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Podcast | Une vie dans l'ombre : ce que signifie être homosexuel à Dakar

Dans cet épisode, la journaliste Marta Moreiras, basée à Dakar, explore le tabou des Góor-jigéen.
Dans cet épisode, la journaliste Marta Moreiras, basée à Dakar, explore le tabou des Góor-jigéen.   -   Tous droits réservés  Dans la tête des hommes
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Junior est un jeune Sénégalais qui vit avec un secret ; ni sa famille, ni ses amis d’enfance ne soupçonnent l’existence d’une partie de son identité. Junior est gay, ce qu'il n'ose pas dévoiler de peur d'être rejeté, persécuté et même emprisonné. Comme lui, beaucoup d'autres Sénégalais vivent dans la clandestinité pour tenter de passer inaperçu dans les rues de Dakar.

Dans cet épisode de notre podcast, la journaliste Marta Moreiras, basée à Dakar, explore le tabou des Góor-jigéen. Un terme en wolof qui signifie littéralement "homme-femme", mais qui, dans les faits, est utilisé pour insulter ceux perçus comme homosexuels et ainsi dénigrer leur virilité.

Bienvenue dans Dans la tête des hommes, une série originale et un podcast d'Euronews qui explorent comment les injonctions sociales pour être "un homme, un vrai " nuisent aux familles et aux sociétés.

Suivez-nous le long d'un voyage à travers le continent africain à la rencontre d'hommes qui défient des siècles de stéréotypes sur la virilité et sur ce que signifie être un homme.

Dans le prochain épisode, nous examinerons l'origine de l'homophobie au Sénégal. Est-il vrai que les Góor-jigéens étaient autrefois largement acceptés et respectés ? Y a-t-il des Sénégalais qui se souviennent encore de cette époque ? Ce prochain épisode sera publié le jeudi 7 janvier.

Avec des reportages et des montages originaux de Marta Moreiras à Dakar, au Sénégal ; Naira Davlashyan, Marta Rodriguez Martinez, Arwa Barkallah & Lillo Montalto Monella à Lyon & Lory Martinez à Paris, en France ; Clizia Sala à Londres, au Royaume Uni. Conception de la production par le Studio Ochenta. Habillage musical par Gabriel Dalmasso. Rédacteur en chef Yasir Khan.

Musique : Sahad Sarr est l’auteur des compositions, Sahad and the Nataal Patchwork l’interprète et Patchworld Production le producteur.

Ont aussi contribué à cet épisode : Ivan Sougy, Sylvain Dutang et Thomas Seymat.

Retrouvez nos précédents épisodes sur des hommes luttant contre les violences domestiques au Burundi

Script complet de l'épisode :

LES GÓOR-JIGÉEN AU SÉNÉGAL: LE SECRET

EPISODE 5

Arwa Barkallah: Cette rumeur que vous entendez, c’est d’un groupe d'étudiants de l'université Cheikh Anta Diop de Dakar. Nous sommes en 2016, et ces jeunes hommes se mettent en tête un projet qui fait froid dans le dos : chasser les homosexuels de leur campus, ce jour-là, un jeune homme accusé d’avoir fait des avances à un autre étudiant. Écoutez plutôt.

“Non à l'homosexualité.”

Au Sénégal comme ailleurs, adopter un attitude dite "féminine" est très associé à l’homosexualité. Les hommes ont intérêt à être forts, un mâle alpha, qui appartient au masculin. Les hommes n’ont donc pas - entre guillemet “intérêt” à être gay.

Bonjour et bienvenue dans ce nouvel épisode de “Dans la tête des Hommes” Je m’appelle Arwa Barkallah et dans cet épisode, nous vous emmenons au Sénégal, en Afrique de l’Ouest, pour parler d’homophobie. “Dans la tête des hommes'' est le nouveau podcast d’Euronews qui interroge les masculinités dans les sociétés et les familles à la rencontre des hommes à l'origine de biens des solutions.

Junior :Bonjour, moi c'est Junior. J'ai vingt-cinq ans et dans la vie courante j'étudie, je fais toujours mes études en communication dont je serais diplômé en décembre en communication et marketing.

Arwa Barkallah : Nous rencontrons Junior, dans un café calme du quartier Mermoz, sur la côte ouest de Dakar, la capitale. Junior est un homme très poli et plutôt du genre timide.

Il est plutôt svelte, élancé, a priori, rien ne le démarque de la population dans ses gestes ou son attitude. Comme beaucoup de Sénégalais, il apporte beaucoup de soin à ses vêtements. Un homme ordinaire pourrait aisément se fondre dans la foule dakaroise.

Junior est très souriant quand il nous renseigne sur son métier, qu’il souhaite garder secret. D’ailleurs Junior n’est pas son vrai prénom. C’est la condition avec laquelle il accepte de nous raconter une autre part de son identité qu’il préfère cacher à sa famille aussi.

Junior:Personne, ne le connaît et je n'ose pas leur en parler. Je n'ose pas leur en parler. Pourquoi ? Parce que tu le fais après ça va créer encore du bouquant, un rejet total. Et même si tu deviens quelqu'un, ils vont te rejeter.

Arwa Barkallah : Junior est gay. Au Sénégal, on les appelle les ‘góor-jigéen’, un quolibet pour se moquer d’eux. Junior a compris qu’il était attiré par les garçons durant son adolescence. Mais il lui a fallu du temps avant de comprendre que cela faisant entièrement parti de lui

Junior :J'étais avec un ami, on jouait tous brusquement. J'étais dans un quartier populaire quand même. Donc, on avait l'habitude de jouer entre nous, les hommes. Bon, finalement, on a pu regarder un film qui était un peu excitant par rapport à notre âge. On se permet d’y aller chez lui, de jouer ensemble.

Arwa Barkallah : De retour chez lui, ces pensées m'ont fait réfléchir. Longuement. C’est là que l'évidence s’est révélée à lui.

Junior : _J'ai été choqué ce jour là parce que je n'arrêtais pas de pleurer, parce que je me disais qu'il y avait quelque chose qui était anormal qui venait de ressortir. Du coup, je ne pouvais pas l'accepter. Je n'arrêtais pas de me poser des questions, mais aussi j'étais fâché contre mon ami, je ne lui parlais plus pendant presque plus de deux mois._

Arwa Barkallah : Junior prend soin de ne pas parler trop fort, pour ne pas attirer l’attention d’une oreille qui traîne dans la cafétéria. Il n’a pas envie qu’on le traite de goor-jigeen.

Mais que veut dire ce mot en wolof, la langue vernaculaire du pays, comprise par 90% de la population. Babacar Mbaye est professeur d'études panafricaines à l'Université du Kent, au Etats-Unis.

Babacar Mbaye :‘Góor-jigéen’ ça veut dire homme, ‘góor’ en wolof, et ‘jigéen’, ça veut dire femme en wolof.

Arwa Barkallah : Ainsi les hommes font tout ce qui est en leur pouvoir pour ne pas être associé à cette image. Au Sénégal, la masculinité est érigée en performance de génération en génération à travers les rites traditionnels et culturels ou sportifs. Prenons l’exemple de la lutte sénégalaise.

L’importance des rites est primordiale dans ce type de discipline autant que la performance masculine. Dans les arènes et sous le regard attentif du public, adulés, ces grands gaillards ne portant qu’un genre de tissu autour de la taille appelé le ‘nguimb”. Ils portent également un certain nombre d’amulettes censées leur porter chance. Ils doivent montrer de quel bois ils se chauffent. De la démonstration à l'état pur. Du sang, de la sueur et des larmes : le corps presque nu des performeurs masculins est exhibé, en tant que conquérant. Le genre d’attitude qui est censé séduire les femmes.

Pour Junior, il s’agit en permanence de ne pas éveiller les soupçons.

Junior :Un homme ne doit pas s'habiller comme une femme, mais aussi un homme ne doit pas fréquenter les filles. C’est à dire pas comme des amies, mais comme des copines. Il y a plus d'interdits que de laisser faire.

Arwa Barkallah : Être gay au Sénégal, c’est s’exposer au insultes, au lynchage en place public, se faire poursuivre, être harceler, et même finir en detention. Être gay au Sénégal, ce n'est pas seulement considéré comme un sous-homme, mais comme un criminel.

La plupart décide de se “placardiser”, c'est-à-dire de ne pas révéler leur homosexualité en public. D’autres, décident de quitter le pays.

Pourquoi faut-il toujours que les hommes aient besoin de montrer ou de prouver leur masculinité ? Pourquoi la masculinité a-t-elle besoin de se manifester dans la performance ?

Mohamed Mbougar Sarr :Il y a une sorte de performativité qui fait que la virilité n'existe que si elle est montrée. C'est une sorte de redoublement, mais qui fait toute la complexité et parfois le ridicule d u fait de devoir jouer à être un homme.

Arwa Barkallah : Mohamed Mbougar Sarr est un auteur sénégalais. Il a écrit en 2018 “De Purs hommes” un roman qui raconte le regard que la société sénégalaise porte sur l’homosexualité, ce grand tabou.

Le sens de l’honneur, le sens de la combativité, ne pas se montrer vulnérable, tenir jusqu’au bout et serrer les dents. C’est ainsi que Junior nous décrit la masculinité telle que la société sénégalaise la perçoit, la construit. C’est une question d’honneur. Tout le contraire de ce qu’une femme pourrait être.

Junior :Selon la culture sénégalaise, Il y a plusieurs étiquettes qui donné à un homme, c'est-à-dire un homme ne doit pas se coiffer n'importe comment. Un homme ne doit pas s'habiller n'importe comment. Un homme ne doit pas pleurer. Un homme ne doit pas parler comme une femme.

Arwa Barkallah : Au Sénégal, la première loi qui pénalise l’homosexualité date de 1966.

Junior :Être gay c'est très difficile parce que tu as tendance à te cacher, à changer ton comportement, parce que les gens sont beaucoup plus radicaux et ils sont beaucoup plus méchants dans la manière dont ils les traitent, maltraitent même. Ça peut même aller les tabasser parfois et les torturer. Et jusqu'à quand ça va aller ? Ça va aller jusqu'à quand ? Il faut que ça s'arrête.

Arwa Barkallah : Lucas Ramon Mendos, de l’Association Internationale des Lesbienne, Gay, Bi, Intersexes et Personnes Trans (ILGA)

Lucas Ramón Mendos:Le schéma que nous avons en Afrique subsaharienne, l’Europe s’en est complètement débarrassé en 2014. Aujourd’hui une majorité des pays en Afrique ont conservé les lois coloniales et spécialement les anciennes colonies britanniques pénalisant la sodomie, les personnes ayant des relations homosexuelles et quelque soit l’endroit où ces relations ont lieu.

Arwa Barkallah : Mais Junior n’est pas seul à se préserver du jugement, du regard des autres. C’est le cas de milliers de personnes à travers le monde. A ce jour, 70 pays pénalisent et/ou criminalisent les relations LGBTQI+.

L'actualité fait régulièrement état des ces arrestations ou emprisonnement de personnes homosexuelles. En octobre dernier, 25 personnes soupçonnés d’avoir participé à un mariage gay ont été arrêtées dans le même quartier de Mermoz où nous avons rencontre Junior.

Junior :Comment vont-ils au sein de la famille ? Ils sont obligés de quitter le pays. Certains, s'ils n'ont pas le moral, ils ont tendance à se suicider ou bien même de faire une autre vie de vagabondage.

Arwa Barkallah : D'après l’Agence Européenne des droits fondamentaux, six personnes LGBT sur 10 craignent des représailles s'ils tiennent leur partenaires par la main, en public.

Milk (Gus Van Sant, 2008) :

Affrontez vos parents, affrontez vos amis, s'ils sont en fait vos amis. Affrontez vos voisins, affrontez vos camarades du travail ! Une fois pour toutes, démolissons les mythes et détruisons les mensonges et les distorsions.

La vie d’Adèle (Abdelatif Kechiche, 2013) :

Adèle: Je ne suis pas agressive, c’est elle qui m'agresse depuis une heure et demie en disant n’importe quoi. Je me défends, c’est tout.

L’autre fille: C’est toi qui est énervée, d’accord ?

Adèle: Je suis énervée, parce que tu dis n’importe quoi. Je ne suis pas lesbienne. Je te le dois dire comment ?

Les Roseaux Sauvages (Andre Techine, 1994) :

Je suis un péde...je suis un péde...je suis un péde.

Arwa Barkallah : La pandémie de COVID-19 n’a pas épargné les personnes gays des rumeurs les plus farfelues. Ils ont été accusés de propager le virus. Il en a été de même pour l'épidémie de VIH/Sida. Ecoutez le Professeur Mbaye:

Boubacar Mbaye :L'oppression, la violence que ces individus ont subi vers la fin des années 1990. Pendant la période où le sida et ces maladies-là étaient considérés comme des fléaux amenés par ces individus. Donc, c'était vraiment triste de savoir que, à ce moment-là, il n’y avait pas beaucoup de supports médicaux, de supports du genre économique pour ces individus-là.

Arwa Barkallah : Les politiques se sont servis de cela pour jeter l’opprobre sur les personnes homosexuelles. Il y a quelques mois de cela, le Président du Sénégal Macky Sall a confirmé que la dépénalisation de l’homosexualité ne serait pas - a court terme - au programme.

Président Macky Sall :Les lois de notre pays obéissent à des normes qui sont le condensé de nos valeurs de culture et de civilisation.

Arwa Barkallah: Mais l'hétéronormativité a-t-elle toujours été légion dans la culture sénégalaise ?

Junior:'Góor-jigéen' auparavant, ce n'était pas ça la conception, parce qu'il y avait des hommes qui s'habillent comme des femmes qui parlaient comme des femmes d'après les recherches que j'y eu à faire.

Arwa Barkallah: Dans le prochain épisode, de “Dans la Tête des hommes'', nous aborderons l’histoire du Sénégal en la matière. Les goorjigeen ont-ils toujours été persécutés dans le pays de la Teranga ?

Vous le saurez au prochain épisode de Dans la tête des hommes où nous voyagerons de nouveau, mais cette fois-ci, à travers le temps. Un temps où les ‘góor-jigéen’ étaient largement acceptés au Sénégal. Nous comprendrons les racines coloniales de cette homophobie qui s'est installée au fil de contact avec les cultures européennes.

Si vous découvrez notre série de podcast, allez-donc écouter nos épisodes précédents sur les Abatangamuco au Burundi, des hommes qui se lèvent contre les violences conjugales. Rendez-vous sur notre site internet pour plus de contenus. Quant à moi, Arwa Barkallah, je vous retrouve pour le prochain épisode.

CRÉDITS:

Cet épisode a été ponctué des chansons de Sahad Sarr, artiste et compositeur engagé dans le développement des populations rurales, ses autres œuvres sont disponibles sur sahadpatchwork.com.

Ce reportage est réalisé par Marta Moreiras à Dakar. Marta Rodriguez Martinez, Naira Davlashyan et Lillo Montalto Monella et moi-même produisons cet épisode depuis Lyon, en France. Lory Martinez est à Paris et Clizia Sala à Londres au Royaume-Uni.

Design et production des Studio Ochenta. Le thème musical est de Gabriel Dalmasso.

Un remerciement particulier à Natalia Oelsner pour la programmation musicale de cet épisode. Rédacteur en chef Yasir Khan.

Pour plus d’informations rendez-vous sur Euronews.com/danslatetedeshommes, suivez-nous sur Twitter, @euronews_fr et euronews_french sur Intagram.

Vous pouvez nous faire part de votre expérience et de votre vision de ce que c’est que d'être un homme aujourd’hui en utilisant le #DansLaTeteDesHommes.

Ce programme a été rendu possible grâce au concours de la Fondation Bill et Melinda Gates et le Centre européen de journalisme, le ECJ, via le Fonds européen pour le développement du journalisme.

Ce podcast est disponible en anglais et s'appelle Cry Like a Boy.

Ce programme est financé par le European Journalism Centre, dans le cadre du programme European Development Journalism Grants, avec le soutien de la Fondation Bill and Melinda Gates.