Comment des metteurs en scène visionnaires renouvellent l'opéra

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Par Andrea Buring
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Les metteurs en scène Lydia Steier, Tobias Kratzer et Simon Stone se distinguent dans le monde de l'opéra par leurs conceptions visionnaires qui veulent nous divertir, nous émouvoir et nous interpeller. Tous trois nous livrent les secrets de leur créativité.

Lydia Steier, Tobias Kratzer et Simon Stone sont les représentants d'une nouvelle génération de metteurs en scène qui sait comment apporter une touche de modernité aux chefs-d'œuvre classiques comme le conte épique de "Faust", conçu par Tobias Kratzer à l'Opéra Bastille à Paris.

"C'est du grand opéra et il était évident pour moi qu'il devait y avoir du spectacle," explique le metteur en scène allemand"Pour ce grand voyage que Faust et Méphisto font à travers Paris dans notre mise en scène, il fallait aussi une surabondance d'images," décrit celui qui intègre les techniques du cinéma à ses réalisations. 

"Je pense que ce que Tobias a très bien compris, c'est que l'on peut donner une idée contemporaine de ce 'Faust', du thème de 'Faust', avec des moyens d'aujourd'hui comme les vidéos - tout cela était extrêmement bien fait -," indique Alexander Neef, directeur général de l'Opéra national de Paris. "Du coup, pour le public, on donne l'impression que cette histoire, c'est nous, aujourd'hui," souligne-t-il.

Tobias Kratzer : "Développer sans cesse des espaces totalement inédits"

L'Allemand Tobias Kratzer a remporté des prix prestigieux et dirigé des productions dans de nombreux opéras à travers le monde. Le secret de sa réussite ? Il s'entoure toujours de la même équipe : l'artiste vidéo Manuel Braun et le décorateur et créateur de costumes Rainer Sellmaier.

"C'est toujours plus intéressant à chaque fois, parce qu'en réalité, on s'incite mutuellement à développer sans cesse des espaces totalement inédits, mais aussi de nouvelles approches des œuvres," confie Tobias Kratzer. "Dans le cas de 'Moïse et Pharaon' [ndlr : créé au Festival d'Aix-en-Provence l'an dernier, puis présenté à l'Opéra de Lyon], on ne savait pas très bien dès le départ si nous visions une lecture politique ou si cela allait devenir un grand discours de foi : est-ce que Rossini minimise tout cela avec sa musique et est-on hors sujet ?" raconte-t-il. "Et finalement," ajoute-t-il, "on arrive au moment de vérité où l'on doit choisir une approche et le faire de manière parfaitement cohérente."

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Tobias Kratzer en interview pour Musica à l'Opéra de LyonEuronews

Dans cet opéra de Rossini qui évoque l'Exode de Moïse depuis l'Égypte, le trio a établi un parallèle avec la crise des réfugiés. "À un moment donné, nous avons comme décor," indique le décorateur Rainer Sellmaier, "d'un côté, un camp de réfugiés qui ressemble à des ruines, avec du sable ou des maisons abandonnées, et de l'autre, pour représenter la civilisation occidentale, le grand open space d'une ONG."

Comme dans d'autres productions de Tobias Kratzer, la projection d'une vidéo occupe dans sa mise en scène de "Moïse et Pharaon", une place centrale : celle d'une allégorie de l'Exode tournée à Marseille. "Pour moi, c'était la première fois que l'on travaillait avec des cameramen sous l'eau, deux plongeurs qui filmaient, c'était une production très élaborée, mais aussi une très belle aventure," déclare Manuel Braun. "On a essayé, pour ainsi dire, de capturer le moment où la mer dont les eaux sont divisées se referme et où les Égyptiens se noient," explique-t-il.

L'inventivité de Tobias Kratzer fait l'admiration de ses pairs. "Tobias est fabuleux," assure Lydia Steier. "Il est capable de maîtriser ces grandes œuvres totalement dingues que je ne saurais absolument pas mettre en scène ; ce style appelé grand opéra - ces pièces françaises dingues en cinq actes -, personne ne peut les dompter comme Tobias," assure-t-elle.

Lydia Steier : "Toutes les pièces que je mets en scène doivent parler de nous"

Autre metteuse en scène de talent, lauréate de plusieurs prix, Lydia Steier est novatrice, féministe et provocatrice, mais aussi l'une des rares femmes à exercer ce métier.

"En tant que femme dans ce secteur, vous devez vous comporter différemment des hommes et vous devez être consciente de la différence de perception que susciteront certaines réactions selon votre sexe," affirme-t-elle. "Par exemple, un homme qui pique une crise de colère et quitte la pièce en courant est un perfectionniste, une femme qui fait cela est hystérique, or c'est exactement le même comportement, la même situation, j'ai donc appris au fil du temps à tenir compte de cela," précise-t-elle.

L'Américaine aux origines autrichiennes a d'abord, voulu devenir chanteuse, puis elle a vite trouvé sa vocation. Aujourd'hui, elle est connue pour ses mises en scène d'une grande intensité visuelle comme pour l'opéra "Salomé" de Richard Strauss, monté à l'opéra Bastille à l'automne dernier.

"Une belle voix, cela ne suffit pas ; il faut que ce soit du très, très bon théâtre," assure Lydia Steier en évoquant son travail avant de revenir sur l'opéra "Die Frau ohne Schatten" ("La Femme sans ombre") de Richard Strauss qu'elle a mis en scène en avril dernier à Baden-Baden. C'est une œuvre synonyme de défi, chargée en symboles et influencée par l'interprétation des rêves de Freud.

"Des forces immenses sont en jeu," estime Lydia Steier. "Dans le cas de 'Die Frau ohne Schatten', ce sont littéralement 350 personnes qui travaillent de concert, en parfaite coordination, et donnent vie à cette création conçue pour vous faire ressentir des émotions," décrit-elle.

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Lydia Steier en interview pour EuronewsEuronews

"Tous mes designers savent qu'il faut des éléments roulants, j'adore les escaliers, il faut qu'il y ait des changements et des mouvements très rapides," explique-t-elle. "Les transitions et la mobilité des éléments sont cruciaux pour l'ensemble du décor et la narration et en l'occurrence, ce n'est pas vraiment possible de créer toutes les choses qui doivent se produire sur scène si l'on ne peut pas les manipuler soi-même," souligne-t-elle. "Il n'y a pas de mise en scène traditionnelle, il faut refléter l'époque, les pressions politiques du moment," renchérit la metteuse en scène.

Les comédies musicales sur grand écran et de Broadway ont bercé l'enfance de Lydia Steier. Autant de sources d'inspiration modernes qui façonnent ses productions d'opéra. "L'idée, c'est de séduire le public, de le divertir et de l'enthousiasmer par un langage visuel et ensuite, de l'interpeller, de remuer un peu le couteau dans la plaie et de lui dire : 'Ne vous reconnaissez-vous pas là-dedans ? Il s'agit de nous !' Chaque pièce que je mets en scène doit parler de nous," insiste-t-elle.

Son approche est saluée par son homologue Simon Stone. "Je trouve que Lydia se concentre tellement sur la performance et la narration," estime-t-il. "On a l'impression de voir très clairement le type de narration de l'opéra, tout en ayant l'impression qu'il est mis en lumière par les interprètes," affirme-t-il.

Simon Stone : "Pour créer quelque chose, vous devez travailler d'une manière qui vous est totalement inconnue"

Autre metteur en scène qui a décroché plusieurs récompenses : le Suisso-Australien Simon Stone qui a notamment signé la mise en scène de "La Traviata" de Rossini montée à l'Opéra Bastille en septembre 2019.

Avant de s'installer en Europe, il a été décrit comme l'enfant terrible du théâtre australien. Dans ses productions, il incite les artistes présents sur scène à improviser et à participer au processus de création.

"Si vous voulez créer quelque chose de nouveau, vous devez travailler d'une manière qui vous est inconnue," assure Simon Stone. "Mais on ne se remet pas assez en question en tant qu'artistes, pour nous mettre dans des situations où l'on n'est pas des spécialistes," estime-t-il. "Je passe constamment d'une forme d'art à l'autre et je dois sans cesse rattraper mon retard," explique-t-il.

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Simon Stone en interview pour MusicaEuronews

Simon Stone exprime son talent dans la mise en scène de pièces de théâtre et d'opéras, mais aussi dans l'écriture, la comédie et la réalisation de films comme "The Dig" qui a été nommé aux BAFTA Awards en 2021.

L'approche réaliste et intimiste qui le caractérise s'accorde parfaitement avec la production contemporaine "Innocence" de Kaija Saariaho, un opéra autour d'un massacre commis dans un lycée dont la première a eu lieu au Royal Opera House en avril dernier.

"J'écoute la musique et je compose des images en réfléchissant à quel film je ferais sur cette musique," explique Simon Stone. "Il faut célébrer cette pièce de musique pour ce qu'elle est et si vous ne l'aimez pas, alors vous ne devriez pas monter cet opéra," dit-il en riant.

"La seule façon de continuer à proposer des opéras, c'est d'apporter la preuve qu'ils ont un rapport avec le monde dans lequel nous vivons," assure le metteur en scène. "C'est, je crois, la manière la plus simple de s'assurer que le public ait le sentiment que l'opéra est indispensable en tant que forme d'art," souligne-t-il. 

Des sujets modernes, de grands classiques qui résonnent encore aujourd'hui et des mises en scène percutantes, c'est tout cela, l'opéra du XXIe siècle...

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