Le crabe bleu, un "serial killer" qui bouleverse l’économie et la biodiversité sur la côte occitane

Venu de la côte Est américaine, le crabe bleu envahit l'étang de Canet-en-Roussillon et détruit tout sur son passage.
Venu de la côte Est américaine, le crabe bleu envahit l'étang de Canet-en-Roussillon et détruit tout sur son passage.   -  Tous droits réservés  PAUL J. RICHARDS / AFP
Par Gael Camba

L’étang de Canet-en-Roussillon est envahi depuis plusieurs années. Le crabe bleu dévore presque tout sur son passage, même l’effort de pêche local.

L’étang de Canet-en-Roussillon est envahi depuis plusieurs années. Le crabe bleu dévore presque tout sur son passage, même l’effort de pêche local. Une étude scientifique a été lancée pour étudier l’espèce, mais pour l’instant, la seule solution pour le réguler est la pêche. Comme le crustacé a bon goût, les restaurateurs de la région envisagent de développer sa consommation.

L’eau est déchaînée dans l’étang de Canet-en-Roussillon où la tramontane rugit sur le village des pêcheurs presque désert. Yves Rougé et Jean-Claude Pons s’abritent à l’arrière de leur camionnette, attendant de remettre leurs relevés de pêche au gestionnaire du site. 

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Au pied des Pyrénées, l'étang de Canet-en-Roussillon est envahi de crabes bleus qui dévorent presque tout sur leur passage.Gaël Camba / Euronews

Ils ont méticuleusement noté le nombre de crabes bleus qu’ils ont pêchés depuis 2020, lorsque l’invasion a débuté. "On a commencé à en voir en 2017, ça fait cinq ou six ans qu’il est là, explique Jean-Claude Pons. On en voyait un ou deux, puis dix, et après, c’était des kilos tous les jours."

Pêcheur d’anguilles depuis plus de 35 ans, Jean-Claude Pons est totalement déboussolé par la prolifération de ce crustacé qui détruit tout sur son passage. Anguilles, poissons, algues… lorsqu’il s’implante quelque part, c’est une vraie menace pour la biodiversité locale, d’autant que ce crabe nageur se déplace rapidement et peut parcourir 15 kilomètres par jour. Yves Rougé et Jean-Claude Pons sont touchés de plein fouet par cette invasion, leur activité de pêche à l’anguille est au point mort depuis deux ans.

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L'étang de Canet-en-Roussillon est le plan d'eau le plus au sud de la côte Méditerranéenne française.Domenico Spano / Euronews

"Tous les jours, on levait 6 à 8 bassines de crabes, raconte Yves Rougé. En août 2022, on en prenait 600 kilos par jour !" Les crabes attrapés ainsi ont détruit la majorité de leurs filets à anguilles, ils ont dû s’en procurer de nouveaux développés spécialement pour capturer le crabe.

"Canet est la lagune la plus touchée"

A l’abri d’une cabane, les pêcheurs remettent leurs relevés au gestionnaire du site, Roland Mivière. Jean-Claude Pons lui indique qu’ils n’ont pas encore pêché de crabes cette année. Ce crustacé qui s’enfouit dans le sable lorsqu’il fait trop froid, n’est pas encore ressorti. L’année dernière, au même moment, il était pourtant plus actif. "Je pense que c’est la salinité qu’ils n’aiment pas", indique le pêcheur. L’hiver sec a fait baisser le niveau de l’étang, ce qui augmente le taux de sel dans l’eau.

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Les filets à anguilles ont été déchiquetés par le crabe, obligeant les pêcheurs de l'étang à s'en procurer de nouveaux, plus résistants.Gaël Camba / Euronews

Les pêcheurs multiplient les hypothèses : "Je suis sûr qu’il n’y a pas eu de ponte cette année, se rassure Yves Rougé. On aurait déjà dû en voir." Et son coéquipier de répondre "Il a deux ans d’espérance de vie, les gros sont peut-être morts et il n’y a pas eu de renouveau… ou pas encore."

Jusque-là, "Canet est la lagune la plus touchée, affirme Roland Mivière. Son seul prédateur, c’est le poulpe, qui aime les pierres. Mais comme les lagunes sont vaseuses, sableuses, il n’y en a pas pour manger le crabe." Les autres étangs de la côte Méditerranéenne française sont plutôt épargnés par le crustacé, ce qui n’empêche pas Christophe Guinot, ostréiculteur à l’étang de Leucate, d’être "extrêmement inquiet".

Alors qu’il accueille ses clients avec rondeur dans sa baraque à huîtres au bord du grau de Leucate, un chenal qui relie l’étang à la mer, il alerte sur la dangerosité de l’espèce : "ce sont des serial killers, ils ne tuent pas forcément pour manger. Et ils s’attaquent à tout ! À ce qui nage, ce qui rampe, ce qui est enfoui, aux algues…"

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Christophe Guinot trie ses huîtres dans son commerce où il accueille pour des dégustations. Sa production n'a pas encore été affecté par le crabe mais il est très inquiet.Gaël Camba / Euronews

L’impact sur sa production d’huîtres est pour l’instant "peu perceptible". Le crabe est moins présent dans l’étang de Leucate alors même que les deux lagunes sont à une quinzaine de kilomètres à vol d’oiseau. "Pourquoi n’y a-t-il rien ici ? s’interroge l’ostréiculteur. C’est un mystère."

400 000 euros pour étudier ce crabe

"On est vraiment perdus, on vit au jour le jour", soupire Jean-Claude Pons. Entre désarroi et incertitude, les pêcheurs de Canet sont surtout confrontés à une absence de revenus depuis son invasion. Ils disent avoir "tenu le coup" jusqu’au lancement d’une étude scientifique en décembre 2022 pour étudier le Callinectes Sapidus, ce fameux crabe bleu.

400 000 euros ont été débloqués sur deux ans entre l’État et la région Occitanie, dont 166 000 euros sont dédiés à la rémunération des pêcheurs qui fournissent des crabes aux scientifiques. L’étude doit analyser le comportement et la biologie de l’espèce et notamment essayer de mieux comprendre pourquoi ce crabe pullule uniquement dans l’étang de Canet-en-Roussillon.

"Les espèces invasives sont présentes à de multiples endroits, mais à Canet, il y a eu les conditions pour qu’il reste et qu’il prolifère, avance Yves Desdevises, directeur de l’observatoire océanologique de Banyuls-sur-Mer chargé d’étudier la biologie de l’espèce. Il y a un lien avec la salinité de l’eau : ils vivent très bien en mer, mais ils ne se développent réellement que dans des endroits dessalés."

C’est le point commun des endroits où il pose problème : delta de l’Ebre en Espagne, étangs de Palu et de Biguglia en Corse et étang de Canet-en-Roussillon en Occitanie. Tous ont un faible taux de sel dans leurs eaux. Mais le scientifique prévient que les causes du développement du crabe sont toujours "multifactorielles".

Changement des conditions environnementales, insuffisance de prédateurs ou absence d’un parasite qui le régule dans son habitat d’origine sur la côte Est américaine : Yves Desdevises ne peut pas encore affirmer pourquoi il prolifère en Méditerranée. Et pourquoi il préfère certains espaces plutôt que d’autres. L’étude devrait délivrer des "éléments intéressants" d’ici un an.

En attendant les premiers retours des scientifiques, l’État songe à utiliser des poulpes à la sortie des graus pour aider à la régulation de l’espèce. Yves Desdevises admet que, pour l’instant, la seule solution est de le pêcher : "Ça peut valoir le coup de développer une filière commerciale pour le pêcher en masse. Mais il faudrait déjà que les locaux en mangent."

"Il faut soutenir les pêcheurs"

Outre son agressivité et sa voracité, ce crabe est en effet particulièrement savoureux, d’où son nom Sapidus pour sapide en français. "J’en ai fait une bisque, c’était extraordinaire", s’enthousiasme Jean Plouzennec, maître cuisinier de France et chef de l’établissement Les Arbousiers à Céret. Au cœur de l’arrière-pays vallespirien, Jean Plouzennec traverse sa cuisine, silencieuse en cette saison, et lance : "C’est un croisement entre le tourteau et l’araignée, il est délicieux à la plancha, il est très moelleux, et on peut aussi le faire farci !"

Il regrette que la région n’ait pas la culture du "plateau de coquillage". Seules les moules et les huîtres sont stars sur la côte de Montpellier à Perpignan. "Il faut soutenir les pêcheurs, trouver des possibilités de valoriser ce crabe", insiste le chef.

Les pêcheurs de Canet, eux, disent avoir tout essayé pour susciter l’intérêt, mais souvent, le prix auquel ils vendaient le crabe était trop bas : "Au plus fort, on le vendait deux euros le kilo, c’est dérisoire." Yves Rougé fait le même constat que le chef cuisinier et le scientifique : "Ce n’est pas un pays de crabe, il n’y a que les asiatiques qui l’achètent souvent." Et guère plus cher, à trois euros le kilo.

"Heureusement qu’il y a l‘étude scientifique, sinon on n’aurait pas continué", soupire Jean-Claude Pons en montrant les nouveaux filets développés pour résister aux pinces du crabe bleu. La majorité de ceux pêchés les années passées se retrouvaient déversés sur les rives de l’étang, avant de blanchir au soleil.

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Yves Rougé (à droite) et Jean-Claude Pons montrent les nouveaux filets développés pour résister aux pinces du crustacé.Gaël Camba / Euronews

"100% des gens qui m’ont pris des crabes étaient satisfaits, et puis, écrire crabe bleu sur son menu, ça en jette." Christophe Guinot estime que le crabe bleu pourrait se banaliser dans l’alimentation locale. "Il faut le promouvoir, on ne le fait pas assez, il y a de l’inertie dans le métier", soupire-t-il.

"Pourquoi ne pas créer une grande fête du crabe bleu ?", lance Christophe Guinot, qui imagine un évènement au village des pêcheurs de Canet avec planchas, marmites, grillades et braseros. Cette solution permettrait de réguler l’espèce et de préserver le tissu de pêche local. Pour le plus grand régal des amateurs de fruits de mer.

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