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Glyphosate : l'Europe divisée par le pesticide le plus utilisé au monde

 Une fausse bouteille d'herbicide Roundup est exposée lors d'une manifestation de soutien au maire Daniel Cueff, poursuivi pour avoir interdit les pesticides à Rennes.
Une fausse bouteille d'herbicide Roundup est exposée lors d'une manifestation de soutien au maire Daniel Cueff, poursuivi pour avoir interdit les pesticides à Rennes. Tous droits réservés SEBASTIEN SALOM-GOMIS/AFP or licensors
Tous droits réservés SEBASTIEN SALOM-GOMIS/AFP or licensors
Par Ilaria Federico
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La Commission européenne s'apprête à renouveler l'autorisation du glyphosate pour une période de dix ans, avec un vote prévu pour le 13 octobre à Bruxelles.

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L'autorisation actuelle du glyphosate, initialement d'une durée de cinq ans, avait été prolongée en 2017, puis encore d'un an en décembre 2022.

La décision de Bruxelles de prolonger l'autorisation de l'herbicide repose sur les conclusions du rapport de l'Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), publié en juillet, qui estime que le glyphosate ne présenterait pas de "domaine critique de préoccupation". Ce vote crucial suscite des débats et des préoccupations au sein des pays membres de l'Union européenne.

L’histoire de Théo, victime du désherbant

En 2006, Sabine ignorait encore qu'elle était enceinte tandis qu’elle utilisait du glyphosate dans le cadre de son travail. Cependant, ce puissant herbicide allait marquer sa vie à jamais.

Chaque année, dans le cadre de mon travail d'organisatrice de randonnées à cheval, je devais passer un désherbant à base de glyphosate sur notre carrière d'équitation. C'est un espace en sable d'à peu près 700 mètres carrés. Et à chaque passage, ça me prenait plusieurs jours" a expliqué à Euronews Sabine Grataloup. "Et c’est le moment où Théo se trouvait dans mon ventre, c’était le début de ma grossesse et c’est exactement en ce moment qui se sont créés le larynx, la trachée et l'œsophage qui ont été mal formés chez Théo.”

En 2018, Sabine a poursuivi Monsanto en justice, le géant agrochimique américain qui a rendu populaire le pesticide. Le lien entre le glyphosate et les malformations de Théo a été reconnu par la Commission d'indemnisation des enfants victimes d'une exposition prénatale aux pesticides et la famille a obtenu une indemnisation. 

En France, c'est la première fois que l'herbicide est officiellement reconnu comme une possible source de malformations congénitales.

“C'est un montant qui a le mérite d'exister, qui est de à peu près 1  000 € par mois, qui est versé depuis à peu près mars avril 2023 et jusqu'en mars 2025, donc pendant trois ans. Et en mars 2025, la Commission va réétudier le cas de Théo pour voir si on prolonge l'indemnisation ou si on considère que son état n'évolue plus” commente Sabine.

Théo Grataloup, né avec plusieurs malformations à cause du glyphosate.
Théo Grataloup, né avec plusieurs malformations à cause du glyphosate.Famille Grataloup

Une victoire, certes, mais qui n'efface pas des années de souffrance. “Théo a des malformations de l'œsophage, de la trachée, du larynx. C'est un syndrome poly malformatif, donc il a un ensemble de malformations qui ont nécessité beaucoup d'opérations. Il a eu en total 54 opérations”, a déclaré la mère.

Aujourd’hui encore, à cause d’une rupture de l’œsophage, Théo, 16 ans, ne peut respirer qu’avec une trachéotomie, un trou pratiqué dans sa trachée. Et jusqu’à l'âge de 6 ans il a été alimenté par une sonde.

Théo Grataloup a subi une trachéotomie à cause d'une exposition in utero au glyphosate.
Théo Grataloup a subi une trachéotomie à cause d'une exposition in utero au glyphosate.Famille Grataloup

En vue du vote de vendredi, Sabine Grataloup lance un appel aux députés européens :Ce que je voudrais leur dire, c'est de sortir le nez des chiffres, de sortir le nez des bilans économiques et des statistiques, de se dire que derrière les statistiques, il y a réellement des victimes. S’ils prennent la décision de maintenir le glyphosate sur le marché européen, ils prennent la décision qu'il y aura ces victimes, ils sont responsables de cette souffrance et de ces futures victimes.”

Qu'est-ce que c'est le glyphosate ?

Le glyphosate est un herbicide largement utilisé dans le monde entier pour éliminer les mauvaises herbes qui envahissent les cultures agricoles et les espaces publics. Il a été introduit sur le marché dans les années 1970 par la société Monsanto sous le nom commercial de Roundup, bien que de nombreux autres fabricants produisent également des formulations à base de glyphosate.

Sa popularité repose sur son efficacité indéniable dans le contrôle des mauvaises herbes, sa facilité d'utilisation et son coût relativement abordable. Son mode d'action consiste à inhiber une enzyme cruciale pour la croissance des plantes, entraînant leur élimination.

Toutefois, le glyphosate est au cœur de controverses et de débats en raison des inquiétudes croissantes concernant ses possibles impacts sur la santé humaine et l'environnement. Selon Gergely Simon, responsable chimique principal chez Pesticide Action Network (PAN Europe), une ONG œuvrant pour des pratiques agricoles durables et la réduction de l'utilisation des pesticides en Europe, “le glyphosate est le pesticide le plus largement utilisé en Europe et dans le monde, et c'est essentiellement un herbicide. Il est appliqué pour diverses applications telles que l'utilisation avant la récolte, la dessiccation, mais il est même utilisé dans les parcs nationaux pour lutter contre les espèces envahissantes, et nous savons même qu'une quantité assez importante est utilisée, par exemple, le long des voies ferrées pour l'entretien. Mais je pourrais mentionner de nombreuses autres utilisations.”

Selon l’expert, cette substance pourrait être facilement remplacée. Mais Glyphosate EU, une organisation qui regroupe des entreprises favorables au pesticide, n’est pas du même avis: “De nombreuses approches alternatives suggérées pour la gestion des mauvaises herbes nécessitent la réintroduction de pratiques agricoles mécanisées. Outre l'impact négatif que cela aurait sur l'environnement, les conditions structurelles de nombreuses cultures ne permettent pas l'utilisation de méthodes mécaniques. Par exemple, il n'est pas possible d'utiliser des machines sans détruire les cultures”, a déclaré le groupe à Euronews.

De plus, aucun herbicide individuel ou combinaison d'herbicides actuellement enregistrés en Europe ne pourrait offrir les mêmes avantages en termes de réduction du travail du sol et de possibilité d'adopter des cultures de couverture, éléments essentiels de l'agriculture de conservation.”

Les risques

Les associations environnementalistes ont dénoncé l'évaluation de l'EFSA comme "choquante".

L'EFSA, selon nous, a minimisé les preuves existantes provenant d'études sur les animaux et d'études épidémiologiques concernant les effets du glyphosate qui peuvent causer des dommages à l'ADN chez certains organismes” affirme Gergely Simon. “Cela indique que le glyphosate peut provoquer le cancer. Nous pensons donc que, conformément aux directives internationales de l'EPA des États-Unis, le glyphosate devrait être classé comme cancérigène, comme cela a déjà été fait par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) et également par l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) en France. Tous ont conclu qu'en se basant sur les preuves disponibles, il existe un lien probable entre l'exposition au glyphosate et le développement du cancer”.

L’EFSA, de son côté, répond que “des lacunes de données sont mentionnées” dans leur rapport, “soit en tant que questions qui n'ont pas pu être finalisées, soit en tant que questions en suspens.”

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Les trois questions qui n'ont pas pu être finalisées concernent l'évaluation de l'une des impuretés présentes dans le glyphosate, l'évaluation des risques alimentaires pour les consommateurs et l'évaluation des risques pour les plantes aquatiques. “Dans l'ensemble, les informations disponibles ne permettent pas de tirer des conclusions définitives concernant cet aspect de l'évaluation des risques” a communiqué l’EFSA à Euronews.

Gergely Simon souligne que les risques ne doivent en aucun cas être sous-estimés. “De nombreuses études montrent que l'exposition au glyphosate peut être liée à la fois à l'autisme chez les enfants et à la maladie de Parkinson. Nous croyons donc que le fait que l'EFSA ait déclaré qu'il n'existe pas de protocole normalisé pour tirer des conclusions sur la neurotoxicité du glyphosate devrait constituer un domaine critique de préoccupation, ce qui signifierait que le glyphosate ne pourrait pas être autorisé tel qu'il est actuellement”, insiste l’expert.

“De plus, il existe un grand nombre de preuves alarmantes concernant les effets destructeurs du glyphosate sur le microbiome, car le glyphosate est à la fois un herbicide et un antibiotique. Il est essentiellement utilisé, par exemple, pour altérer le microbiome des sols, mais aussi le microbiome de l'intestin humain. Nous savons qu'il existe de nombreux risques pour la santé liés à la destruction du microbiome. Enfin, l'EFSA a confirmé que le glyphosate avait un potentiel de perturbation endocrinienne aux doses considérées comme sûres dans l'Union européenne” ajoute le représentant de PAN Europe.

Sur cet aspect, la réponse de l’EFSA n’apporte pas d'éléments supplémentaires : “il n'existe pas de directives internationalement reconnues pour l'évaluation des risques liés au microbiome dans le domaine des pesticides. Des recherches supplémentaires sont nécessaires”.

Glyphosate EU, le groupe d’entreprises en faveur d’un renouvellement de l’autorisation du glyphosate en Europe, s’en prend aux ONG : “Toutes les allégations ont été soulevées à plusieurs reprises et ont été traitées par les autorités réglementaires, en Europe ainsi que dans le monde entier. Il s'agit d'une nouvelle tentative de la part d'organisations non gouvernementales visant à discréditer le dossier scientifique le plus complet présenté lors de la demande de renouvellement de l'approbation de l'UE pour le glyphosate, et à miner la confiance dans les autorités réglementaires afin d'empêcher le renouvellement de l'approbation du glyphosate dans l'UE”.

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Les pays qui s’opposent

L'Allemagne a plaidé en faveur de l'abandon du glyphosate au sein de l'Union européenne. En septembre 2023, à l'issue d'une réunion entre les représentants des 27 États membres pour discuter de la proposition de la Commission européenne, le ministre de l'Agriculture allemand avait averti des menaces pesant sur la biodiversité et avait souligné la nécessité d'une sortie coordonnée du glyphosate au niveau européen, tout en mettant en garde contre des niveaux de protection inégaux au sein de l'UE.

En 2021, le gouvernement allemand avait annoncé sa décision de retirer le glyphosate du marché d'ici la fin de l'année 2023. Le pays devrait donc normalement voter contre le renouvellement de l'autorisation de cet herbicide au sein de l'UE lors du vote prévu le 13 octobre.

La France, quant à elle, avait également essayé d'adopter des mesures restrictives en ce qui concerne le glyphosate. En 2017, le président français Emmanuel Macron avait annoncé son engagement à interdire complètement le glyphosate en France avant 2021 dans un tweet.

Début 2019, Macron enterre sa promesse pendant le Grand Débat. "Peut-on dire qu'il n'y aura plus de glyphosate dans cinq ans ? C'est impossible. Je ne vais pas vous mentir, ce n'est pas vrai. Si je vous disais ça, je tue complètement certaines filières", disait-il. "On va continuer à acheter du blé qui sera fait chez le voisin avec du Round up ou pire, et on aurait dit à nos agriculteurs qu'ils n'ont plus le droit de l'utiliser ?"

PAN Europe a réalisé un sondage selon lequel deux tiers des personnes interrogées ont déclaré qu’elles souhaitent une interdiction totale des pesticides comme le glyphosate. “Nous estimons en outre que la proposition de la Commission non seulement enfreint les dispositions du droit de l'Union européenne, mais aussi néglige les préoccupations légitimes des voix, par exemple, des citoyens européens. Seulement 14 % des citoyens ont exprimé leur soutien à l'utilisation totale du glyphosate. Environ deux tiers des personnes interrogées ont déclaré qu'elles souhaitaient une interdiction totale” conclut Gergely Simon.

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