alandete (source en espagnol), à une logique stratégique claire : Rabat a montré qu'il est prêt à faire pratiquement tout ce qui est nécessaire pour renforcer sa relation avec Washington, depuis la reconnaissance d'Israël jusqu'à l'utilisation du port de Tanger par des navires transportant des armes, en passant par le baptême d'une route du Sahara occidental du nom de Donald Trump et la coopération militaire là où on la lui demande.
Dans le même temps, le gouvernement de Pedro Sánchez est devenu depuis 2018 un allié inconfortable pour Washington, marqué par l'affrontement constant sur des dossiers comme le conflit à Gaza, le niveau de dépenses au sein de l'OTAN ou la reconnaissance de la Palestine. Selon Alandete, personne ne doute à Washington que le Maroc utilise périodiquement l'immigration irrégulière comme instrument de pression, mais il n'existe pas de volonté politique de soutenir Sánchez face à Rabat.
Un rappel historique s'impose : en 1967, le dictateur Francisco Franco a averti, dans une lettre au président américain Lyndon B. Johnson, des risques liés au réarmement du Maroc, qu'il décrivait comme une nation "agressive et déstabilisatrice". Des décennies plus tard, Adolfo Suárez a répondu aux menaces marocaines d'annexer Ceuta et Melilla par un avertissement direct : "Tu sais que nous pouvons bombarder Rabat en 48 heures". Deux styles de gestion de la pression du voisin du sud qui tranchent avec la position de l'exécutif actuel.
Gibraltar : une position stratégique au cœur des enjeux de contrôle
Plusieurs analystes géopolitiques européens, dont le Français Laurent Ozon (source en espagnol) et l'historien Édouard Husson, ont proposé ces dernières heures une lecture plus large de la crise de Ceuta, qui dépasse la seule question migratoire ou les luttes de pouvoir internes au Maroc.
Leur thèse centrale est la suivante : avec le détroit d'Ormuz sous tension après le conflit entre Israël et l'Iran, et avec la mer Rouge et le canal de Suez soumis à une pression croissante, le détroit de Gibraltar, dont les eaux territoriales appartiennent entièrement à l'Espagne (car elles n'ont pas été cédées dans le traité d'Utrecht), acquiert une valeur stratégique exceptionnelle comme seule voie d'accès sûre à la Méditerranée pour le trafic maritime international.
Selon cette lecture, les États-Unis et Israël chercheraient à s'assurer un corridor alternatif via le Maroc qui ne dépende pas de l'Espagne ni, par extension, de l'architecture des alliances européennes. Ceuta, dans ce scénario, serait une pièce maîtresse : son contrôle permettrait à Rabat – agissant comme puissance déléguée de l'axe Washington-Tel-Aviv – de disputer à l'Espagne la maîtrise de l'entrée de la Méditerranée.
Ozon souligne en outre que les partis européens de droite anti-immigration et certains médias contribueraient, consciemment ou non, à isoler l'Espagne en centrant le débat exclusivement sur sa politique migratoire, sans mettre en perspective l'intérêt collectif européen à préserver la souveraineté espagnole sur Ceuta.
Cette hypothèse, toutefois, qui circule avec vigueur dans certains cercles géopolitiques européens, ne dispose pour l'heure d'aucune documentation officielle pour l'étayer. Elle doit être considérée comme un cadre interprétatif proposé par des analystes.
Ce qui est avéré, en revanche, c'est que le Maroc investit actuellement des milliards d'euros dans la construction de stades pour la Coupe du monde de football 2030, à laquelle l'Espagne – avec Sánchez en chef de file – l'a invité à participer comme coorganisateur, tandis que sa population est contrainte de se jeter vers des frontières étrangères pour "obtenir une vie meilleure". Le pays alaouitemaintient une pression migratoire systématique sur les frontières espagnoles qu'il utilise régulièrement comme instrument de négociation diplomatique.
Une crise close, mais non résolue
La crise de Ceuta n'est pas un phénomène isolé. Elle est le dernier maillon d'une chaîne qui inclut le précédent de 2021, l'évolution de la position espagnole sur le Sahara occidental, l'espionnage des téléphones du gouvernement espagnol avec le logiciel Pegasus depuis le Maroc, les alertes ignorées du CNI (Centro Nacional de Inteligencia, Centre National de Renseignement), la régularisation massive des migrants et la dégradation progressive de la position de l'Espagne dans ses relations avec Washington et Bruxelles.
Ce qui apparaît clairement, au-delà des théories, c'est que le Maroc a une nouvelle fois démontré sa capacité à moduler les flux migratoires à sa frontière ; que, selon des sources policières et de renseignement, le gouvernement espagnol avait été averti et n'a pas agi ; qu'au moins 88 personnes ont perdu la vie en tentant la traversée et que des centaines se trouvent encore à Ceuta sans qu'une solution à court terme soit en vue. De nombreux citoyens ont exprimé leur mécontentement face à la réponse du gouvernement à une situation qui n'a rien de nouveau et estimant ne pas bénéficier d'une protection suffisante et éprouver un sentiment d'insécurité.
Le roi Felipe VI a lui aussi tenu à adresser un message de soutien aux Ceutéens et a exprimé son "indignation" en rappelant que "l'État doit veiller à la sécurité de Ceuta et Melilla".
La question qui demeure en suspens – et à laquelle les prochains mois devront répondre – est de savoir si l'Espagne dispose encore de la capacité, et de la volonté politique, de gérer sa frontière sud sans dépendre de la bonne volonté du Maroc et si le bloc européen se maintiendra uni lorsque des situations comme celle de Ceuta se répéteront, en Espagne ou dans n'importe quel autre point chaud du continent. L'histoire récente suggère que cette dépendance s'est progressivement consolidée, scrutin après scrutin, concession après concession.