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100 jours après l'élection contestée de Loukachenko, le Bélarus toujours dans l'impasse

100 jours après l'élection contestée de Loukachenko, le Bélarus toujours dans l'impasse
Tous droits réservés  Dmitri Lovetsky/Copyright 2020 The Associated Press. All rights reserved
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Cent jours se sont écoulés depuis la réélection contestée d'Alexandre Loukachenko lors d'un scrutin où le leader biélorusse a remporté un improbable 80% des voix. Le mouvement de protestation qui a explosé après l'élection , lui, se poursuit, même face à une répression policière de plus en plus violente.

Plus de trois mois se sont écoulés depuis l'élection du 9 août et la situation en Biélorussie est, de l'avis de la plupart, dans une impasse. Le président Loukachenko, soutenu par Moscou, reste au pouvoir et ses principaux opposants politiques sont soit en exil, soit en prison. Dans les rues, la violence policière débridée contre les manifestants se poursuit.

Le 12 novembre, Raman Bandarenka, 31 ans, est mort après avoir été passé à tabac par la police. Cette mort a suscité une condamnation par l'Union européenne, qui a demandé la fin de la répression des manifestations et des sanctions supplémentaires à l'encontre de M. Loukachenko, de sa famille et de son entourage.

Mais M. Loukachenko n'a pas mentionné la mort du manifestant dans une interview aux médias d'État le 13 novembre, arguant que les troubles dans les rues de Minsk et d'autres villes étaient illégitimes et les comparant à d'autres "révolutions de couleur" soutenues par l'Occident ailleurs dans l'Europe post-soviétique.

"Nous considérons sans équivoque que les événements qui ont eu lieu dans le pays après les élections sont une tentative de coup d'État anticonstitutionnel", a déclaré M. Loukachenko.

Mais malgré la répression — 17 000 personnes ont été arrêtées et beaucoup d'entre elles ont été sévèrement battues depuis le début du mouvement de contestation — les protestations à Minsk et dans d'autres villes se poursuivent.

"Il faut comprendre que les protestations biélorusses sont avant tout "contre" et non "pour". Elles sont contre le régime Loukachenko et pour tout le monde. C'est ce que pensent la plupart des Bélarusses", rappelle à Euronews Ales Kirkievicz, journaliste, écrivain et membre du conseil du Front populaire bélarusse.

Pas de solution de remplacement évidente

Mais c'est peut-être là que réside le problème. Au cours des 26 dernières années passées à la tête du Bélarus, M. Loukachenko a purgé à la fois ses adversaires et ses successeurs potentiels, créant autour de lui un vide de leadership qui exclut tout rival politique en dehors de sa propre famille. Pendant ce temps, le parlement du Bélarus est largement dépourvu de pouvoir et contient peu de figures qui pourraient remplacer le président Loukachenko.

"Le fait est qu'à l'heure actuelle, il n'y a pratiquement personne sur la scène politique bélarusse, ni dans l'entourage de Loukachenko ni dans l'opposition, qui pourrait être considéré comme un successeur possible. De ce point de vue, les meneurs et meneuses des manifestations ne semblent pas avoir un véritable poids politique et ne joueront très probablement qu'un rôle transitoire", explique Rumen Dobrinsky, de l'Institut d'études économiques internationales de Vienne.

Parmi les alternatives, il existe Sviatlana Tikhanouskaya, qui est arrivée deuxième aux élections du 9 août, bien que les chiffres de l'opposition affirment qu'elle a fait beaucoup mieux que ce que les résultats officiels laissaient entendre. Mme Tikhanouskaya, qui est actuellement en exil, est considérée par les personnes extérieures au Belarus comme l'héritière présumée, mais on sait peu de choses sur son programme politique au-delà de l'organisations de nouvelles élections.

"Les gens ne savent toujours pas ce que son programme offre spécifiquement, ce que sera le Bélarus si elle devient présidente", souligne M. Kirkievicz.

Il faut ajouter à cela qu'elle a déclaré qu'elle souhaitait seulement présider à une transition du pouvoir et qu'elle ne se présenterait pas à la présidence.

Il y a aussi Viktar Babaryk, un banquier qui a d'abord été empêché de s'inscrire à l'élection et ensuite jeté en prison, où il est toujours. "C'est un leader fort, avec un bon historique de gestion et des compétences diplomatiques. On ignore à quel point il a changé pendant son séjour en prison, mais si ses ambitions politiques demeurent, je pense qu'il aura une sérieuse chance", estime M. Kirkievicz.

Mais outre les personnalités disparates, les objectifs de l'opposition sont loin d'être communs. Il y a ceux qui, dans la rue, veulent que M. Loukachenko disparaisse mais ne savent pas qui le remplacera. Il y a M. Babaryka, qui est en prison. Il y a le Conseil de coordination dirigé par Mme Tikhanovskaya, qui est en exil et ne peut avoir que peu d'impact sur la situation sur le terrain.

"C'est pourquoi de nombreuses personnes, dont Mme Tikhanovskaya, parlent de changer de tactique. La manière dont cela devrait se faire n'est pas encore précisée. La situation est donc toujours dans l'impasse : les autorités ne sont pas prêtes à dialoguer selon les termes de l'opposition, et celle-ci ne peut proposer que des rassemblements de masse dans les rues. Pour l'instant, c'est une impasse", constate M. Kirkievicz.

En dehors du Bélarus, la pression sur le président Loukachenko augmente. L'UE a imposé des sanctions à des dizaines de responsables de son régime à la suite de l'élection, et le 13 novembre, Peter Stano, porte-parole de l'UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, a menacé de prendre d'autres mesures, notamment de nouvelles sanctions.

Entre-temps, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a suggéré que l'UE pourrait récompenser une transition démocratique au Bélarus par des moyens économiques.

"L'influence économique de l'Europe est immense. C'est à nous de faire un usage plus stratégique de notre poids économique. C'est à nous de prendre des positions claires et de les faire respecter par des actions plus fortes", a-t-elle déclaré.

Le poids des industries d'État

Ce n'est pas une coïncidence si Mme Von der Leyen mentionne l'économie, car les perspectives économiques du Bélarus ne sont pas optimistes. La Russie a commencé à retirer ses subventions énergétiques, l'inflation monte en flèche et le gouvernement bélarusse est à court de liquidités. Des analystes prévoient que le Bélarus devra emprunter 3,3 milliards de dollars, soit environ 7 % du PIB total du pays au cours des 12 prochains mois, simplement pour assurer le service de la dette extérieure.

L'une des plus grosses dépenses est celle des énormes industries d'État, nationalisées, qui emploient des milliers de Bélarusses et qui n'ont survécu que grâce aux énormes subventions publiques. Le président Loukachenko est dans l'incapacité de privatiser ces énormes entreprises inefficaces, car cela conduirait nécessairement à un chômage de masse, ce qui insufflerait un élan encore plus grand au mouvement d'opposition.

M. Dobrinsky soutient que ces emplois font partie du contrat social entre le président et les Bélarusses qui, depuis 1994, lui a permis d'apporter stabilité et emplois à sa population en échange d'un manque de liberté politique et d'un régime qui est en fait autocratique. Ce contrat, cependant, est aujourd'hui pour ainsi dire rompu.

"À toutes fins utiles, ce système s'est effondré en 2020, et nous voyons maintenant ses décombres dans les rues de Minsk", estime M. Dobrinsky.

Il ajoute cependant que le processus avait commencé plus tôt, alors que le dirigeant se détachait de plus en plus des citoyens ordinaires.

Puis la pandémie de Covid-19 a frappé, et M. Loukachenko a refusé de mettre le pays en quarantaine contre l'avis même de ses propres collaborateurs. Enfin, les tentatives de manipulation des résultats des élections en août ont été "l'étincelle qui a déclenché l'indignation de la population".

Vladimir Poutine, lui, n'a pas oublié que le président bélarusse a signé le traité sur la création du pays avec la Russie il y a près de 30 ans et qu'il n'a cessé depuis de pousser M. Loukachenko à faire du Bélarus un voisin docile. En effet, si la Russie a mis fin à ses subventions massives au Belarus, c'est pour faire pression sur Minsk.

L'opposante bélarusse Svetlana Tikhanovskaïa se dit prête à discuter avec le Kremlin

Pour Eliza Kania, politologue à l'université Brunel de Londres, étant donné la dépendance financière totale de M. Loukachenko vis-à-vis de la Russie, seul le soutien de Moscou le maintient au pouvoir.

"Il est très probable que sans le soutien de Moscou, Loukachenko ne pourra pas garder son pouvoir", affirme-t-elle. "En interne, il compte sur sa base politique la plus dure et essaie de la radicaliser pour réprimer les protestations et terroriser le public".

M. Poutine a averti à plusieurs reprises que la Russie interviendrait s'il y avait une tentative des puissances européennes de provoquer un changement de régime au Belarus, avertissant que des "éléments extrémistes" dans le pays se livraient au "banditisme" et que la Russie pourrait déployer des forces de l'ordre si nécessaire.

Compte tenu de ce soutien, quel espoir pour l'opposition ?

"Loukachenko n'a plus de légitimité sur le plan social, ni la confiance du peuple bélarusse", explique Mme Kania. "Les protestations elles-mêmes ne changeront pas cette situation à long terme, la question est donc de savoir comment mettre à jour les tactiques politiques, pour créer un espace de négociation qui va au-delà des manifestations de rue".

Il y a peut-être des failles dans l'armure fabriquée en Russie du président Loukachenko. Sergueï Lavrov, le ministre russe des Affaires étrangères, a récemment suggéré que le Bélarus devrait mettre en œuvre une "réforme constitutionnelle". Il y a toujours la possibilité qu'Alexandre Loukachenko devienne si toxique que même Moscou se décide à le lâcher. Mais le problème de savoir qui exactement le remplacera reste entier.

"En pratique, la seule concession dont parle le président Loukachenko est la réforme constitutionnelle. Sous quelle forme et ce qu'elle sera - personne ne le sait. Mais il ne va pas abandonner le pouvoir et partir, s'enfuir ou capituler", fait observer M. Kirkievicz.