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Caricatures et terrorisme islamiste : des plaies ravivées en Europe

Par Monica Pinna
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La France a été touchée en plein cœur par l'assassinat brutal de Samuel Paty en octobre suscitant une onde de choc qui va bien au-delà des frontières du pays.

L'enseignant a été décapité parce qu'il faisait son métier : montrer des caricatures controversées du prophète de l'Islam Mahomet lors d'un cours sur la liberté d'expression.

Aujourd'hui, aux Pays-Bas, d'autres professeurs craignent pour leur vie pour avoir abordé le sujet en classe.

Un enseignant menacé à Rotterdam

L'un des enseignants de l'Emmauscollege de Rotterdam est absent depuis des semaines. Il vit sous protection après avoir reçu des menaces suite à la commémoration organisée au sein de l'établissement en hommage à Samuel Paty. C'est dans ces circonstances que des élèves ont remarqué une caricature de soutien à Charlie Hebdo affichée dans sa classe depuis cinq ans.

Du côté des lycéens, les avis sont tranchés. "Ce professeur faisait usage de ses droits constitutionnels pour exprimer son opinion," estime un adolescent avant d'ajouter : "Si vous n'êtes pas d'accord, vous lui en parlez et vous lui demandez gentiment de retirer l'affiche."

Une jeune fille indique de son côté : "Montrer des choses positives sur la religion, c'est bien. Mais les caricatures, le plus souvent, c'est négatif !" fait-elle remarquer. Un autre élève va plus loin : "Je ne crois pas que ce soit approprié de les afficher à l'école, en particulier quand il y a des enfants qui ont certaines croyances."

Un débat relancé aux Pays-Bas

Cette affiche qui a relancé le débat au sein de la société néerlandaise, c'est un dessin intitulé "Immortel" sur lequel un caricaturiste de Charlie Hebdo décapité tire la langue à un djihadiste brandissant une épée ensanglantée. Certains élèves du lycée ont mal interprété le dessin en assimilant le djihadiste à Mahomet.

Une photo de la caricature affichée en classe a été postée sur les réseaux sociaux peu après la commémoration en l'honneur de Samuel Paty. Sa publication s'est accompagnée de menaces. Une jeune élève a été arrêtée. L'établissement n'a pas souhaité répondre à nos questions.

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Dans ce lycée de Rotterdam, un enseignant a reçu des menaces pour une caricature de Charlie Hebdo qui était affichée dans sa classeeuronews

Nous avons sollicité huit mosquées et le même nombre d'écoles et personne n'a accepté de nous rencontrer pour parler des caricatures et de la liberté d'expression.

Finalement, un enseignant d'un autre établissement a bien voulu nous donner son point de vue. Il a voulu conserver l'anonymat. Nous lui avons demandé s'il faut ou non montrer ces dessins à l'école. "La provocation doit avoir un but," déclare-t-il. "Si on veut choquer, puis avoir une discussion avec les enfants à ce sujet, alors ça peut être acceptable, mais, vous savez, je parle aussi de sexe dans ma classe, on parle de films pornographiques et je n'en montre pas : on peut en parler sans montrer d'images," assure-t-il.

"La liberté d'expression n'est pas sans limite"

Suite à cette affaire, deux imams néerlandais ont réclamé le rétablissement de la loi contre le blasphème abrogée en 2013.

Mais d'autres comme Dilan Yeşilgöz-Zegerius, députée du parti conservateur au pouvoir, estiment que la liberté d'expression doit être protégée. "Nous serons plus durs dans notre attitude à l'égard de ceux qui menacent les caricaturistes, les journalistes, les avocats et les juges," a-t-elle lancé dans un post.

Qu'en pensent les dessinateurs eux-mêmes ? Nous avons demandé à Tjeerd Royaards, chef de file d'un mouvement de caricaturistes internationaux basé à Amsterdam, si le moment était venu pour tracer une ligne rouge dans leur travail.

"Faire de la satire et des dessins éditoriaux, c'est travailler à la marge de la liberté d'expression et explorer quelles sont les limites," dit le rédacteur en chef de ce groupement. "La difficulté de l'époque actuelle, c'est que la violence est à prendre en compte quand on parle des conséquences des dessins," poursuit-il. "Mais je ne crois pas qu'instaurer de nouvelles limites aidera parce que ce sera un terrain glissant," affirme-t-il.

"Les caricaturistes ont une forme d'autocensure, ils ont des sujets qu'ils abordent ou pas dans leurs dessins, ils ont des références visuelles qu'ils utilisent ou pas : la liberté d'expression n'est pas sans limite," estime-t-il.

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Tjeerd Royaards, chef de file d'un mouvement de caricaturistes internationaux, dans son bureau à Amsterdameuronews

Un déferlement de violence en Europe

Comment un dessin satirique peut-il déclencher une telle violence aux Pays-Bas comme dans d'autres pays européens ? La question est brûlante depuis quinze ans : en 2005, le journal danois Jyllands-Posten a été le premier à publier des caricatures du prophète Mahomet. Le journal français Charlie Hebdo les a reprises, puis en a ajoutées. En 2006, Philippe Val, son ancien directeur, assurait : "Exercer son droit à la liberté de caricature et de la presse, ce n'est pas une provocation."

En 2015, l'assaut mené à Charlie Hebdo a marqué le début d'une série d'attentats qui ont fait environ 400 morts en Europe dont plus de 200 en France.

Récemment, Samuel Paty a été l'une des victimes du terrorisme islamiste. Puis quelques semaines après son assassinat, trois personnes ont été tuées à Nice, dans une attaque menée à l'intérieur d'une église catholique. Vienne a ensuite été prise pour cible : une fusillade près d'une synagogue revendiquée par l'État islamique a fait quatre morts.

Quelle voix pour les musulmans ?

Revenons aux Pays-Bas : à quel point l'islam radical est-il répandu sur place ? Ce pays est-il fertile pour une attaque terroriste ?

Nous avons interrogé une organisation musulmane qui représente 70 mosquées à Rotterdam. Sa mission : faire le lien entre l'Islam et les institutions séculières.

"Je ne peux pas garantir à 100% qu'une attaque ne se reproduira pas ici," explique Zakaria Chiadmi, représentant de l'organisation. "Nous avons eu notre part d'incidents aux Pays-Bas : ils n'émanaient pas directement de la communauté musulmane, mais de combattants solitaires," dit-il.

L'ombre de Theo Van Gogh

Le meurtre qui est gravé dans la mémoire de tous les Néerlandais, c'est celui en 2004 de l'une des personnalités les plus célèbres et controversées du pays, le réalisateur et producteur de cinéma Theo Van Gogh. L'"enfant terrible" néerlandais a payé de sa vie, ses provocations à l'égard de l'Islam.

L'éditorialiste Ebru Umar a travaillé avec Theo Van Gogh pendant des années. Elle défend ardemment la liberté d'expression. Elle sait quel prix cela peut coûter. "Tout ce qu'on écrivait, c'était exigeant, mais il y avait de l'humour," estime-t-elle. "On n'aurait jamais pu imaginer qu'un meurtre serait commis pour des raisons religieuses liées à l'Islam et c'est ce qui s'est passé," raconte-t-elle.

Theo Van Gogh avait des idées de droite et aimait provoquer comme dans son documentaire sur les femmes et l'Islam ("Submission Part 1"). Les scènes explicites qu'il renferme font partie des raisons qui ont poussé son meurtrier à agir : un Néerlandais musulman.

Aujourd'hui, sa collègue condamne le silence qui peut s'installer après ce type d'événement. "C'est arrivé en France aujourd'hui, mais un jour, ça se produira ici également," prévient-elle. "On se contente d'ignorer cela tant que ce n'est pas devant notre porte, tant que cela ne nous touche pas : on se tait, c'est tout," déplore-t-elle.

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L'éditorialiste Ebru Umar, ancienne collègue de Theo Van Gogh : "Tout ce qu'on écrivait, c'était pour s'amuser"euronews

"L'environnement est devenu plus complexe pour dessiner des caricatures"

Alors qu'en 2005 et 2006, de violentes manifestations avaient éclaté dans le monde musulman après la publication des premières caricatures de Mahomet, des scènes similaires se sont produites dans des pays musulmans après l'annonce du président français de l'intensification de la lutte contre l'Islam radical. Une position qu'il a prise aussi bien avant qu'après la mort de Samuel Paty.

Faut-il en déduire que rien n'a changé depuis 2015 ? Nous posons la question à Tjeerd Royaards, rédacteur en chef du mouvement de caricaturistes. "Depuis Charlie Hebdo, c'est devenu plus dangereux, plus imprévisible, on a reçu de nouvelles menaces à cause de notre travail," fait-il savoir. "Donc de manière générale, l'environnement est devenu plus complexe pour dessiner des caricatures," dit-il.

De nombreuses questions restent sans réponse : la notion de blasphème doit-elle être reconsidérée par la communauté musulmane ? Ou les pays occidentaux doivent-ils repenser leurs principes laïcs et s'adapter à une population de plus en plus diverse ?

Journaliste • Monica Pinna