Des euro-obligations à la préférence européenne en passant par l'accord commercial avec le Mercosur, des visions concurrentes s'affronteront lors de la réunion des dirigeants de l'UE jeudi.
Deux visions concurrentes de l'avenir économique de l'Union européenne devraient s'affronter jeudi, lorsque les dirigeants de l'Union se réuniront pour une réunion informelle afin de discuter de la relance de la compétitivité de l'Union.
D'un côté, la France. De l'autre, l'Allemagne et l'Italie, nouvellement alignées.
Paris a décidé à la dernière minute de se joindre à un pré-sommet informel prévu par Berlin et Rome avant la réunion de jeudi matin, dans une tentative inhabituelle de coordonner leurs positions avant que les dirigeants ne se réunissent.
L'intervention française fait suite aux propos tenus mardi par le président Emmanuel Macron devant plusieurs médias européens et s'apparente à une tentative d'affirmer l'agenda de Paris en réponse à un document diffusé ces derniers jours par l'Allemagne et l'Italie, qui présente une vision très différente de l'économie européenne.
Ce faisant, le président français a inversé le scénario et mis sur la table l'un des sujets qui divisent le plus les dirigeants européens : la mise en commun de la dette pour soutenir l'Union.
Le moment choisi n'est pas non plus une coïncidence.
Au début du mois, Mario Draghi a appelé l'UE à travailler comme une véritable union et a exhorté les dirigeants à mettre en œuvre une approche fédéraliste "pragmatique" pour survivre dans un monde nouveau et plus brutal.
La réunion d'Alden Biesen, en Belgique, intervient un an et demi après qu'un rapport historique de M. Draghi a mis en garde contre les sombres perspectives de l'économie européenne, à moins que des mesures décisives ne soient prises pour stimuler la compétitivité.
Depuis la publication du rapport en 2024, le paysage géoéconomique mondial s'est profondément modifié, les programmes agressifs des États-Unis et de la Chine augmentant la pression sur les 27 pays de l'UE.
Macron est le plus fidèle aux ambitions de Draghi, mais aussi le leader le plus faible au niveau national par rapport à Meloni et Merz.
Divisions attendues sur les euro-obligations
Lors de la réunion, les dirigeants se concentreront sur le renforcement du marché unique, la réduction des obstacles à la croissance et l'amélioration de l'autonomie stratégique de l'Europe, selon l'ordre du jour présenté par la présidence chypriote de l'UE.
M. Draghi, ainsi qu'un autre ancien premier ministre italien, Enrico Letta - qui a publié son propre rapport sur le marché unique la même année - assisteront à certaines parties des discussions.
Toutefois, un haut fonctionnaire européen a déclaré que le temps du diagnostic était révolu et que les dirigeants devaient désormais prendre des "mesures concrètes" pour faire avancer le programme économique de l'UE.
Il sera toutefois difficile de parvenir à un consensus. Le moteur franco-allemand de l'UE semble s'essouffler, Paris étant désormais confronté à une nouvelle alliance entre Berlin et Rome. Le 23 janvier, l'Allemagne et l'Italie ont décidé de coordonner leurs efforts pour déréglementer l'industrie.
Le premier point d'ignition devrait être l'appel de M. Macron, lancé mardi, en faveur de l'émission d'une dette européenne commune - les euro-obligations - pour financer les investissements massifs nécessaires à l'amélioration de la compétitivité. Le rapport de M. Draghi, publié en 2024, évalue ces besoins entre 750 et 800 milliards d'euros par an.
"Nous avons trois batailles à mener : dans le domaine de la sécurité et de la défense, dans celui des technologies de la transition écologique, et dans celui de l'intelligence artificielle et des technologies quantiques. Dans tous ces domaines, nous investissons beaucoup moins que la Chine et les États-Unis", a déclaré M. Macron, ajoutant que "si l'UE ne fait rien dans les trois à cinq prochaines années, elle sera balayée de ces secteurs."
Berlin, cependant, a longtemps refusé de répéter l'emprunt commun utilisé pour financer le plan de relance post-Covid de 750 milliards d'euros.
Au lieu de cela, l'Allemagne et l'Italie devraient appeler jeudi à un élargissement du financement par capital-risque et à des options de sortie plus solides pour les investisseurs. Le document distribué par Rome et Berlin suggère "la création d'une bourse paneuropéenne, d'un marché secondaire paneuropéen et une révision des exigences en matière de capital pour les prêts sans entraver la stabilité financière".
En ce qui concerne les euro-obligations, les pays nordiques se sont traditionnellement rangés du côté de l'Allemagne.
Toutefois, le même haut fonctionnaire de l'UE a fait remarquer que "lorsque l'Union européenne a dû prendre ces décisions, elle l'a fait", ajoutant que l'emprunt conjoint reste une option après que l'Union s'y soit à nouveau tournée à la fin de l'année 2025 pour soutenir l'Ukraine. "Il n'y a pas de rêve de dette européenne. Il y a une dette européenne sur les marchés et nous venons de l'augmenter de 90 milliards en décembre dernier".
Dans une lettre envoyée aux dirigeants lundi, Ursula von der Leyen, chef de la Commission, n'a pas mentionné l'emprunt commun, doublant la réduction des réglementations excessives et l'intégration du marché unique des 27 pays.
A la veille d'une réunion avec les dirigeants de l'industrie européenne, elle a également appelé à la mise en place d'un 28ème régime afin d'harmoniser les règles pour les entreprises opérant à travers l'Europe.
Les conditions strictes de l'Allemagne
La France fait également pression pour obtenir une priorité de longue date : une politique de préférence européenne, ou "Made in Europe", qui favoriserait les produits à contenu européen dans les marchés publics.
"C'est défensif, mais c'est essentiel, car nous sommes confrontés à des concurrents déloyaux qui ne respectent plus les règles de l'Organisation mondiale du commerce", a déclaré M. Macron mardi.
Si l'idée a fait son chemin dans les capitales européennes et à la Commission européenne, les pays nordiques et baltes ainsi que les Pays-Bas ont averti dans un document non officiel diffusé avant le sommet que la préférence européenne "risque d'anéantir nos efforts de simplification, d'entraver l'accès des entreprises aux technologies de pointe, de freiner les échanges avec d'autres marchés et d'éloigner les investissements de l'UE".
L'Allemagne, quant à elle, a fait circuler un document vu par Euronews en décembre dans le cadre des discussions entre les 27, posant des conditions strictes. Berlin souhaite que la préférence européenne soit limitée dans le temps, qu'elle soit définie de manière large et qu'elle ne s'applique qu'à une liste restreinte de produits. Il est également favorable à une approche "Made with Europe", ouverte aux pays ayant conclu des accords de libre-échange avec l'UE et à d'autres partenaires "partageant les mêmes idées".
L'Italie, troisième économie de l'UE, s'est rangée du côté de l'Allemagne. Les deux pays affirment que leur priorité n'est pas seulement de soutenir les entreprises européennes, mais aussi "d'attirer de nouvelles entreprises de pays tiers", selon le document qu'ils ont adressé à d'autres capitales.
M. Macron a semblé s'aligner partiellement sur ce point de vue mardi, affirmant que la préférence européenne devrait se concentrer sur des secteurs limités tels que les technologies propres, les produits chimiques, l'acier, l'automobile ou la défense. "Sinon, les Européens seront balayés", a-t-il déclaré.
Berlin et Rome veulent plus de dérégulation
Lors de la réunion, Berlin et Rome devraient également mettre en avant un programme de déréglementation. Alors que la Commission européenne a mis en place plusieurs paquets de simplification en 2025, les deux pays appellent "à de nouveaux retraits et simplifications des initiatives de l'UE dans tous les domaines".
Ils proposent également un "frein d'urgence" permettant d'intervenir si la législation soulève "des préoccupations sérieuses concernant la charge administrative supplémentaire à la fois pour les entreprises et pour les autorités nationales".
Enfin, l'accord commercial du Mercosur occupe une place importante. Lors de la réunion, la Commission prévoit de consulter les pays de l'UE sur sa mise en œuvre provisoire après qu'une révision judiciaire déclenchée par le Parlement européen a suspendu la ratification de l'accord, signé avec le Brésil, l'Argentine, le Paraguay et l'Uruguay.
La France reste fermement opposée à l'accord du Mercosur, car elle craint que les agriculteurs ne subissent une concurrence déloyale de la part des importations latino-américaines. L'accord a néanmoins obtenu le soutien d'une majorité d'États membres en janvier, après que l'Italie a apporté son soutien.
Berlin et Rome laissent peu de place au doute dans leur document : "Nous appelons à une politique commerciale ambitieuse de l'UE qui tienne pleinement compte des potentiels et des besoins de tous les secteurs économiques, y compris l'agriculture. La finalisation de l'accord UE-Mercosur a constitué un pas important dans cette direction."