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Le confinement a accentué le fléau des violences conjugales à travers l'Europe

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Dans le sud de la France, Evelyne - prénom fictif - nous livre un témoignage édifiant : "J'ai été agressée par mon ex-conjoint qui est venu dans les bureaux de mon entreprise et a exprimé la volonté de me tuer. Il m'a frappée avec un manche de hachette violemment sur la tête, j'avais du sang partout, j'ai encore l'arcade sourcilière fendue," fait-elle remarquer.

"Je pense que j'ai dû mon salut à ma collègue de travail qui était en train de partir," raconte-t-elle. "Elle était encore sur le parking, elle a entendu crier, elle est remontée, elle l'a peut-être stoppé : en tout cas à un moment, il m'a dit : 'Je vais t'emmener à l'hôpital'," ajoute-t-elle avant d'indiquer : "Moi, j'avais peur ; honnêtement, je pensais qu'il allait m'achever dans la voiture."

L'histoire de cette femme que nous appellerons Evelyne est loin d'être unique en cette période de pandémie. En dehors de cette crise, si l'on se fie aux cas déclarés, une femme sur trois subit les violences de son compagnon, ex-compagnon ou d'un proche. Des actes qui causent la mort de plus de 100 femmes chaque jour dans le monde.

Hausse des signalements d'un tiers dans certains pays européens

Mais, le confinement a fait exploser le nombre de signalements pour violences conjugales : dans certains pays européens, ils ont augmenté d'un tiers.

Il est difficile d'évaluer avec précision l'impact de la pandémie sur les violences conjugales en Europe. Les données ne sont pas collectées de manière systématique.

En Italie, le ministère de l'Intérieur a recensé onze meurtres en onze semaines de confinement.

Lorena, 27 ans, future médecin, a été tuée par son petit ami infirmier qui l'avait accusé de lui avoir transmis le coronavirus.

Ces violences ont fait quatre victimes en Espagne pendant le confinement, notamment à Gérone où une commémoration a été organisée le 27 mai. Depuis janvier, vingt féminicides ont été recensés dans le pays, mais des sources non officielles en signalent le double.

"On n'assure en rien ma protection"

En France, seules 20% des victimes de violences conjugales décident de porter plainte contre leur agresseur. Elles craignent notamment les conséquences d'une telle démarche.

Selon le collectif "Féminicides par compagnons ou ex", une quarantaine d'homicides conjugaux ont été commis dans le pays depuis le début de l'année.

L'ex-conjoint d'Evelyne lui a été relâché deux jours après les faits en attendant son procès prévu un mois plus tard. Comment garantir qu'il reste éloigné de sa victime ? "Il n'a pas le droit de m'approcher, ni de me contacter de quelque sorte que ce soit, mais à part ça, c'est le bon vouloir, ce n'est pas suffisant," confie Evelyne.

Evelyne se dit choquée par plusieurs éléments dans cette procédure : "Que la parole de la victime ne soit absolument pas entendue, qu'on prenne des décisions sans même m'avoir informée et qu'on assure en rien ma protection d'une manière ou d'une autre," souligne-t-elle. "On m'a appelé, il était déjà libéré : tout pouvait se passer," s'indigne-t-elle.

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Manifestation parisienne pour dénoncer les violences conjugales© euronews

Manque de moyens humains et matériels

En novembre dernier, la justice française a publié un rapport sur 88 homicides et tentatives d'homicides conjugaux : dans 65% des cas, la police ou la gendarmerie avait été avertie de la situation au préalable. La ministre de la Justice a réclamé que les dysfonctionnements soient identifiés.

Quelles sont ces failles ? Nous avons posé la question à une avocate en droit de la famille, spécialiste de la protection des victimes.

"Nous avons à notre disposition des mesures qui peuvent être prises," reconnaît Me Bénédicte Del Vecchio-Zinsch. "Le problème, c'est qu'il y a beaucoup de plaintes, il y a beaucoup de réponses judiciaires à donner et il y a peu de personnes en capacité d'accueillir les plaintes et de répondre," tempère-t-elle. "On manque de moyens humains et matériels pour mettre à l'abri les personnes qui sont violentées," estime-t-elle.

Face à la hausse du nombre de féminicides en France, l'année 2019 a été marquée par des manifestations contre ce fléau notamment en juillet et septembre à Paris et par le Grenelle sur les violences conjugales tenu par le gouvernement et les associations qui a abouti à l'annonce d'une série de mesures.

Multiplication des points d'écoute, plus de places en centres d'accueil en France

Pendant la pandémie, de nouveaux outils pratiques ont aussi été mis en place dans le pays. Les victimes peuvent par exemple se signaler en pharmacie, en prononçant simplement un code si leur compagnon violent est avec elle à ce moment-là.

Mais la présidente du Syndicat des Pharmaciens du Rhône s'interroge sur les résultats de ce dispositif. "Dans ma pharmacie, je n'ai pas et de cas et j'ai demandé à quelques confrères dans le Rhône, ils n'ont pas eu de cas non plus," constate Véronique Nouri avant d'ajouter : "C'est étonnant qu'aucune pharmacie n'ait eu de cas parce que je pense qu'il y aurait dû en avoir : effectivement, est-ce qu'elles n'ont pas osé venir ?" se demande-t-elle.

Des points d'écoute pour les femmes victimes ont aussi vu le jour dans des supermarchés partout en France. Le seul situé dans la région de Lyon qui figure toujours sur le site internet du gouvernement n'a pas été facile à trouver, il a été fermé à la fin du confinement.

Les numéros verts des associations d'aide aux victimes ont fait face à une vague de signalements. À Lyon, VIFFIL SOS Femmes a reçu plus d'un millier d'appels en sept semaines de confinement. Sur ce total, 230 femmes n'avaient jamais contacté l'association auparavant. Le nombre de victimes hébergées dans les centres d'accueil a doublé.

"Il n'y a pas assez de logement pour les femmes et pendant le temps du confinement, il y a des moyens qui ont été mobilisés par l'État, par la Région : l'État a ouvert 60 places pour les femmes victimes de violences : du coup, on avait des solutions pour les femmes, ce que d'habitude, on n'a pas," précise-t-elle. "Si aujourd'hui, on a dix appartements qui se libèrent, je pense que dix femmes partiraient de chez elles, c'est-à-dire qu'en temps normal, les femmes restent chez elles, pour certaines, parce qu'il n'y a pas de solution d'hébergement," affirme-t-elle.

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Campagne télévisée de la Fédération Nationale Solidarité Femmes (France)© euronews

"De grandes avancées dans les législations en Europe"

À l'échelle mondiale, le confinement a eu un effet révélateur sur ce qu'endurent certaines femmes au sein de leur foyer.

En Europe, de nombreuses actions sont menées pour modifier les législations, améliorer la réponse policière et renforcer le soutien aux victimes. 34 États membres du Conseil de l'Europe ont déjà ratifié la Convention d'Istanbul s'engageant ainsi à appliquer les différentes mesures qu'elle énonce pour protéger les femmes.

"Ces dernières années, on a constaté de grandes avancées dans les législations nationales avec de plus en plus d'infractions pénales qui ont été introduites," précise Johanna Nelles, secrétaire exécutive de la Convention d'Istanbul au Conseil de l'Europe. "Dans de nombreux pays signataires de la Convention d'Istanbul, il y a eu une vraie démarche qui a été menée pour évaluer si le financement et les services étaient suffisants ou s'il fallait en mettre en place de nouveaux, donc de nombreux pays se sont dotés de dispositifs dédiés aux violences sexuelles qui n'existaient pas auparavant," souligne-t-elle.

Des pays européens non signataires de la Convention d'Istanbul

Pour autant, la Hongrie a récemment refusé de ratifier la Convention d'Istanbul tout comme la Bulgarie, la Slovaquie et la Lettonie.

Le gouvernement hongrois conforté par le Parlement sur ce sujet a affirmé ne pas avoir besoin de ce texte même s'il est plutôt d'accord avec son objectif de protection et estimé qu'il promeut, je cite, "des idéologies sexistes destructrices" et "la migration illégale".

Gergely Gulyás, chef de cabinet du Premier ministre hongrois, affirmait à ce sujet, le 7 mai dernier à la télévision : "Ces institutions et mesures existent déjà dans le système législatif hongrois, elles fonctionnent. La plupart d'entre elles ont été instaurées par notre gouvernement ; de plus, ces législations sont dans la plupart des cas, beaucoup plus strictes que ce que préconise la Convention d'Istanbul," assurait-il.

Insuffisant pour l'association de défense des droits des femmes NANE qui a manifesté plusieurs fois en soutien à la Convention que la Hongrie avait signée en 2014.

"La Convention d'Istanbul pourrait représenter une approche exhaustive dans la lutte contre les violences conjugales et sexuelles," estime Györgyi Tóth, représentante de l'association. "On y perd beaucoup de ne pas la ratifier car à la place, on constate qu'il n'y a que des efforts isolés qui sont menés pour s'attaquer à ce phénomène," déplore-t-elle.

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Campagne contre les violences conjugales en Hongrie© euronews