Alors que l’enquête se poursuit et que plusieurs suspects ont été interpellés, Internet a été le théâtre d’accusations sans preuve, de divulgations d’identités et de diffusion d’images falsifiées, alimentant un climat de confusion et de tensions politiques
Après la mort de Quentin Deranque, un militant d'extrême droite de 23 ans tabassé par un groupe de jeunes à Lyon le 12 février et décédé deux jours plus tard, des militants et des hommes politiques d'extrême droite ont diffusé les noms de plusieurs personnes qu'ils accusent d'être impliquées dans son agression.
Neufs personnes ont été placées en garde à vue mardi. Parmi eux figurait Jacques-Élie Favrot, l'assistant parlementaire de Raphaël Arnault, député de la France insoumise.
Ce dernier est également le cofondateur de la Jeune Garde, une organisation antifasciste dissoute par le gouvernement en juin 2025 .
Plus tard dans la soirée, Raphaël Arnault a annoncé sur le réseau social X qu'il avait engagé lundi une procédure pour "mettre fin" au contrat de son assistant, "avant d'apprendre son interpellation".
Ces arrestations interviennent après plusieurs jours de récits contradictoires, de rumeurs et de fausses informations sur l’identité des suspects, ainsi que la diffusion massive d’images erronées présentées comme étant celles de la victime.
Les circonstances de l'agression
Les faits se sont produits en marge d'une conférence organisée par la députée européenne d'extrême gauche Rima Hassan à l'Institut d'études politiques (plus connu sous le nom de Sciences Po).
Selon un témoignage du collectif d'extrême droite Némésis, Quentin Deranque et "une quinzaine d'autres hommes" étaient présents pour leur offrir une assistance en matière de sécurité lors d'une manifestation qu'ils avaient organisée en dehors de la conférence.
Dans sa déclaration, Némésis affirme que ces hommes n'ont pas été en mesure d'assurer leur mission de sécurité parce qu'ils étaient poursuivis par une foule de "militants antifascistes".
Selon le parquet de Lyon, plus tard dans la soirée, Quentin Deranque et deux autres personnes "ont été jetés au sol et frappés à plusieurs reprises par au moins six individus".
"Deux d'entre eux ont réussi à s'enfuir, tandis que Quentin Deranque est resté au sol", a déclaré le parquet.
Bien que Némésis affirme que Quentin Deranque participait à sa sécurité, l'avocat de sa famille a déclaré le 13 février qu'il n'était "ni agent de sécurité, ni membre d'un service d'intendance ou de sécurité" et qu'il n'avait "aucun antécédent judiciaire".
Des militants de gauche ciblés malgré l'absence de preuves
Les noms, adresses et photographies d'un certain nombre de suspects présumés ont été partagés en ligne - même si leurs noms ne figurent pas parmi les suspects officiellement annoncés au public - les exposant ainsi que leurs familles à un harcèlement en ligne.
Dans une série de messages sur les réseaux sociaux, Blandine Bardinet a été identifiée comme l'une des suspects présumés, notamment par des militants d'extrême droite, tels que Damien Rieu dans un message X, depuis supprimé.
Damien Rieu a partagé plusieurs images de la jeune femme, sans lien entre elles, avec des séquences vidéo de l'assassinat de Quentin Deranque, dans le but apparent de mettre en évidence le fait qu'elle portait le même manteau que l'un des agresseurs du jeune homme.
Ndong Eurydice, un élu local du parti d'extrême droite Reconquête, a également diffusé le nom et le prénom de Blandine Bardinet, affirmant qu'elle avait été "formellement identifiée", alors que ce n'est pas le cas à l'heure où nous écrivons ces lignes.
L'avocat de la jeune femme, Raphaël Kempf, a déclaré à l'équipe de fact-checking d'Euronews, Le Cube, qu'une action en justice serait engagée contre les personnes qui ont diffusé de fausses informations contre sa cliente.
"Des plaintes seront déposées contre les individus qui continuent à relayer ces mensonges, et ils devront s'expliquer devant les tribunaux", a-t-il déclaré dans un communiqué envoyé par courriel. "Depuis plusieurs jours, divers influenceurs d'extrême droite se comportent comme des enquêteurs de police et des procureurs, traitant leurs followers comme un jury et citant des noms, incitant à des vagues de haine et de menaces."
"Dans leur quête de vengeance, ils ont identifié à tort Blandine Bardinet comme ayant été présente à Lyon le jeudi 12 février au soir, sur les lieux de la mort de Quentin D.", poursuit-il. "Ils n'ont pas hésité à enjoliver leur théorie avec une fausse analyse d'une capture d'écran.
Raphaël Kempf a réfuté les allégations selon lesquelles sa cliente aurait pu participer au meurtre de Quentin Deranque, affirmant qu'elle avait "quitté la France pour se rendre à l'étranger la veille, le mercredi 11 février, pour un séjour prévu de plusieurs mois".
"Il est donc clair qu'elle n'apparaît pas sur la photo et qu'elle a été identifiée à tort par Damien Rieu, Mila Orriols, Jean-Eudes Gannat, Eurydice Ndong et l'UNI, entre autres", a-t-il ajouté.
Selon plusieurs posts publiés sur les réseaux sociaux, Blandine Bardinet a été impliquée dans le mouvement antifasciste de la Jeune Garde.
"Blandine Bardinet était une militante de la Jeune Garde, animée par ses convictions antifascistes et la nécessité de lutter contre l'extrême droite et la propagation de ses idées et pratiques", a confirmé Raphaël Kempf avant d'ajouter. "Depuis le 12 juin 2025, elle se conforme au décret de dissolution de la Jeune Garde."
Dans un communiqué de presse publié dimanche, la Jeune Garde a nié sa responsabilité dans ce qu'elle a qualifié d_'"événements tragiques"_ qui ont eu lieu à Lyon, déclarant qu'elle avait "suspendu toutes ses activités" à la suite de la dissolution.
Dans une interview accordée le même jour à France 2, le ministre français de l'Intérieur, Laurent Nuñez, a évoqué une possible responsabilité de la Jeune Garde dans l'assassinat de Quentin Deranque.
"L'enquête confirmera s'il s'agit ou non de militants de la Jeune Garde", a-t-il déclaré. "Mais les éléments de preuve vont clairement dans ce sens."
Le parquet de Lyon n'a pas répondu à nos questions concernant l'identification formelle des suspects, après que des médias français, citant des sources policières, aient déclaré que les enquêteurs avaient "formellement" identifié cinq suspects, amplifiant ainsi les spéculations autour des noms partagés en ligne avant les arrestations de mardi.
Lors d'une conférence de presse tenue lundi, le parquet a confirmé que Quentin Deranque avait été agressé "par au moins six individus".
De fausses photos de Quentin Deranque diffusées sur Internet
Par ailleurs, plusieurs photos prétendant représenter Quentin Deranque circulent sur les médias sociaux depuis l'incident.
En réalité, la seule photo authentique de Quentin Deranque a été publiée par sa famille dans le journal français Le Figaro.
Une image, qui a été largement partagée et qui est censée représenter Quentin Deranque est en réalité le portait de Dylan Guichaoua, un représentant local de la branche jeunesse du parti d'extrême droite, le Rassemblement national, dans le département des Pyrénées-Atlantiques.
L'image de Dylan Guichaoua est également apparue sur les drapeaux français déployés lors d'un rassemblement d'hommage organisé à Paris dimanche.
En réponse à ces publication, Dylan Guichaoua a publié un postsur Facebook, dénonçant l'utilisation abusive de son identité et affirmant qu'il n'avait "aucun lien avec les événements mentionnés, et encore moins avec l'attaque et la mort de Quentin".
D'autres images présumées de Quentin Deranque portant la légende "il s'appelait Quentin" utilisent en réalité la photographie de Quentin Piron, un Belge de 23 ans décédé dans un accident de la route en 2024.
L'intelligence artificielle a également été utilisée pour générer des images de Quentin Deranque, qui ont à leur tour été reprises par des comptes d'extrême droite, avec des légendes telles que "L'extrême gauche tue. Soutien à Quentin".
Au total, Le Cube a identifié au moins six fausses images de Quentin circulant sur Internet.