En Hongrie, des versions contradictoires circulent sur les raisons de la perquisition d'un centre de données lié au Fidesz de l'ex-PM Viktor Orbán, dans le cadre d'une vaste enquête anticorruption. The Cube fait le point.
L'ancien Premier ministre hongrois, Viktor Orbán, a accusé la justice de mener une enquête "à motivation politique" visant son parti d'extrême droite, le Fidesz. Ces accusations font suite à une perquisition menée le 21 juillet dans un centre de données de Budapest qui héberge des serveurs liés à Fidesz.
Le bureau du procureur du comté de Bács-Kiskun a indiqué que l'opération s'inscrivait dans le cadre d'une enquête sur des irrégularités présumées au Fonds national pour la culture, un organisme public. Les enquêteurs soupçonnent l'organe décisionnel du fonds d'avoir attribué illégalement 1 079 subventions, pour plus de 17 milliards de forints (47 millions d’euros), en violation des règles de financement.
Mais, s'exprimant devant le siège de Fidesz, Viktor Orbán a affirmé que l'enquête pour corruption avait servi à justifier la saisie des serveurs du parti.
"Hier, j'ai compris de quoi il retournait", a-t-il déclaré aux journalistes après la perquisition. "Ce qui s'est passé, c'est que tout cela a servi de prétexte pour saisir les serveurs de Fidesz." Il a qualifié l'enquête de "procédure judiciaire motivée politiquement" visant à rendre Fidesz "juridiquement non viable".
Orbán a également mis en doute le fondement juridique de cette saisie. "À mon sens, lorsque les serveurs d'un parti politique sont saisis par le gouvernement d'une force politique rivale, c'est un problème", a-t-il déclaré.
Ses propos ont été relayés par des alliés politiques à l'étranger. La députée française Marine Le Pen, du parti d’extrême droite Rassemblement national, et le ministre italien des Transports Matteo Salvini ont exprimé leur solidarité avec Fidesz sur X, accusant les autorités hongroises de violer l'État de droit.
Fidesz dénonce des pressions politiques
L'opération a également suscité des accusations similaires de la part de Balázs Orbán, ancien directeur politique de Viktor Orbán. Il a déclaré à The Cube, l'équipe de vérification des faits d'Euronews, que la saisie avait peu à voir avec l'enquête pour corruption et visait plutôt à obtenir des informations sensibles sur le parti.
"Ils sont entrés au siège de Fidesz et ont recueilli toutes les informations – tous les sympathisants, tous les militants, l'ensemble des communications internes du parti – parce que c'était le récit fabriqué dont ils avaient besoin pour l'enquête", a-t-il poursuivi. "Mais ce n'est manifestement pas cela. Il s'agit de mettre la pression sur un parti politique."
Le parquet conteste toutefois cette version des faits. Le bureau du procureur du comté de Bács-Kiskun nous a indiqué que la perquisition avait été menée chez un prestataire chargé de stocker des données électroniques liées à un parti politique.
Selon lui, le volume des données, conjugué à un manque de coopération du parti concerné, ne permettait pas de sauvegarder les informations sur place. "Le ministère public a donc décidé de saisir les supports de stockage des données", a-t-il précisé, ajoutant que les autorités travaillaient à sécuriser l'accès à ces dispositifs, à sauvegarder les données et à les analyser.
Pas de raison de crier au loup
En dépit des accusations politiques, des juristes ont indiqué à The Cube qu'il n'existait, à ce stade, aucune preuve que l'enquête elle-même constitue une atteinte à l'État de droit.
Tamás Lattmann, maître de conférences en droit au collège Tomori Pál de Budapest et à l'Université de New York à Prague, a estimé que les mesures décrites jusqu'à présent semblaient conformes au droit hongrois comme aux standards européens en matière de droits de l'homme. "À l'heure actuelle, au vu de ces actes et de ces situations, je ne vois aucun risque supplémentaire ou accru pour l'État de droit ou la protection des droits de l'homme", a-t-il déclaré.
Il a ajouté que les garanties juridiques dont bénéficient les personnes concernées par la procédure demeuraient en vigueur. "Ces procédures sont actuellement conformes aux dispositions du droit hongrois et aux standards européens en matière de droits de l'homme", a-t-il expliqué. "Toutes les garanties sont disponibles et toutes les voies de recours judiciaires possibles sont ouvertes, je ne pense donc pas qu'il y ait, à ce stade, une raison de crier au loup."
Lattmann a indiqué qu'Orbán et ses alliés politiques présentaient l'enquête comme une persécution, mais il estime qu'il s'agit davantage d'un discours politique que de la preuve d'une véritable crise de l'État de droit. "Je ne pense pas que cela puisse être qualifié de danger réel, clair et imminent", a-t-il commenté.
Daniel Hegedüs, directeur adjoint de l'Institut allemand pour la politique européenne (Institut für Europäische Politik), basé à Berlin, a également estimé que l'enquête devait être replacée dans le contexte de l'évolution du paysage politique hongrois. Selon lui, le parquet était sous l'influence politique de Fidesz pendant une grande partie des seize dernières années. À ses yeux, l'enquête actuelle illustre le fait que la justice examine des violations présumées de la loi.
"Ce que nous observons, c'est que la justice hongroise fait, peu ou prou, ce qu'un système judiciaire indépendant, un parquet indépendant, doit faire en cas de violations présumées de la loi", a-t-il déclaré. Hegedüs a ajouté que les accusations de Fidesz, selon lesquelles l'enquête constituerait une atteinte à l'État de droit, s'inscrivaient dans un schéma politique bien connu, selon lui.
Le contexte politique
Le 22 juillet, le procureur général Gábor Bálint Nagy a annoncé sa démission, son mandat devant prendre fin le 25 août 2026. Dans un communiqué annonçant sa décision, Nagy a affirmé que la préservation de l'indépendance et de l'autorité du pouvoir judiciaire, parquet compris, était un élément fondamental d'un système institutionnel démocratique. "Le parquet ne doit pas devenir un instrument au service des luttes politiques, ni la scène des intérêts politiques quotidiens ou des jeux de pouvoir", disait le texte.
Cette démission a été saluée par le nouveau Premier ministre hongrois, Peter Magyar, qui a battu Viktor Orbán lors des élections législatives d'avril.
Dans un message publié sur X, Magyar a estimé que le départ du procureur général signifiait que "le pays se débarrasse d'une marionnette d'Orbán de plus, qui faisait obstacle à la transformation politique". Magyar a décrit le système mis en place par son prédécesseur comme un "système mafieux" et s'est engagé à le démanteler au moyen de ce qu'il appelle "l'opération Purgatoire".