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2019, annus horribilis pour l'Arctique, la ligne de front du changement et réchauffement climatique

Photo aérienne du glacier Apusiajik au Groenaland le 17 août 2019
Photo aérienne du glacier Apusiajik au Groenaland le 17 août 2019
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L’automne arrive doucement en Arctique. La région va plonger progressivement dans l’obscurité et disparaître sous la glace. Un véritable répit accordé par le soleil après un été particulièrement dur. Sauf anomalies, la couverture de glace des terres et des eaux arctiques devrait pouvoir se rétablir.

Il est largement admis par la communauté scientifique que le changement climatique est deux fois plus intense dans la région Arctique que nulle part ailleurs sur la planète. Or, les pôles sont des régulateurs clés pour les conditions météorologiques et climatiques du reste du monde, agissant comme “rafraîchisseurs” des vents et courants marins. Ce qui se passe dans l’Arctique a donc des conséquences sur toute la planète.

Malgré des records de température, cet été boréal 2019 n’a pas battu les niveaux de fonte des glaces de 2012 mais n’était pas loin de les égaler. Certains records ont cependant été atteints. Euronews a donc cherché à comprendre pourquoi 2019 avait été aussi chaotique pour le pôle Nord.

Mais par où commencer ? En effet, l’équilibre est très délicat en matière d’information sur le changement climatique, entre être alarmiste ou réaliste, tout en aidant les lecteurs à comprendre la situation. Or, là, il semble qu’être un tant soit peu alarmiste est la seule manière d'expliquer ce qui s’est déroulé en Arctique cet été.

Alors que débute le sommet de l’ONU placé sous le slogan de l’action climatique, les données issues de la région la plus au nord de notre planète suggèrent que de nombreuses actions seront nécessaires pour freiner les phénomènes qui s’y déroulent.

"Depuis 40 ans, la banquise arctique s'est réduite en moyenne de ~87000 km². Ici je montre ce déclin comme si la glace était au-dessus de l'Europe..."

Des records de fonte de glace

En mai dernier, le secrétaire d’Etat américain Mike Pompeo s’est félicité des “nouvelles opportunités” offertes en Arctique. Doit-on comprendre que ces opportunités sont dues au réchauffement de l’Arctique ? Après tout, les ressources de l’Arctique n’étaient jusqu’alors pas exploitables.

Sa déclaration sonne, depuis, un peu comme une prophétie : en effet, depuis le dernier sommet du Conseil de l’Arctique en mai lors duquel les Etats-Unis ont refusé de signer une déclaration mentionnant le concept de changement climatique, la région a subi une fonte record des glaces.

Minimum de la banquise atteint : 2019 est la seconde pire année depuis les enregistrements satellite. Entre 1984-2018 plus de 1/3 de la banquise arctique a fondu = 2 millions de km2 = 50 fois la superficie de la Suisse

Selon les dernières données du Centre de données national américain de la neige et de la glace (NSIDC), la banquise arctique a atteint son seuil minimum annuel. Il est donc confirmé que 2019 est la seconde pire année depuis les enregistrements satellites après 2012. Les treize dernières années ont toutes atteint des seuils minimums de glace. La tendance s'est ajustée à la mi-août comme le montre le graphique interactif du NSIDC.

Centre de données national américain de la neige et de la glace
Etendue de banquise arctique (part d'océan avec au moins 15% de glace) en million de km2Centre de données national américain de la neige et de la glace

L’étendue des glaces diminue mais leur épaisseur aussi se réduit. Le volume global est donc moindre, déversant des millions de tonnes d’eau douce dans les océans. Les conséquences de ce mélange d’eaux salées et douces sont encore inconnues, tant au niveau du système météorologique que climatique et des écosystèmes marins. Sans mentionner la conséquence directe : l’élévation du niveau de la mer, aggravée par la dilatation des eaux causée par la hausse des températures des océans.

Les observations satellites permettent aux scientifiques de confirmer que l’élévation du niveau des mers s’accélère.

CNES, LEGOS, CLS
Niveau moyen global de référence des mersCNES, LEGOS, CLS

Cependant, Mark Drinkwater, chef de la division Sciences de la Terre et des missions de l’Agence spatiale européenne, explique à Euronews que les gains en glace de la banquise durant l’hiver 2018/2019 étaient plus importants que les années précédentes. “Il faudrait donc un été particulièrement exceptionnel pour que la fonte efface tout le volume de glace reconstitué. Nous attendons les données de CryoSat concernant la formation de glace de l’automne, et non les prédictions issues de nos modèles, pour calculer la masse nette de glace fondue cet été”.

L’inlandsis du Groenland - le deuxième plus grand glacier au monde après la calotte polaire en Antarctique - a subi un phénomène extrême de fonte des glaces à la fin juillet, lorsque la seconde canicule de l’été à toucher l’Europe s’est déplacée vers l’ouest. L’étendue de cette fonte saisonnière reste cependant légèrement en-deçà du record de 2012. Le climatologue Xavier Fettweis estime que la saison de fonte de la calotte polaire du Groenland est terminée mais qu’elle va se poursuivre encore un mois environ pour la banquise.

X. Fettweis, Université de Liège, Belgique/MAR regional climate model
Pertes et gains en glace et neige de l'inlandsis du Groenland par mois par rapport à la normale (1981-2010))X. Fettweis, Université de Liège, Belgique/MAR regional climate model

M. Drinkwater pense qu’il est préférable d’attendre les données satellites pour établir les pertes et les gains : _“à moins que les pertes ne dépassent les valeurs extrêmes de l’été 2012, celles de cette année pourraient être considérées comme moins pires que prévu, compensées par des gains en neige accumulée. Nous attendons donc les données de GRACE, de CryoSat et IceSAT pour évaluer la perte en volume net et en masse.”_

Au Groenland, la saison de fonte a été plus précoce avec un épisode intense qui a donné une image qui fera sans conteste partie des photographies de l’année, même si les scientifiques la voient plus comme une image symbolique : les chiens de traîneau du climatologue Steffen M. Olsen marchant sur une banquise inondée d’eau début juin.

Des scientifiques français, participant aux recherches sur la modélisation du climat et dont les résultats alimenteront le prochain rapport du GIEC, ont montré le 18 septembre dernier que l’Arctique était la région la plus touchée par le réchauffement climatique avec des conséquences pour tout le reste de la planète.

En outre, la fonte d’importants glaciers de l’Himalaya ou des Alpes s’accélère, comme notre nouveau programme Climate Now le montre régulièrement, déversant des sources supplémentaires d’eau douce dans les rivières et les fleuves.

Des incendies de forêt sans précédent

Si globalement la fonte des glaces reste dans la lignée des dernières décennies, ce qui a été véritablement exceptionnel en 2019 est le nombre et l’intensité des feux de forêt au-delà du cercle arctique. Le feu qui a ravagé la Sibérie était le plus notable : au pire de la crise, la fumée recouvrait plus de 4 000 kilomètres comme on le voit sur les images satellites prises par le blogueur Pierre Markuse.

Pierre Markuse/Terra MODIS/NASA Worldview
Les panaches de fumée des nombreux feux de forêt s'étendant sur 4 000 kilomètres entre l'Oblast d'Irkoutsk à la mer de Béring, Russie, 28 juillet 2019Pierre Markuse/Terra MODIS/NASA Worldview

Ce sont surtout les données qui montrent à quel point ces incendies ont été inhabituels. Mark Parrington, du service de surveillance de l’atmosphère de Copernicus (CAMS), a partagé les dernières données avec Euronews : l’un des indicateurs clés pour évaluer les incendies sont les émissions de CO2. Le graphique ci-dessous montre les émissions annuelles de CO2 induites par les incendies, en mégatonnes, depuis 2003.

Copernicus Atmosphere Monitoring Service/ ECMWF/ Mark Parrington
Emissions annuelles de CO2 issues des incendies en ArctiqueCopernicus Atmosphere Monitoring Service/ ECMWF/ Mark Parrington

Dans la zone à la limite extérieure du cercle arctique, on a observé des feux de forêt en Alsaska, au Canada, ainsi qu’au Groenland. Au Groenaland, le feu a été comparativement de moindre importance mais a duré longtemps.

Le pic des feux de forêt dans la région a été atteint à la mi-juin et la situation ne s’est véritablement apaisée qu’à la mi-août, selon les données fournies par Parrington.

L’échelle et la durée des feux dans les limites du cercle arctique ont été hautement inhabituelles si l’on se base sur les données que nous avons au CAMS et sur les années que j’ai passé à surveiller les feux dans les hautes latitudes. Si nous sommes, l’année prochaine, témoins d’une situation de la même proportion dans la région, nous saurons alors que 2019 aura été le point de bascule en termes d’incendies”, a expliqué M. Parrington à Euronews. Il souligne l’impact que peuvent avoir ces gaz supplémentaires déversés dans l’atmosphère sur le cycle global du carbone, déjà saturé. Cependant les études et les calculs sur les effets de ces émissions sur le climat sont encore à mener.

M. Parrington explique qu’il n’a pas été surpris par les premières données sur les feux de forêt début juin mais qu’à la fin du mois, lorsqu’il a constaté que les incendies ne cessaient pas et qu’il a vu les données sur les émissions de CO2, alors, il a été vraiment très étonné. “C’est inquiétant car les feux de cet été sont des indicateurs clairs d’un changement climatique et environnemental en cours dans le cercle polaire dans des proportions jamais observées auparavant. La quantité de pollution due à la fumée des incendies est aussi une très sérieuse source d'inquiétude du point de vue de la qualité de l’air et de la santé. Il a été largement montré dans les médias ces derniers mois que cette pollution peut atteindre des points très éloignés de sa source et produire des effets sur la qualité de l’air à des milliers de kilomètres”, a ajouté M. Parrigton dans un email adressé à Euronews.

Des températures record

Juillet a été le mois plus chaud jamais enregistré sur la planète et le cercle arctique ne fait pas exception.

L’Alaska a connu son été le plus anormal avec des feux de forêt massifs et un mois de juillet battant les records de chaleur jamais enregistrés. Comme partout sur Terre. Mais en plus de cela, ces températures exceptionnelles ont fait disparaître la banquise, toute la banquise, d’Alaska. Les températures océaniques élevées ont entraîné une invasion d’algues marines et plusieurs épisodes de morts soudaines de milliers d’animaux : saumons, oiseaux, mais aussi mammifères marins et ce, dès le printemps. Anchorage a atteint une température de 32,2°C.

Au Canada, aussi ravagé par les feux de forêt, la base militaire permanente d’Alert, à seulement 900 kilomètres du pôle Nord, a atteint la température record de 21°C le 14 juillet. Le Québec, l'Ontario et la Nouvelle-Ecosse ont souffert d’une canicule sans précédent avec des températures ressenties de 45°C, à laquelle s’est ajoutée l’humidité à Montréal.

Le mois de septembre a démarré au Canada avec une nouvelle vague de chaleur océanique accompagnée d’une canicule terrestre apportant des températures dignes d’un mois de juillet.

Les températures à Markusvinsa, dans le nord de la Suède, au bord du cercle arctique ont atteint les 34,8°C le 26 juillet selon un rapport de l'agence américaine d'étude de l'océan et de l'atmosphère, la NOAA. Slatdal, dans la zone arctique de la Norvège a elle aussi atteint 34,6°C.

Le mois de septembre est lui aussi exceptionnellement chaud en Alaska ou en Norvège.

Climate Reanalyzer
Anomalie de températures dans le cercle polaire arctique (pour les 3 jours suivant le 18/09/2019). La couleur rouge signale une température supérieure à la normaleClimate Reanalyzer

Le dégel du permafrost arctique

N’oublions pas de mentionner que le dégel rapide du permafrost se poursuit. Les dernières données suggèrent que les émissions de méthane, un gaz à effet de serre puissant, sont causées par cet effet secondaire du réchauffement de l’Arctique.

Selon un projet de rapport de l’ONU obtenu par l’AFP, entre 33% et 99% des sols gelés du monde pourraient fondre d’ici 2100. En juin, une équipe de chercheurs d’Alaska a établi que le permafrost dégèle 70 ans plus tôt qu'estimé. La fonte du permafrost libère du méthane ainsi que des bactéries ; les conséquences de ces deux effets restent à évaluer.

Point de bascule

Alors peut-on céder à la panique maintenant ? En vérité, les scientifiques rechignent à dire qu’il n’y a plus de retour en arrière possible. Ils préfèrent nous répéter que toutes ces données sont dans la lignée de tous les avertissements sur le réchauffement climatiques qu’ils lancent depuis des années.

Dans une interview à Euronews, le climatologue Xavier Fettweis, un expert du Groenland, explique que nous n’avons pas encore atteint le point de bascule. “Nous utilisons cette expression en climatologie pour évoquer un ‘point de non-retour’, lorsque les conséquences deviennent irréversibles même si le climat revenait à des valeurs normales. Pour les calottes glaciaires par exemple, ce point sera atteint lorsque leur épaisseur sera tellement fine que la glace ne pourra plus se reconstituer. Pour atteindre un point de bascule, il faut plusieurs décennies d’été comme celui que nous venons de connaître.

Cependant, Xavier Fettweis admet que les événements se déroulent plus vite que prévu. “Après l’été 2012, nous nous sommes dit qu’il s’agissait d’une importante anormalité due à la variabilité annuelle mais que le climat arctique reviendrait ensuite à ses normales estivales. Mais le fait que les mêmes anormalités se soient de nouveau passées cet été suggère que les records de 2012 et 2019 ne sont peut-être pas du fait de la variabilité annuelle mais une conséquence du changement climatique qui réchauffe l’Arctique beaucoup plus rapidement que ne l’avait envisagé le GIEC.” Il ajoute que plusieurs étés depuis 2007 ont aussi dépassé les prédictions du GIEC. “Les anomalies de circulation (la persistance des anticyclones) observées cet été ont été à leur plus haut niveau depuis 1950”, précise-t-il.

Climate Reanalyzer
Image de l'anticyclone installé au-dessus du Groenland le 1er août 2019Climate Reanalyzer

L’une des conséquences immédiates d’une diminution de l’emprise de la banquise est le dérèglement du vortex polaire en hiver, comme cela a été le cas aux Etats-Unis, rappelle M. Fettweis. Il estime que le GIEC n’a pas pris en compte les conditions météorologiques anormales actuelles causées par une Oscillation de l'Atlantique Nord négative de longue durée. Depuis 2013, il avertit la communauté scientifique : le réchauffement climatique invalide les prédictions antérieures sur le climat et la météorologie. “Comme citoyen, je constate que cet été tous les voyants sont passés au rouge et qu’il est temps d’agir avant qu’il ne soit trop tard. Je pense que nous avons encore moins de temps pour réduire les émissions de gaz à effet de serre que ce que nous pensions.

Les conséquences à long terme que l’on ne comprend pas encore

Mark Drinkwater explique que personnellement il n’est pas très à l’aise avec le concept de “point de bascule”. “Il est certain qu’il y a eu coïncidence de plusieurs événements assez sévères cet été, même si aucun d’entre eux ne dépasse véritablement ce qui a été anticipé ou prédit du rythme du réchauffement de l’Arctique”, déclare-t-il, “Certes, les feux de forêt boréales ont été exceptionnels (en Alaska, Sibérie et Groenland), tout comme la survenue d’orages arctiques avec des éclairs près du pôle Nord. Donc, il est clair que le rythme du changement dans la région Arctique est inquiétant et que nous ne comprenons pas encore ses conséquences à long terme. Ce qui est clair aussi est que ces extrêmes entraînent, année après année, des variations considérables qui sont désormais très nettes dans nos données satellites temporelles”, ajoute-t-il.

Zachary M. Labe, doctorant en climatologie, refuse aussi de parler de paliers franchis. “Certes cet été a été émaillé d’événements extrêmes dans la région Arctique. Cependant, je ne crois pas qu’il y ait de preuves scientifiques qui suggèrent que des points de bascule ont été atteints. Les points de bascule ne sont pas très bien définis en science du climat. Je crois aussi qu’ils nous distraient du message principal qui est que les tendances à long terme pointent vers un changement rapide du climat de l’Arctique. La variabilité interne (la météo) est extrêmement importante pour les changements annuels de la banquise arctique, de l’inlandsis du Groenland et des incendies en Sibérie. Toutefois, les tendances à long terme restent cohérentes avec l’amplification arctique : le fait que les températures augmentent deux fois plus vite que la moyenne globale.”

100 ans d'anormalité des températures de surface de la mer -> 2019 est la plus haute (moyenne globale)...

Pour M. Labe, qui publie sans relâche les dernières données disponibles sur son compte Twitter, le plus préoccupant en tant que citoyen est le fait que ces conditions climatiques impactent des communautés indigènes et la vie marine, ici et maintenant. “Contrairement à d’autres régions du globe, il est clair que les effets du changement climatique se font déjà sentir dans cette région. Nous devons nous souvenir que des gens vivent en Arctique et que leurs communautés sont déjà aujourd’hui négativement touchées par le changement du climat arctique.

20-27 septembre : la semaine internationale pour le climat

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