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Le "Jeu de la Dame", ou la parité mise en échec

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Par Anne-Lise Fantino
Le "Jeu de la Dame", ou la parité mise en échec
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C'est un succès auquel la plateforme de streaming ne s'attendait sûrement pas, et pourtant, "Le Jeu de la Dame" est devenu la mini-série la plus regardée sur Netflix. Plus de 62 millions de foyers se sont laissés emporter par l'adaptation de l'oeuvre de Walter Tevis en un peu moins d'un mois, un véritable record.

L'auteur, qui a publié ce roman en 1983, a puisé dans ses souvenirs de joueur de classe C et dans sa dépendance aux traitements, administrés dans sa jeunesse en raison d'un rhumatisme cardiaque, pour construire cet univers singulier.

Mais pour ce qui est du personnage de Beth Harmon, le romancier a eu recours exclusivement - ou presque - aux ressorts de la fiction, tant la présence des femmes en compétition relevait à cette époque de l'exception dans le milieu des échecs, et tant le jeu de haut niveau est encore largement resté à dominante masculine.

En 1983, pas l'ombre d'une joueuse dans les 50 premières places du classement mondial, et peu nombreuses ont été celles à crever par la suite un plafond de verre qui a bien du mal à s'effriter au fil des ans.

Pour trouver une source d'inspiration qui converge avec la réalité, il faut regarder du côté des pionnières, et remonter au début du XXe siècle.

Maria Teresa Mora Iturralde, joueuse cubaine âgée de 20 ans en 1922, avait vaincu tous ses adversaires masculins et obtenu le titre de championne d'échecs de Cuba, et d'Amérique Latine.

La légende veut qu'elle ait été la seule femme à avoir battu José Raúl Capablanca, considéré comme l'un des plus importants grands maîtres de l'histoire des échecs, et qui a aussi eu sa place dans la série à succès.

Celui qui a été champion du monde d'échecs de 1921 à 1927 et mentor de la jeune femme, a évoqué son apprentie dans l'un de ses ouvrages, en la décrivant comme "probablement la joueuse la plus forte du monde". Mais au lieu de poursuivre une ascension fulgurante, sous de pareils auspices, cette dernière a vu la compétition de 1922 mettre un point final à sa trop courte carrière, pour finir dans les oubliettes de l'Histoire. Seul le blog spécialisé Havana3am a rouvert ce chapitre pour s'intéresser au parcours inachevé de cette joueuse, pourtant dotée d'un potentiel qui aurait pu la conduire bien au-delà des frontières cubaines.

Mais il faudra attendre 1978 pour voir une femme décrocher pour la première fois le Graal des échecs, le titre convoité Grand maître international. Nona Gaprindashvili, championne du monde de 1962 à 1975, l'avait déjà obtenu dans la catégorie féminine treize ans plus tôt.

AP/AP
Lisa Lane lors des championnts du monde d'échec féminins, Yougoslavie, 1961.AP/AP

Et c'est véritablement la Hongroise Judit Polgar qui parviendra à s'imposer dans le top 10 Mondial dans les années 1980, et qui a décidé de mettre un terme à sa carrière il y a tout juste six ans.

Aussi sereine devant un plateau que Beth était hantée par ses addictions, celle qui a battu en 2002 Garry Kasparov, l'un des joueurs les plus emblématiques de la discipline, est aussi le pur produit d'une éducation marquée par une initiation précoce aux échecs, et le fruit d'un travail sans relâche instillé par son père, Laszlo Polgar, pionner des expériences pédagogiques qui a élevé ses trois filles en retrait du système scolaire, afin de les destiner à s'illustrer dans le noble jeu.

L'ancien champion Bobby Fischer ne faisait guère de mystère d'une misogynie patentée, comme l'illustre cette interview dans laquelle il ne soupçonnait pas une femme de pouvoir le vaincre en tournoi, et dont la place était selon lui plutôt "à la maison à attendre leur mari", que sur le "champ intellectuel".

L'un des meilleurs joueurs de tous les temps, Garry Kasparov, qui a travaillé aux côtés des créateurs de la série de Netflix, ne s'est montré guère plus pondéré dans son appréciation des adversaires féminines.

Dans "Le Jeu De la Dame", le soutien des joueurs vaincus par Beth, qui finissent par former une véritable équipe pour l'accompagner dans son ascension, reste trop beau pour être vrai, selon Judit Polgar.

Dans une interview au New York Times, elle estime qu'ils "étaient trop aimables", comparé à la réalité des compétitions, et qu'au gré de ses victoires, il n'avait pas été rare d'"entendre des commentaires et parfois des plaisanteries mettant en cause [sa] capacité [à jouer], censés être drôles, mais finalement blessant".

Pas un seul de ses adversaires n'a d'ailleurs une seule fois abandonné la partie, en se fendant d'un baise-main. "Certains refusaient de me serrer la main", se souvient-elle au contraire, "l'un d'entre eux s'est même frappé la tête contre l'échiquier à l'issue de sa défaite".

Aujourd'hui, seules 37 femmes figurent parmi les quelque 1 700 grands maîtres reconnus dans le monde entier, et une seule d'entre elles s'est frayé une place dans le top 100 des meilleurs joueurs de la planète, Hou Yifan (88e).

Mais l'appétence quelque peu inattendue du public pour une série mettant en scène ce milieu d'ordinaire si discret aura eu le mérite de lancer le débat sur la place des joueuses, alors que les lignes semblent bouger timidement.