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Cannes 2019 : "Les Misérables du XXIème siècle"

Ladj Ly, entouré de Al-Hassan Ly et Issa Perica, acteurs du film
Ladj Ly, entouré de Al-Hassan Ly et Issa Perica, acteurs du film -
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Frédéric Ponsard, euronews
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Les Misérables est le premier long métrage de fiction d'un petit surdoué de la caméra, et qui la souvent utilisé dans un but de témoin et de militant. Ladj Ly est un français, fils d'immigrés maliens, qui avait 17 ans lorsque la France a remporté sa (première) coupe du Monde de football. Une explosion et un rêve unitaire black-blanc-beur qui a fait long feu depuis.

Son film commence en tout cas sur la liesse, 20 ans plus tard, lorsque l'équipe de France réédite son exploit en 2018. Les Champs-Elysées sont noir de monde, et le drapeau tricolore et le maillot est bleu sont partout. Parmi la foule, un groupe de jeunes filmés en train de vivre le suspense du match, puis la délivrance de la victoire. Une joie spontanée, filmée en mode documentaire, montrant les visages rayonnants d'Issa, Buzz and Co., venu du 93 en bande pour participer à la liesse nationale. On rentre au quartier, à Clichy-Montfermeil, et plus précisément aux Bosquets, à deux pas de là où commencèrent les émeutes qui ont secoué la France en 2005 après la mort de Bouna et Zyed.

Ladj Ly vient de ce quartier. Il y a même filmé pendant un an après ces émeutes, dans son film 365 jours à Clichy Montfermeil, en visionnage gratuit :

Il y a aussi réalisé une fresque de plus de 700 portraits d'habitants du quartier avec l'artiste photographe JR. Bref, qui de mieux que lui (Ly) pour nous y emmener et nous servir de guide ?

Avec sa caméra et à travers ses personnages, il nous immerge non seulement avec plusieurs jeunes ados du quartier et les grands frères qui gèrent et contrôlent, mais aussi -et c'est bien le génie du film- avec 3 flics de la BAC (Brigade anti-criminalité). Trois personnages très différents, Chris le chef de l'équipe, impulsif et constamment sur les nerfs, Gwanda, un black à dreadlocks issu de la banlieue et Ruiz, fraîchement arrivé de Normandie, et qui va se retrouver plonger dans la violence d'une réalité dont il ne soupçonnait pas l’existence.

Il y aurait beaucoup à dire sur la maîtrise du film, sa temporalité (tout va se passer en une seule journée), son écriture au cordeau (co-écrit par celui qui interprète Chris, le flic borné, Alexis Menanti) où aucun personnage n'est oublié, et enfin son montage nerveux et sans temps mort. Chaque dialogue est ciselé, rempli d'un vocabulaire de la rue rude, direct et aussi, souvent, très drôle. Car Ladj Ly ne fait pas un film à thème (ou à thèse), il montre des gens, jeunes ou vieux, des policiers et des femmes au foyer, des commerçants et des hors-la-loi, bref tout ce qui compose une communauté, notre société. Il injecte à ce fond criant de vérité, une histoire qui va monter crescendo pour se terminer en syncope, à l'instar du Spike Lee de Do the Right Thing (pour New York et Brooklyn) ou du John Singleton de Boyz' in the Hood (pour Los Angeles et South Central). On a souvent cité ici sur la Croisette La Haine de Mathieu Kassovitz, mais c'est aussi et surtout le cinéma américain qu'il faudrait associer aux Misérables.

Lors de sa conférence de presse, Ladj Ly a lancé une invitation à Emmanuel Macron pour projeter son film à l'Elysée. Espérons que cet appel soit entendu car son film est tout sauf manichéiste, et renvoie à une réalité complexe, un climat social délétère pour les jeunes comme pour les flics qui travaillent dans ces cités. Et plus largement, à ce mécontentement général qui traverse la société française actuellement, exacerbé depuis 6 mois avec le mouvement des gilets jaunes… Bref, un film synchrone avec les temps qui courent.

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Les Misérables !

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Heureusement donc, il y a le cinéma, et des gens comme Ladj Ly qui, en plus de livrer un film complexe et plein d'humanité, donne à voir une situation de l'intérieur que tous les médias du monde ne pourront qu'effleurer. Ladj Ly vient d’ailleurs d’ouvrir une école de cinéma gratuite à Clichy et ouverte à tous. S’emparer de la caméra comme arme est peut-être encore le meilleur moyen de s’en sortir. Si le cinéma peut au moins servir de témoin, et donner matière à réflexion, rien n'est encore perdu.