La guerre en Ukraine, l'élargissement, les migrations, le climat et le commerce devraient dominer le discours le plus attendu de l'année à Bruxelles — et une possible annonce surprise.
Ce qu’il est le plus simple de prévoir, c’est la façon dont le discours se terminera.
"Long live Europe" est la formule qu’Ursula von der Leyen utilise pour conclure tous ses discours sur l’état de l’Union et ses grandes interventions devant le Parlement européen — avec une exception notable : l’italien "Viva l’Europa", qu’elle a choisi pour son discours de 2021 (source en anglais), prononcé en pleine pandémie de COVID-19.
La vraie question est de savoir ce qu’elle dira avant d’arriver à cette formule bien connue. Le discours sur l’état de l’Union est l’un des secrets les mieux gardés de Bruxelles, et sa version finale peut être retouchée jusqu’à la toute dernière minute.
Comme l’a confié un responsable de l’Union européenne (UE), "seules deux personnes l’ont dans leurs poches : von der Leyen et [son directeur de cabinet] Bjoern Seibert".
À partir de conversations avec des fonctionnaires, des diplomates et des eurodéputés, Euronews a dégagé les principaux dossiers qui devraient figurer dans l’intervention de la présidente de la Commission devant le Parlement européen, mercredi.
Interdiction des réseaux sociaux — un secret de polichinelle ?
L’an dernier, les annonces phares de von der Leyen sur la création d’un "mur de drones" et sur des sanctions contre des ministres extrémistes israéliens ne se sont pas concrétisées dans l’année, atténuées ou retardées par les États membres de l’UE.
L’annonce phare de cette année pourrait s’avérer tout aussi controversée.
La présidente de la Commission devrait annoncer une proposition d’interdiction des réseaux sociaux pour les mineurs à l’échelle de l’UE, préparée de longue date et appelée à reprendre largement les recommandations d’un groupe d’experts publiées en juillet.
La Commission a indiqué qu’elle présentera jeudi une proposition baptisée "EU Kids Act", qui devrait inclure cette interdiction.
Reste à savoir jusqu’où Ursula von der Leyen ira pour harmoniser l’âge minimum partout en Europe — et quel âge elle proposera.
Le sujet est particulièrement sensible, car il touche à un domaine de compétence nationale jalousement gardé et pourrait ouvrir une boîte de Pandore sur les services en ligne nocifs, des pays comme les Pays-Bas et l’Espagne appelant déjà à appliquer la même approche aux jeux vidéo et aux compagnons fondés sur l’IA.
Ukraine — avoirs gelés et nouvelles sanctions ?
L’Ukraine devrait occuper une place importante dans le discours, alors que Kyiv est confrontée à un énorme trou budgétaire et que le débat sur l’utilisation des avoirs russes gelés revient sur le devant de la scène.
La Commission s’est vu demander de trouver des solutions créatives pour protéger la Belgique, qui accueille le gestionnaire d’actifs le plus concerné, Euroclear, contre d’éventuelles actions en justice. Si de telles solutions sont prêtes, le discours sur l’état de l’Union est un bon moment pour les dévoiler.
Comme lors de précédents discours, Ursula von der Leyen devrait réaffirmer le soutien de l’UE à l’Ukraine et faire monter sur scène une personne ukrainienne, afin de donner un visage humain aux engagements envers ce pays en guerre.
Cette année, il devrait s’agir de la jeune athlète ukrainienne Oleksandra Paskal, gymnaste rythmique de 10 ans qui a perdu sa jambe gauche lors d’une frappe de missile russe en 2022, lors d’un bombardement du village de Zatoka, sur la mer Noire. Après avoir reçu une prothèse et suivi une rééducation, elle est revenue à la compétition et participe désormais à des concours aux côtés de gymnastes valides, avec d’excellents résultats.
À l’autre bout du spectre, von der Leyen pourrait aussi annoncer le prochain paquet de sanctions contre la Russie, alors même que les États membres peinent de plus en plus à se mettre d’accord sur de nouveaux secteurs industriels à cibler.
La récente tentative d’attaque au drone à l’aéroport de Leipzig, impliquant l’un des suspects entré dans l’espace Schengen avec un visa touristique délivré par l’Italie, a aussi relancé le débat sur la restriction des visas pour les touristes russes et l’interdiction d’entrée dans l’UE pour d’anciens combattants.
La présidente de la Commission pourrait tenter de s’appuyer sur le "momentum de Leipzig" pour faire avancer cette interdiction, qui se heurte actuellement à l’opposition de la France et de l’Italie.
Migration — une ligne (encore) plus stricte
De nouvelles mesures pour lutter contre la migration irrégulière devraient très probablement figurer dans le discours de von der Leyen, après l’afflux massif de migrants à Ceuta en juillet dernier qui a inquiété les gouvernements de l’UE et a même mis sous pression l’espace Schengen de libre circulation.
Trois principales options sont sur la table, et elles ne sont pas mutuellement exclusives.
La plus radicale serait une suspension temporaire des règles d’asile en cas d’arrivées soudaines et massives. Certains États membres, comme la Pologne et la Grèce, ont adopté des mesures similaires ces dernières années, tandis que d’autres pays de l’UE comme l’Italie, le Danemark et la Suède sont favorables à une restriction des droits d’asile.
Un renforcement de Frontex est également attendu, une réforme de grande ampleur du mandat de l’agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes devant intervenir d’ici la fin de l’année. Von der Leyen, qui s’est engagée il y a deux ans à tripler les effectifs de Frontex, pourrait annoncer un rôle accru pour l’agence dans les expulsions de migrants en situation irrégulière, ainsi que des pouvoirs étendus pour surveiller les routes migratoires au-delà des frontières européennes.
Plus inattendu serait un engagement à utiliser des fonds de l’UE pour financer les controversiels "centres de retour" — des centres d’expulsion situés dans des pays non membres de l’UE où les demandeurs d’asile déboutés pourraient être envoyés.
Actuellement, les gouvernements nationaux sont censés financer entièrement ces centres et peuvent aussi proposer des financements supplémentaires, des partenariats commerciaux ou d’autres incitations aux pays partenaires. Mais une solution européenne pour couvrir une partie des coûts ne peut être exclue, puisque la majorité des pays de l’UE soutiennent ce dispositif.
Élargissement — ou réforme d’abord ?
L’élargissement — ou "réunification", comme l’a qualifié von der Leyen lors de son dernier discours sur l’état de l’Union — est à un tournant.
Le processus d’adhésion semble gagner en dynamisme dans les Balkans occidentaux et en Europe de l’Est, tandis que le récent référendum en Islande a confirmé que l’UE peine à attirer ses voisins plus riches sur fond de préoccupations sécuritaires.
Le Monténégro, l’Albanie, la Moldavie et l’Ukraine progressent tous sur leur voie d’adhésion, mais soulèvent aussi des questions sur le fonctionnement d’une Union élargie et sur la possibilité de mieux associer les pays candidats en leur offrant des avantages précoces.
Toutes ces questions seront abordées dans la prochaine révision de la politique pré-élargissement, une proposition que la Commission présentera à la fin du mois.
Von der Leyen pourrait toutefois avoir gardé sous le coude des annonces potentiellement explosives, comme la réduction du nombre de domaines dans lesquels l’unanimité est nécessaire pour prendre des décisions ou l’abandon du principe d’un commissaire par État membre.
Ces propositions pourraient faciliter la voie pour les pays candidats, en réduisant les résistances à l’élargissement, mais seraient aussi extrêmement controversées pour les États membres actuels.
Climat — l’ère de la mise en œuvre commence
Von der Leyen devrait probablement profiter du discours de cette année pour défendre l’idée que l’agenda climatique de l’Europe entre dans une nouvelle phase : il ne s’agit plus seulement de fixer des objectifs, mais de les concrétiser, tout en gardant le contrôle des coûts de l’énergie et de la compétitivité industrielle.
L’UE a déjà fixé un objectif contraignant de réduction des émissions de 90 % d’ici 2040 et Bruxelles doit désormais montrer comment rendre cette trajectoire économiquement et politiquement viable.
Le message politique sera probablement que la décarbonation est désormais indissociable de la sécurité énergétique de l’Europe. Après les chocs énergétiques répétés de l’an dernier, von der Leyen pourrait défendre l’idée que réduire la dépendance aux combustibles fossiles importés est à la fois une politique climatique et une nécessité stratégique.
Cela implique de mettre davantage l’accent sur l’électrification, les réseaux, les énergies renouvelables, l’énergie nucléaire et la baisse des coûts de l’énergie, plutôt que sur la seule réglementation climatique.
L’adaptation au changement climatique devrait aussi occuper une place beaucoup plus importante que dans les précédents discours.
Après un été marqué par des incendies incontrôlés, des inondations et des sécheresses, von der Leyen tentera de faire évoluer le message, en passant de la prévention du changement climatique à la protection des Européens contre ses conséquences.
Cela pourrait se traduire par une action plus vigoureuse de l’UE en matière de résistance aux vagues de chaleur, de gestion de l’eau, de prévention des incendies de forêt et d’infrastructures adaptées au climat. Reste toutefois une pierre d’achoppement majeure : d’où viendra l’argent ?
Chine — et une nouvelle alliance avec le Canada ?
La Chine devrait aussi être évoquée dans le discours sur l’état de l’Union, même si l’on ne sait pas encore quel ton von der Leyen adoptera — ni quels termes elle utilisera à l’égard de Pékin.
Selon des responsables et des diplomates de l’UE, les négociations pour rééquilibrer la relation commerciale — l’UE affiche un déficit record de 1 milliard d’euros par jour — ne se passent pas bien.
En juin dernier, les États membres de l’UE ont demandé à la Commission de proposer des mesures concrètes pour protéger l’industrie européenne et renforcer les outils de défense commerciale du bloc, à déployer en cas de stratégie commerciale agressive de la Chine.
À deux semaines à peine de la mission jugée décisive du commissaire européen au commerce Maroš Šefčovič à Pékin, début octobre, von der Leyen se trouve face à un choix.
Adoptera-t-elle une ligne dure vis-à-vis de la Chine, comme en 2023 lorsqu’elle a lancé une enquête antisubventions sur les véhicules électriques chinois, ou privilégiera-t-elle une approche plus conciliante ?
Enfin, le Premier ministre canadien Mark Carney sera l’invité spécial du discours sur l’état de l’Union, assis au premier rang au Parlement européen pour écouter l’intervention de von der Leyen.
Mark Carney a déclaré vouloir une "alliance unique avec l’Union européenne" — un statut qui n’existe pas à l’heure actuelle. Du moins, pas encore.