DERNIERE MINUTE
This content is not available in your region

Tensions à Volvic autour du partage de la ressource en eau

euronews_icons_loading
Euronews
Euronews   -   Tous droits réservés  Le village de Volvic, au coeur de tensions autour du partage de l'eau.
Taille du texte Aa Aa

Souvent considérée comme le "château d'eau de la France", l'Auvergne est réputée pour la qualité et l'abondance de ses sources. Pourtant dans le village de Volvic, depuis plusieurs années, certains cours d'eau se sont taris.

Edouard de Féligonde en a fait l'amère constat. Propriétaire de la pisciculture de Saint-Genès-l'Enfant, construite en 1651 et utilisée depuis plusieurs siècles, il a dû stopper son activité en 2018 à cause du manque d'eau. Pourtant, celle-ci a toujours été abondante sur le domaine, qui dispose de trois sources alimentant les bassins et des ruisseaux. Mais aujourd’hui, deux sources sont complètement à sec. La dernière est réduite à un mince filet d’eau. “La source du Gargouilloux, où l’eau ne gargouille plus ”, se désole Edouard de Féligonde.

Le site est aujourd’hui vide, alors qu’il produisait jusqu'à 60 tonnes de salmonidés, faisant travailler six pisciculteurs. “Lorsque vous avez une eau stagnante, elle s’appauvrit en oxygène, ce qui fait mourir les poissons”, explique Edouard de Féligonde. Les bassins sont presque tous recouverts de lentilles d’eau, et certains murs s'affaissent . “Il y a quelques années, tout était pourtant impeccable”, assure le propriétaire.

La pisciculture d'Edouard de Féligonde, qui a dû stopper l'activité en 2018.
EuronewsLa pisciculture d'Edouard de Féligonde, qui a dû stopper l'activité en 2018.

Danone pointé du doigt

Pour lui, le principal responsable de cette situation n’est autre que la Société des Eaux de Volvic (SEV), propriété de la multinationale Danone, qui prélève près de 2,7 millions de mètres cubes d'eau par an pour la commercialiser. “Les trois sources du domaine sont les seules qui existent, il n’y en a aucune autre, raconte Edouard de Féligonde. Et en amont, vous avez des puits anthropiques, là où Volvic prélève l'eau. Donc ce sont les pompages anthropiques qui sont à l'origine de la baisse catastrophique des débits sur la propriété. La problématique, c'est que ces pompages ont été faits sans aucune étude d'impact et en niant totalement le droit des habitants en aval.

De Féligonde a entamé des actions judiciaires contre Danone, contre l’État français, qui accorde les droits de pompage, et contre le SMUERR et le SAEP, les opérateurs qui puisent l’eau pour alimenter les besoins domestiques des communes avoisinantes.

A ce stade de la procédure, nous allons de découvertes en découvertes. Nous avons découvert qu’en 2001, Danone avait parfaitement conscience de l’impact sur la propriété, et on se demande aujourd’hui si l’État aussi était informé de cet impact. Autrement dit, est-ce que Volvic a eu des droits de pompage en connaissance de cause, ou pas ?”, s’interroge le propriétaire, qui a fait appel à l’avocate et ancienne ministre de l’Environnement, Corinne Lepage.

Il faut que l’État fasse son travail, il vient d’autoriser à Danone de nouveaux prélèvements, c’est absolument inacceptable. Ce qui était possible il y a 20 ans, ne l’est plus aujourd’hui, dans un contexte de réchauffement climatique.
Corinne Lepage
avocate de M. de Féligonde

Aujourd’hui, Edouard de Féligonde demande la remise en fonctionnement de sa pisciculture. “Ce que j’attends de Danone et de l’Etat c’est de la transparence, de l’honnêteté, et de reconnaître l’ensemble des problèmes. Et qu’on arrête de travailler en catimini, à nous faire constater des choses sans que nous soyons prévenus, alors que l’ensemble des autorisations sont données sous réserve du droit des avaliers”, insiste-t-il.

"On craint le pire"

Ces interrogations autour de la gestion de l'eau sont partagées par nombre d'habitants dans la région. Jacky Massy est président de l’association PREVA, qui milite pour la préservation de l’environnement dans les communes environnant Volvic. Il a constaté de nombreux changements dans la région, en très peu de temps. “Quand je suis arrivé dans le secteur il y a une quinzaine d’année, il y avait de l’eau, il y avait des truites et des écrevisses. C’était vraiment un lieu très agréable, la vie foisonnait. Mais depuis trois, quatre ans, on voit à l’étiage qu’il n’y a plus rien, il n’y a plus une goutte dans les ruisseaux”.

Lui aussi s’inquiète des prélèvements d’eau : “Ils sont hyper conséquents, pour donner une indication, c’est plus de 20 000m3 certains jours, l’été. Ça part par camions, par trains, mais également dans la consommation d'eau courante. On craint le pire. On craint que l’aquifère, la nappe de Volvic, s’épuise à cause de ces prélèvements. On craint qu’un jour on nous dise « il n’y a plus d’eau pour vous dans la nappe de Volvic, on va vous passer à l’eau [de la rivière de] l’Allier »”, indique Jacky Massy.

Face au manque de communication de la part de Danone et des services de l’Etat, les habitants ont décidé de s’organiser. En mai dernier ils ont créé le collectif Eau Bien Commun 63, qui regroupe plusieurs dizaines d'associations environnementales et citoyennes, ainsi que le syndicat agricole Confédération paysanne Puy-de-Dôme.

L’État français a fait une loi disant que l’eau, qui est un bien commun, doit aller en priorité aux populations et à la préservation des écosystèmes et de la biodiversité, avant d’être utilisée à des usages commerciaux, industriels ou agricoles. Donc tout simplement, on demande aux services de l’État, au niveau du département, qu’ils appliquent cette loi.
Laurent Campos-Hugueney
porte-parole du collectif Eau bien commun 63.

Le collectif demande la baisse des prélèvements de Danone, mais il cible aussi les secteurs agricoles très gourmands en eau, comme le raconte le porte-parole, Laurent Campos-Hugueney : “Dans la plaine, il y a la société Limagrain qui cultive un maïs semence à grand renfort d’irrigation, et une grande partie de cette production part à l’exportation. On demande donc que cette eau, qui devient rare, aille non pas à une agriculture destinée à l’exportation, mais une agriculture qui soit au bénéfice direct de la population, pour nourrir les populations en proximité."

L'usine de la Société des eaux de Volvic.
EuronewsL'usine de la Société des eaux de Volvic.

"Nous suivons en permanence l'évolution de cette ressource"

Plus globalement, les membres du collectif souhaitent être intégrés pleinement aux discussions et aux décisions. “On souhaite que l’État reprenne la main, et fasse une investigation pour mesurer l'état de santé de la nappe d'eau, voir si elle se recharge convenablement, durablement. Si ce n'était pas le cas, il faudrait imaginer avec l’État, et toutes les parties prenantes, un mode de gestion plus durable. Quitte à revoir les consommations, les prélèvements des uns et des autres”, résume Jacky Massy.

La Société des Eaux de Volvic assure pour sa part faire déjà des efforts, notamment en période de sécheresse.

Nous suivons en permanence comment évolue cette ressource en eau et nous adaptons nos prélèvements en fonction de ces évolutions. Si on regarde par rapport à notre autorisation, on est à peu près 10 % en dessous de notre droit de prélèvement, et lors des dernières périodes estivales, nous avons réduit entre 10 et 16% les quantités d'eau prélevées.
Cathy Le Hec
responsable des politiques de protection des sources Danone.

Cathy Le Hec, responsable des politiques de protection des sources Danone, se dit à l’écoute des interrogations des habitants : “Face aux inquiétudes, nous avons la volonté d’être au cœur des discussions. Nous devons nous demander si nous sommes tous préparés à cette évolution climatique, qui va nécessité de repenser le partage de la ressource en eau et de faire en sorte que l’environnement soit toujours au centre de nos discussions”.

Le changement climatique aggrave la situation

Si la SEV met en avant le changement climatique et les sécheresses pour expliquer la tarissement des cours d’eau, Edouard de Féligonde affirme qu’il n’en est rien : “Une goutte d’eau met quatre à cinq ans pour arriver dans l’impluvium [là où sont recueillies les eaux de pluie et de fonte des neiges]. Lorsqu’on a eu nos premiers gros problèmes en 2017, c’est à dire une rupture d’eau totale, si vous remontez quatre à cinq ans en arrière, il n’y avait pas de sécheresse. Donc ce n’est pas l’effet sécheresse”.

Toutefois si rien n’est fait, la raréfaction des pluies risque d’accentuer les tensions autour du partage de l'eau, comme le résume Laurent Campos-Hugunet : “Le changement climatique aggrave cette situation des prélèvements inconsidérés de l’eau. Contrairement à une image répandue, l’Auvergne n’est pas un immense réservoir d’eau. Les réserves sont assez réduites, du fait du relief de la région.”

Pour apaiser les populations, il faut absolument avoir ce tour de table le plus vite possible, tous ensemble, conclut Jacky Massy. Et tous ensemble, ça comprend aussi les mouvements citoyens.