En Ukraine, deux ans d'une guerre sans répit

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Par Valérie Gauriat
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Dans ce numéro de Witness, Valérie Gauriat vous emmène sur le terrain, à la rencontre des Ukrainiens qui s'illustrent par leur résilience, malgré deux ans d'une guerre sans relâche.

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Le trafic, les passants, qu’on voit sur la place Maïdan, au cœur de Kyiv, la capitale ukrainienne, pourraient laisser penser que la vie a repris ses droits. Mais la gravité des regards et les drapeaux qui sont ici, de plus en plus nombreux, en hommage aux soldats tombés au front, nous rappellent qu’il n’en est rien. Alors comment les Ukrainiens qui entrent dans leur troisième année de guerre tiennent-ils le coup ? Je vous emmène à leur rencontre. 

Ce devait être une guerre éclair. La population ukrainienne sait qu’elle doit désormais composer avec un conflit de longue durée, qui a déjà tué des dizaines de milliers de soldats, et plus de 10 000 civils ukrainiens.

L’absence des hommes mobilisés depuis le début de l’invasion à grande échelle se fait durement sentir.

Dans les rues de Kyiv, comme ailleurs dans le pays, les épouses, mères ou grands-mères de soldats manifestent régulièrement, pour qu’un répit soit accordé aux combattants de la première heure.

"Mon mari est en zone de combat depuis deux ans", déplore Antonina Danylevich. "Pendant tout ce temps, il n'a eu que 30 jours de congé. Nos hommes devraient être remplacés, ils devraient avoir le temps de se reposer. Et ensuite, s'ils veulent y retourner, alors d’accord".

Elles réclament des rotations plus nombreuses, et limitées à une durée de 18 mois sur le front, au lieu des 36 mois proposés par le gouvernement.

"J'ai un fils", explique Taiisia. "Il a trois ans. Pendant la majeure partie de sa vie, son père était absent. Comme tout autre citoyen de notre pays, les gars ne devraient pas avoir seulement des devoirs, mais aussi des droits".

"Je suis la grand-mère d'un soldat", souffle Nina. "Les gars sont épuisés. Nous avons besoin de termes clairs de service, de mobilisation, de termes courts. Il y aura plus de gens voulant se mobiliser. Ils sauront qu'ils pourront rentrer chez eux. Que ce n'est pas jusqu’à la fin de la guerre, quand seuls les survivants reviendront".

Gérer l’absence des hommes mobilisés, c'est aussi ce que s'efforcent de faire à leur manière, un autre groupe de femmes que nous rencontrons un samedi matin, à la périphérie de Kyiv.

Chaque semaine, elle consacrent une partie de leur temps libre à suivre des séances d’entrainement militaire, sous l’égide de l'association « Walkyrie d’Ukraine».

Une école de survie créée par Daryna Trebukh, après le retrait des troupes russes de la région de Kyiv, en mars 2022.

"Après ce qui s’est passé à Bucha, à Irpin, nos femmes étaient sans défense", relate-t-elle, "elles étaient sous occupation et elles ne savaient pas comment se protéger. Alors nous avons décidé d’apprendre aux femmes à se défendre".

Etudiantes, enseignantes, médecins, journalistes, mères au foyer, les femmes qui s'entrainent au maniement des armes viennent de tous les milieux. Toutes s’attendent à une guerre longue.

Valeria est photographe. Son mari est au front, comme ceux de beaucoup des femmes ici.

"Personne ne nous préviendra jamais, si les troupes de la fédération de Russie viennent nous envahir de nouveau", estime Valeria Ilnytska. "Et si cela arrive, je veux être prête. Je veux me battre pour ma maison avec mon mari, pour le bien de notre enfant, et pour le bien de ses futurs enfants".

Médecin, Kateryna veut elle aussi pouvoir protéger ses deux enfants, en l’absence de leur père. Et les préparer à un avenir incertain.

“Ma fille est très intéressée par ce que je fais ici", sourit Kateryna Vasylenko. "Elle attend d’avoir quatorze ans pour pouvoir commencer à s’entraîner aussi. On a perdu beaucoup de temps, en ne se préparant pas à ce qui se passe, en n'étant pas prêts à la guerre. Cela pourrait faire partie de l’avenir de ma fille. Je ne l’espère pas, mais c’est très possible".

Vivre avec la guerre, c’est aussi ce que font les étudiants Ukrainiens. 

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Comme c'est le cas à l'Institut Polytechnique de Kyiv. Beaucoup des cours se font désormais à distance. Mais un nouvel espace ultra sécurisé a été aménagé pour permettre aux étudiants de travailler sur place en temps de guerre.

“Nous sommes dans un abri moderne", décrit Vitali Pasichnyk, vice-recteur de l'Institut Polytechnique de Kyiv. "Ici, les étudiants et les enseignants peuvent travailler en toute sécurité, et confortablement. Aussi bien quand il n’y a pas d’alerte, que pendant les alertes".

Groupes électrogènes, système de ventilation, internet, sanitaires, espaces de détente, rien n’a été laissé au hasard. Financée par des entreprises, l’initiative doit être répliquée dans d’autres universités du pays.

"Si vous ne soutenez pas les jeunes étudiants, ils peuvent quitter l’Ukraine", prévient Vitali Pasichnyk. "Ici, vous pouvez créer des innovations, vous pouvez entreprendre. C’est plus qu’une réaction à l’agression de la Russie. C’est un investissement dans notre avenir".

Un avenir auquel veut participer Ivan, qui étudie la mécanique hydraulique et aéronautique. Comme pour beaucoup ici, la guerre est un terrain d’expérimentation.

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Nous le suivons dans l’un des laboratoires de recherche de l’université. Lui et plusieurs autres étudiants ont décidé de mettre leurs connaissances au service de l’armée ukrainienne. L’équipe est en train d’assembler une civière électronique, pilotable à distance.

"On utilise une simple télécommande de voiture téléguidée", indique Ivan Pidpalko, étudiant à l'Institut Polytechnique de Kyiv. "Elle a une portée d’environ 300 mètres. Quand on a un blessé sur le front, on ne peut pas porter quelqu’un d’une centaine de kilos. Il faut trois ou quatre personnes pour cela. Et là, on met simplement quelqu’un sur la civière, et on le pilote".

Inspiré d’un modèle existant dont l’inventeur les a autorisés à utiliser le brevet, le brancard téléguidé des étudiants est leur première réalisation concrète. Au-delà de sa participation à l’effort de guerre, l’équipe a d’autres ambitions.

"Grâce à ces civières", poursuit Ivan Pidpalko, "on acquiert beaucoup de compétences concrètes. Avec l’aide de ce projet, nous formons une équipe avec laquelle nous continuerons à travailler sur d’autres projets. Mon objectif, mon rêve, c’est de développer l’Ukraine. De créer des entreprises qui seront modernes, qui produiront quelque chose de nouveau, quelque chose de compétitif. Nous avons un très grand potentiel. Il faut qu’il soit mis en œuvre".

Un potentiel qui, depuis deux ans, a fait exploser certains secteurs d’activité, au service de la guerre.

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Je me rends dans l’une des nombreuses manufactures de drones qui ont fleuri en Ukraine. L'adresse est tenue secrète, pour des raisons de sécurité.

Le fondateur de l’entreprise nous ouvre ses portes. Il est le seul dont nous sommes autorisés à filmer le visage. Une trentaine de drones espions de surveillance et de reconnaissance sortent chaque mois de l'usine.

"Ils peuvent résister aux équipements de guerre électronique", se félicite Vitalii Kolisnichenko, fondateur et directeur d'Airlogix. "Ce qui permet à nos forces armées de pénétrer loin dans les lignes ennemies, et d'identifier les équipements ennemis, tels que les systèmes de défense aérienne, ou de guerre électronique, les armureries, les entrepôts, etc. Vous devez être technologiquement avancé dans cette guerre".

Parti d’une startup fabriquant des drones cargo avec une dizaine d’employés, il y a deux ans, Vitalii emploie aujourd’hui une centaine de personnes. Il compte bientôt doubler la production, et l’étendre aux drones kamikazes et bombardiers.

Une expansion soutenue par l’Etat Ukrainien. La baisse des taxes, ou encore la hausse des seuils de profits autorisés pour les contrats militaires, ont favorisé la naissance de centaines de fabriques comme celle-ci.

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“C’est une grande aide pour des entreprises comme la nôtre, parce qu’on réinvestit", explique Vitalii Kolisnichenko. "On essaie constamment d’inventer de nouvelles technologies qui vont nous aider à remporter notre victoire".

Une capacité d'innovation qui dope aussi l’économie. "Nous embauchons des gens et nous payons des impôts", poursuit-il. "Je pense que l'Ukraine finira par devenir le centre des technologies sans pilote. Pour le monde entier".

Nous quittons Kyiv, en direction des régions proches de la ligne de front, qui s’étend sur un millier de kilomètres au sud et à l’est de l’Ukraine.

Des zones qui concentrent une large part des infrastructures industrielles du pays, très exposées aux bombardements russes.

Nous avons rendez-vous à Zaporizhstal, l’une des plus grandes usines sidérurgiques d’Ukraine, à l’entrée de la ville de Zaporizhzhia. Elle est devenue le premier producteur d’acier et de fonte du pays, après la destruction du tristement célèbre site d’Azovstal, lors de la bataille de Marioupol, dans les premiers mois de l’invasion russe.

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En deux ans, l’usine a perdu près d’un quart de ses 10 000 employés, mobilisés, ou partis vers des zones plus sûres, ou encore à l’étranger. Malgré tout, le site tourne aujourd’hui à 70 % de ses capacités. Non sans difficultés.

"Le principal moyen logistique pour l’industrie métallurgique est le transport maritime", développe Roman Slobodianuk, directeur de Zaporizhstal. "Nous avons dû recourir au transport ferroviaire. Ce qui a rendu notre travail beaucoup plus difficile, car le ferroviaire est quatre fois plus cher. De plus, on ne peut pas importer les quantités suffisantes de matières premières. Et on ne peut pas atteindre les volumes dans lesquels nous devons vendre nos produits".

Située à une quarantaine de kilomètres de la ligne de front, l’usine est sous menace constante.

En témoignent les sirènes d’alerte au raid aérien qui retentissent à plusieurs reprises lors de notre visite. 

Mais les ouvriers tiennent bon. Maksym travaillait dans l’usine d’Azovstal. Il a retrouvé un emploi ici. "Ce n’est pas possible de ne pas penser aux dangers de la guerre", admet Maksym. "Mais nous sommes des êtres humains, nous devons vivre d’une manière ou d’une autre, nous devons nous distraire. Et nous ne perdons pas espoir. Nous travaillons pour notre victoire".

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Se distraire sans penser à la guerre reste une gageure, pour les adultes comme pour les plus jeunes.

Nous terminons notre visite à Zaporizhzhia dans un centre d’activités que nous ne pouvons localiser, pour des raisons de sécurité. Nous devons assister à l’un des cours d’escalade organisés chaque jour pour les enfants des environs.

Galyna Savelyeva, directrice des lieux, et Svitlana Bebeshko, chargée des animations, nous accueillent chaleureusement. "Bienvenue à nos invités! Mais il y a eu une alerte, et nous avons envoyé nos enfants à l’abri anti-bombes".

Nous les suivons jusque dans l’abri, lui aussi tenu secret.

"C’est dommage que peu d’enfants soient restés", se désole Galyna. "Un groupe venait de terminer et l’autre allait commencer".

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"On a l’habitude des alertes", sourit Veronika, 13 ans, "parce qu’il y en a neuf ou dix par jour. Au début de la guerre j’avais peur des alertes. Mais maintenant, j’ai l’habitude des alertes, des bombardements, des drones qui arrivent, et de toutes ces choses-là". 

Beaucoup d’enfants ici ont été déplacés de zones sous occupation russe, comme Mykola.

"La guerre a beaucoup affecté ma vie", précise-t-il. "C’est difficile pour moi de ne pas y penser. Et maintenant j'habite dans un endroit où il y a beaucoup d’explosions. Alors quand je viens ici, je ne pense pas à la guerre".

L’alerte est terminée. Les enfants se hâtent pour reprendre leur séance d’escalade. Avec la guerre, les activités de plein air et les expéditions en montagne organisées par Svitlana et son équipe sont restreintes.

Les activités proposées aux enfants ont été adaptées au contexte de la guerre.

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“Je construis l’avenir de l’Ukraine", peut-on lire en gros caractères tracés au feutre sur un dessin d'enfant.

“Nous étudions avec les enfants non seulement comment se déplacer en montagne", explique la jeune femme, "comment s’orienter sur le terrain, mais on leur apprend aussi comment prodiguer les premiers secours, ou être capables de transporter une victime, vers différentes zones et dans diverses conditions".

Nous retrouvons les enfants qui s'élancent le long des murs et des câbles tendus dans la salle d’escalade. Leur moment de répit sera de courte durée. Une sirène retentit. "Encore une alerte", interrompt Galyna. "Les enfants, préparez-vous! Soyez prêts à partir. Tout le monde s’en va!". Voilà comment on travaille", soupire-t-elle, "d’une alerte à une autre", avant de conclure, d'un ton enjoué, "Mais on n’en a pas peur!".

Nous reprenons la route vers l’Est, et la région de Donetsk, dans le Donbass, où la guerre d’attrition continue ses ravages.

Nous avons rendez-vous avec Evkeniy Tkachov. Vétérinaire pendant le week-end, il passe le reste de son temps à porter secours aux habitants des villes et villages proches de la ligne de front, au sein de l'association Proliska.

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Nous le suivons dans la ville de Selydove. "Il y a des frappes de missiles russes tous les jours, depuis plusieurs jours", nous dit-il.

Son équipe est déjà sur place, affairée à distribuer couvertures, lampes, thermos,  panneaux de bois, à des dizaines de personnes.

Située a une vingtaine de kilomètres de la ligne de front, la ville a été frappée dans la nuit par quatre missiles russes. Les habitants sont encore sous le choc. 

"Chaque jour, il y a de plus en plus de gens dans le besoin", constate Evgeniy. "Alors en plus de leur fournir de l’aide humanitaire, on exhorte les gens à évacuer et à partir. La spécificité de ces petites villes minières, c’est que les gens ont vécu toute leur vie ici. C’est très dur pour eux de partir ailleurs".

L’attaque a détruit l’hôpital de la ville et un immeuble résidentiel, faisant trois morts dont un enfant, et au moins douze blessés. Inna vivait dans la partie la moins endommagée du bâtiment. Sa fille a échappé de justesse à la mort.

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"Ma fille dormait", relate-t-elle. "Les vitres ont volé en éclats. Et la porte est tombée sur elle, dans son lit". "On n’a nulle part où aller. On va louer un appartement dans un premier temps. J’espère qu’on sera tranquille. Et qu’on pourra revenir ici. Chaque jour on espère que ça va s’arrêter bientôt…Sinon, tout sera détruit".

Nous terminons notre parcours dans le village de Predtechyne, situé à quelques kilomêtres seulement du point zéro.  Ses dizaines de maisons éventrées par les bombardements et ses rues désertées offrent un spectacle de désolation. La plupart des habitants sont partis vers des zones plus sûres.

Mais quelques uns sont restés. Nous rencontrons Oleksandr, occupé à ramasser du bois, non loin de chez lui. Il fait partie de la vingtaine de villageois, sur quelques 150, qui ont n'ont pas voulu partir, malgré la proximité des combats, et les conditions de vie difficiles. Il nous invite à le suivre dans sa maison, bombardée quelques mois plus tôt.

"Dieu merci, je n’étais pas chez moi", soupire-t-il. "Sinon je serais mort". L’épouse d’Oleksandr est partie se mettre à l’abri dans une ville voisine. Il vit désormais seul dans deux petites pièces. "C’était complètement détruit. J’ai tout reconstruit". 

Soudeur, Oleksandr n’a plus d’emploi, et dépend de la nourriture et des produits de première nécessité livrés chaque semaine par des bénévoles. "Je vis comme ça.", souffle-t-il, en désignant un poêle à bois, pour le chauffage et la cuisine. Pour l'électricité, j'ai une lampe de l'aide humanitaire, et un chargeur solaire". Le départ n'est pas une option.

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"C’est ma terre. C'est la terre de mon père. La terre de mon grand-père et de mon arrière-grand-père. Pourquoi devrais-je aller où que ce soit ?", lance Oleksandr, imperturbable, tandis que des explosions retentissent autour de nous. "Personne ne serait resté ici s’ils ne croyaient pas qu’on allait gagner, que la guerre finirait par notre victoire". 

L’un des soldats qui opèrent dans la zone nous rend une visite inattendue. Il ne veut pas être identifié.

"J’arrive du front", explique-t-il. "C'est dur. Les combats se poursuivent. Ils tentent de capturer Avdiivka. Ils arrivent. La guerre est le travail le plus dur qui soit dans cette vie. Allez, je poursuis ma route. Pour servir la Mère Patrie".

Quelques jours plus tard, la ville d’Avdiivka tombait aux mains de l’armée russe.

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