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Un centre de réflexion hongrois débarque à Bruxelles, voici pourquoi c'est important

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Par Alice Tidey
Le Premier ministre hongrois Viktor Orban
Le Premier ministre hongrois Viktor Orban   -   Tous droits réservés  AP

Un nouveau groupe de réflexion hongrois est arrivé dans la capitale de l’UE pour "secouer le débat européen". L’organisation insiste sur son indépendance mais elle reçoit des fonds du gouvernement hongrois de Viktor Orban.

Le directeur de MCC Bruxelles, Frank Füredi, souligne que l'objectif principal de l'établissement "est d'offrir un récit alternatif" à la bulle européenne qui, selon lui, "a tendance à être très conformiste et... à créer une quarantaine contre les opinions différentes".

Selon ses détracteurs, ce groupe de réflexion a pour but de promouvoir la vision de l'Europe du Premier ministre nationaliste hongrois.

Son lancement a eu lieu cette semaine à l'Atomium, monument emblématique de Bruxelles qui, de manière cruciale - dit-on - est situé hors du centre-ville et de sa bulle européenne.

De l'Atomiu il est possible de voir le cœur de la capitale belge par la fenêtre de la sphère centrale, qui surplombe également l'attraction Mini-Europe, où l'on peut voir des répliques miniatures de certains des bâtiments et monuments les plus célèbres de l'Union européenne comme la tour Eiffel, le mur de Berlin, la fontaine de Trevi à Rome et la cathédrale de Saint-Jacques-de-Compostelle.

"Je pense qu'il s'agit d'une véritable tentative d'amplifier les vues du gouvernement hongrois à Bruxelles", juge Zsuzsanna Vegh, chercheuse associée au Conseil européen des relations étrangères (ECFR), un autre groupe de réflexion.

"Je ne pense pas qu'il s'agisse d'une véritable tentative d'engager le type de discussion constructive, collaborative et délibérative qui est habituel dans les cercles européens. Ce n'est pas la façon dont ce gouvernement fonctionne."

"Complètement affilié au gouvernement Orban"

Il existe deux types de centre de réflexion.

Il y a ceux qui sont affiliés à un ministère des Affaires étrangères et sont utilisés par les gouvernements comme caisse de résonance. Et puis il y a les privés qui se financent largement par la réalisation de projets individuels pour des institutions internationales ou des gouvernements.

Aucun n'est meilleur que l'autre et les deux sont nécessaires, mais "la chose la plus importante pour les think tanks, en général, est d'être transparents sur la façon dont ils sont financés et sur la façon dont ils sont affiliés", précise Camino Mortera-Martinez, chef du bureau de Bruxelles du Centre for European Reform (CER), un autre centre de réflexion (privé).

MCC Bruxelles est "un groupe de réflexion qui est totalement et complètement affilié au gouvernement Orban et qui, je suppose, est ici pour faire avancer son programme et chercher des idées à ramener à Budapest", ajoute-t-elle.

Mais un groupe de réflexion affilié au gouvernement hongrois à Bruxelles n'est pas, pour elle, un problème tant qu'il s'identifie clairement comme tel.

"Si vous savez à l'avance que vous vous engagez avec une organisation parrainée par Orban, si vous connaissez le type de limites que vous avez lorsque vous vous engagez avec ce type d'organisation, alors quel est le problème ?".

"Nous parlons aux Britanniques du Brexit d'une manière qui défie toute logique depuis très longtemps et personne ne dit : oh mon dieu, les Britanniques sont horribles parce qu'ils apportent leur propre pensée à Bruxelles", continue Camino Mortera-Martinez.

En fait, elle accueille le groupe de réflexion dans l'espoir qu'il ouvre une ligne de communication avec Budapest.

Personne ne nous demande ce que nous devons faire

Le MCC est une entité bien connue dans son pays d'origine, dont l'objectif est essentiellement éducatif.

Ses cours extrascolaires destinés aux enfants de l'enseignement primaire, secondaire et supérieur sont dispensés à quelque 6 000 étudiants dans 24 centres de formation répartis en Hongrie et en Roumanie. Elle comprend également un "centre de connaissances" ou think tank ainsi qu'une maison d'édition.

Elle a le statut de fondation publique et affirme qu'elle est donc indépendante.

Pourtant, l'organisation a reçu une "énorme dotation, d'environ 1,5 milliard d'euros de l'État hongrois" lorsqu'elle a obtenu son nouveau statut il y a quelques années, précise Balázs Orbán, président du conseil d'administration du MCC. Le président est également le conseiller politique du Premier ministre Viktor Orbán.

Cette dotation, accordée par le gouvernement, comprenait également des biens immobiliers ainsi qu'une participation de 10 % dans la société pétrolière et gazière publique du pays, MOL, et dans la société pharmaceutique et biotechnologique, Gedeon Richter.

L’établissement a également reçu une aide du programme de redressement du pays pendant la pandémie de covid-19.

"Actuellement, le gouvernement nous apporte son soutien pour des projets d'infrastructure, comme nous avons de nouveaux centres, et je veux dire que ce sont des constructions", déclare Balázs Orbán.

"Mais en général, nous sommes indépendants, donc personne ne nous demande ce que nous devons faire", insiste-t-il.

"Je ne dis pas que du point de vue des valeurs, nous sommes totalement neutres, nous ne sommes pas un organe politique. Et je pense que ce type de gestion des talents n'a rien à voir avec la politique. C'est une position de stratégie nationale."

Zsuzsanna Vegh souligne toutefois que le président du MCC est à la fois "le directeur politique d'Orban et l'un de ses plus proches conseillers lorsqu'il s'agit d'idéologie, d'idéologie de parti."

Manque de communication

Depuis des années, la Commission européenne fustige le gouvernement nationaliste de Viktor Orbán pour ses réformes qui ont affaibli l'indépendance du pouvoir judiciaire et des médias, et qui ont porté atteinte aux droits des minorités, notamment les femmes, la communauté LGBTQI et les demandeurs d'asile.

Les deux parties se sont régulièrement rencontrées devant des tribunaux qui ont généralement donné raison à l’institution européenne. Mais les règles de fonctionnement de l'UE, en particulier le vote à l'unanimité sur certaines questions comme le budget et les affaires étrangères, permettent à Budapest de pouvoir de mettre un frein à certaines politiques afin d'obtenir des concessions et des fonds.

Pour les chercheurs, cette réticence à s'engager dans la "bulle européenne" et vice-versa a été difficile.

"Toutes les discussions se déroulent sans la Hongrie ou la Pologne dans la salle et, en tant que groupe de réflexion, quelqu'un qui travaille sur l'État de droit et les questions de migration, j'ai eu beaucoup, beaucoup de difficultés à faire participer les gouvernements aux discussions", raconte Camino Mortera-Martinez.

"Et j'ai eu beaucoup, beaucoup de difficultés à convaincre les autres d'accepter un représentant hongrois ou polonais dans les discussions."

"Il y a donc un manque total de communication entre les deux parties des débats, et je pense que cela ne profite à personne", poursuit-elle.

Un moment stratégique bien choisi

Le groupe de réflexion débarque alors que la guerre d'usure entre Budapest et l’UE atteint un nouveau palier cette année.

Face à l'inaction de la Hongrie malgré les décisions de justice, la Commission européenne a mis au point un nouvel outil, le mécanisme sir l'État de droit, pour s'attaquer directement à l'argent qu'elle donne à Budapest et que Viktor Orbán détourne, selon elle, en le canalisant vers ses proches.

En septembre, elle a poussé sa menace un peu plus loin en proposant de retenir 7,5 milliards d'euros de fonds européens, à moins que Budapest ne prenne au sérieux les réformes visant à lutter contre la corruption et les problèmes d'État de droit.

Depuis lors, Viktor Orban a rejoint Twitter en anglais, a lancé une soi-disant consultation nationale sur les "sanctions de Bruxelles" contre la Russie, et maintenant il ouvre ce nouveau groupe de réflexion.

"Ce qu'ils cherchent, c'est à généraliser leurs points de vue et, par là, à influencer le débat européen dans une direction souverainiste, socio-culturellement conservatrice, et à rechercher la légitimité en faisant appel à des intellectuels qui sont considérés comme crédibles en Europe", estime Zsuzsanna Vegh de l'ECFR.

"Je pense que c'est très stratégiquement bien placé pour les prochaines élections européennes (en 2024), ce qui lui donne suffisamment de marge de manœuvre pour construire une présence. Et oui, à plus court terme, il est clair que la Commission suggérant effectivement des sanctions financières contre le gouvernement hongrois donne au gouvernement une incitation supplémentaire à mettre en avant son propre récit et à essayer de façonner le débat."

Seulement le début

Ce lien entre les fonds européens et le lancement est rejeté par Balázs Orbán.

"Si quelqu'un pense que nous, Hongrois, n'avons qu'un seul problème avec Bruxelles et que ce seul problème est l'argent, alors c'est un malentendu. Nous avons beaucoup de problèmes avec Bruxelles : l'argent, la guerre, les sanctions, l'accord mondial sur l'impôt minimum, la migration en général, l'identité sexuelle, le système judiciaire, l'avenir de l'Europe, etc", insiste le président de MCC Bruxelles.

Au contraire, fait-il valoir, ce lancement a pour origine une position de force : Viktor Orbán a été réélu pour un quatrième mandat consécutif en avril, l'Italie a élu un gouvernement d'extrême droite en septembre, les Républicains aux États-Unis ont arraché le contrôle de la Chambre des représentants et les relations avec la Pologne, endommagées par la position de la Hongrie sur la guerre de la Russie en Ukraine, seraient en voie de guérison.

"Notre position internationale sur l'Occident est plus sûre qu'il y a six mois et je pense que, puisque l'Europe est en train de sombrer, les électeurs chercheront des alternatives politiques ou convaincront les partis politiques dits traditionnels de changer leurs politiques".

"La mauvaise gestion actuelle de la situation de crise soutient les visions alternatives de l'Europe et, de toute évidence, la Hongrie offre une vision alternative de l'Europe."

MCC Bruxelles ajoute que ce "n'est qu'un début".