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Bulgarie : les ouvriers du textile veulent un salaire minimum européen

Bulgarie : les ouvriers du textile veulent un salaire minimum européen
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À cent jours des élections européennes, euronews ouvre dans l'émission Insiders, une série de reportages sur les grandes questions qui préoccupent les citoyens européens et qui pourraient peser sur l'issue de ce scrutin.

Dans cette édition, notre reporter Hans von der Brelie découvre en Bulgarie, pays qui affiche le salaire minimum le plus faible de l'UE, les difficiles conditions de travail des ouvriers du secteur textile qui poussent une partie d'entre eux à émigrer vers l'ouest de l'Europe. Il recueille aussi leurs attentes à l'égard des responsables européens.

Le jour n'est pas encore levé, mais c'est déjà la prise de service pour les ouvriers de l'usine Pirin-Tex de Gotse Delchev, l'une des plus grandes usines textiles d'Europe. Ils travaillent cinq à six jours par semaine pour des rémunérations faibles, le salaire minimum bulgare étant le moins élevé de l'Union européenne - l'équivalent de 286 euros bruts par mois -.

Le secteur de l'habillement fournit des dizaines de milliers d'emplois en Bulgarie et ailleurs dans l'est de l'Europe, dans des régions où la vie économique est peu développée. Et face à la concurrence acharnée de fabricants africains, asiatiques et turcs, dans les usines comme celle-ci, on cherche à limiter les coûts.

"Pendant qu'au Bangladesh, les ouvriers font grève pour de meilleurs salaires, ceux qui travaillent ici prennent leur service alors qu'ils ne gagnent pas grand-chose eux non plus," fait remarquer notre reporter Hans von der Brelie.

De nombreuses marques internationales ont délocalisé leur production en Roumanie et Bulgarie. Cette entreprise produit par exemple, quantité d'articles pour Hugo Boss. Ses ouvriers sont rapides : il ne leur faut que cinq secondes pour faire un ourlet à une jambe de pantalon. Malgré cela, la pression qui s'exerce sur eux reste intense. D'après des sources syndicales, seuls 11 des 1800 employés du site réussissent à remplir les objectifs imposés par la direction.

La charge quotidienne est indiquée au niveau de chaque poste de travail sur une tablette, nous explique une manager. "Le système de tablettes qui permet de contrôler tout le processus de travail est la meilleure chose qu'on n'ait jamais eue," assure Mariyana Georgieva. "Chaque action ou opération réalisée par les employés comme le temps nécessaire pour que la couturière fasse une tâche spécifique ou sa méthode pour coudre ou faire d'autres choses, tout est contrôlé grâce à ces tablettes," souligne-t-elle.

"Nos employeurs ont quasiment instauré un système de travail forcé"

Gotse Delchev est le centre névralgique du secteur textile bulgare. Le nom de la ville fait référence à une figure révolutionnaire importante de la Macédoine ottomane du début du XXe siècle. Au siège de Podkrepa, syndicat national représenté chez Pirin-Tex, l'heure est justement à la rébellion. Les ouvriers membres qui s'y réunissent ce jour-là sont scandalisés par la faiblesse de leur salaire.

"En moyenne, les ouvriers arrivent à finir seulement 60% des tâches qui leur sont assignées," indique le responsable syndical de Podkrepa, Kostadin Draginov. "Selon l'ancienneté de chacun, on reçoit en moyenne entre 650 et 700 levs, soit de 320 à 350 euros par mois," précise-t-il.

Une ouvrière renchérit : "Est-ce que les politiciens bulgares font les lois pour les êtres humains ou pour les robots ? Nous travaillons sans cesse," insiste Elena Marvakova. "Avec les tâches qui nous sont assignées, nos employeurs ont quasiment instauré un système de travail forcé," dénonce-t-elle.

"Mon père et ma mère habitent et travaillent à l'étranger : ils sont partis il y a plus de vingt ans. Et à mon âge, ils m'aident encore et prennent en charge la moitié de mes dépenses ici en Bulgarie pour que je puisse mener une vie à peu près normale," indique Angel Stankov, un autre salarié de l'usine.

"On s'en va parce qu'on fuit des salaires trop bas et personne ne veut venir travailler chez nous"

Elka Karaylieva, également ouvrière, nous interpelle : "Je pense que mes collègues de l'Ouest de l'Europe, ça doit les faire rire d'entendre les sommes qu'on gagne... C'est vrai, la situation est telle qu'il vaudrait mieux en rire," dit-elle avant de lancer : "Mais, est-ce qu'on est des Européens de seconde zone ? Est-ce qu'on est des mauvaises couturières ? Est-ce qu'on mange moins que nos collègues à l'ouest ?"

Kostadin Draginov poursuit : "En Bulgarie, il y a un grand paradoxe : on s'en va parce qu'on fuit des salaires trop bas et un niveau de vie pas assez élevé et on va travailler, en Angleterre, en France ou ailleurs. Mais personne ne veut venir travailler chez nous en contrepartie et si un entrepreneur étranger veut investir en Bulgarie, il ne trouve plus assez de main-d'œuvre ici," déclare-t-il.

Un salaire huit fois plus élevé au Royaume-Uni

La commune de Gotse Delchev compte un peu moins de 20.000 habitants, environ 40.000 avec les villages alentour. D'après la mairie, 2500 résidents travaillent aujourd'hui à l'étranger, le plus souvent dans l'ouest de l'Europe dans l'agriculture, la construction ou encore les services à la personne. Notre équipe contacte l'une d'entre elles qui est installée depuis peu, au Royaume-Uni, sans sa famille qui est restée en Bulgarie.

À Londres, Galina Georgieva est couturière non plus pour des costumes haut de gamme, mais pour des pulls bon marché. Notre journaliste lui demande pourquoi elle a quitté la Bulgarie ?"

"J'avais l'impression d'être devenue une machine : tu rentres du travail, tu manges, tu dors trois - quatre heures, je me sentais écrasée comme si j'avais de grosses pierres sur le dos," raconte-t-elle. "Le stress était énorme en Bulgarie : je gagnais l'équivalent de 260-280 euros par mois. Ici à Londres, je gagne 1600 livres - 1800 euros - par mois," poursuit-elle avant de préciser : _"En Bulgarie, mon employeur ne me croyait pas quand j'étais malade ; pourtant, on me faisait des perfusions et je m'achetais des médicaments pour tenir la cadence, la charge de travail était trop importante," _conclut-elle.

"Les marques internationales ne veulent pas nous payer en rapport avec ces obligations"

Hugo Boss, l'un des principaux clients de Pirin-Tex, a soumis l'usine à des contrôles : la marque a lancé une procédure d'audit social. Et les résultats sont bons, assure la direction de l'usine. En effet, l'entreprise a bonne réputation en Bulgarie car les conditions sont pires ailleurs, nous dit-on.

Viden Kinevirski fait partie des 25 ingénieurs qui étaient là au moment de la création du site par un entrepreneur allemand qui voulait justement délocaliser son activité textile. "A l'époque, l'usine était en Grèce et notre patron cherchait une alternative parce qu'en Grèce, au début des années 90, le niveau de vie était assez élevé alors qu'ici, il était assez bas," dit-il avant de concéder : "Dans notre industrie, on sait bien qu'il y a cette tendance à délocaliser la production vers des pays où le niveau de vie est faible."

Pirin-Tex a vu le jour dans une ancienne usine de postes de radio. Quand l'entrepreneur allemand Bertram Rollmann a investi sur place, il a été accueilli à bras ouverts. L'économie bulgare était alors en plein effondrement et la production textile était vue comme une opportunité de la relancer. En seulement quelques années, les effectifs sur place sont passés à 3500. La Bulgarie a été la dernière étape d'un parcours international qui avait démarré par l'ouverture en Allemagne par le grand-père de Bertram Rollmann d'un atelier de confection en 1922, puis d'une première usine en 1965.

"Les entreprises du secteur de l'habillement n'engrangent pas assez de recettes pour pouvoir donner tant que ça à leurs employés," reconnaît Bertram Rollmann, propriétaire de l'usine. "Le résultat, c'est que les gens partent massivement s'installer à l'étranger, ce qui a des conséquences désastreuses : depuis trois ans, environ 600 personnes quittent notre entreprise chaque année, ils partent principalement pour le Royaume-Uni, l'Allemagne, certains vont en Suède ou en Espagne," regrette-t-il.

"Les fabricants comme nous, on ne touche que 5 à 7% du prix payé par le consommateur : ce n'est pas assez, en fait et c'est tellement peu que les gens qui travaillent dans la production, qu'ils soient en Bulgarie, Roumanie, Serbie, Macédoine ou Albanie, ne peuvent pas vivre correctement avec ça," dit-il avant de faire remarquer : "D'un côté, les marques internationales insistent pour que nous respections les standards européens en matière de conditions de travail ; d'un autre côté, ces marques ne veulent pas nous payer en rapport avec ces obligations."

Trouver d'autres moyens de subsistance

Depuis 1990, un million et demi de Bulgares ont quitté leur pays. Et le déclin démographique perdure. La Bulgarie ne compte plus que sept millions d'habitants. Ils étaient près de 8,5 millions en 1992.

Notre équipe a rendez-vous avec le responsable du syndicat Podkrepa du site Pirin-Tex à son domicile. Sa compagne Zorka Guleva a quitté l'usine à cause du stress qu'elle subissait sur place. En tant que couturière indépendante, elle ne gagne pas plus, mais au moins, elle peut travailler à son rythme.

"Ce nouveau système de quota de production par heure ne se fait pas en notre faveur, on ne peut pas gagner plus d'argent," estime Kostadin Draginov. "La direction augmente sans cesse les quotas et on n'a pas le temps d'atteindre notre objectif horaire : ça pèse sur le moral des salariés, ils sont démotivés et n'ont plus envie de travailler, ils désespèrent et veulent quitter l'entreprise," affirme-t-il.

Sa compagne renchérit : "Je crois qu'il ne s'agit pas d'un système pour augmenter la productivité, mais plutôt d'un système de contrôle des ouvriers. Ce n'est pas le processus de travail qui est contrôlé, mais le travailleur lui-même : tout est fait dans le but de verser moins d'argent au salarié et la productivité baisse à cause des quotas trop élevés," assure-t-elle.

Les habitants ont besoin de trouver d'autres moyens de substance comme la vente de fruits et légumes de leur jardin ou la culture du tabac même si elle devient de moins en moins courante.

"Il y a les factures à payer à la maison," explique Kostadin Draginov, "on est en hiver, on doit se chauffer, ça me coûte l'équivalent d'environ 600 euros, c'est-à-dire que je dois mettre de côté deux salaires mensuels pour me chauffer, ça laisse peu d'argent pour acheter à manger. Et puis, il faut payer l'électricité : ça fait environ 50 euros," ajoute-t-il.

"Si vous voulez offrir une éducation à vos enfants, mettre un peu de côté pour les situations d'urgence ou partir en vacances, c'est impossible quand on n'a que le salaire de Pirin-Tex," avoue-t-il. "Avec ces arbres fruitiers, j'espère pouvoir offrir une éducation à mes enfants : je peux dire que ces arbres fruitiers, c'est mon assurance vie," dit le leader syndical.

"Personne n'a trouvé d'emploi dans sa branche"

En janvier, le salaire minimum bulgare a fait l'objet d'une hausse de 10%. Ce qui l'a fait passer de 261 à 286 euros bruts mensuels. À titre de comparaison, il est d'environ 440 euros en Roumanie, 1500 euros en France.

Ivan Dushkov, 20 ans, vient de signer son premier contrat de travail : après avoir gagné sa vie en réparant des ordinateurs, il est aujourd'hui gardien du gymnase de la ville.

"Ce n'est pas facile de trouver un emploi bien payé en Bulgarie : j'ai un bac pro en informatique, on était 25 dans notre promotion et personne n'a trouvé d'emploi dans cette branche," fait-il savoir. "Moi, j'ai finalement accepté de faire autre chose : ce boulot ici, c'est intéressant," assure-t-il.

Ivan touche le salaire minimum pour cette place qu'il a décrochée par le biais d'un programme européen dont l'objectif est de faire sortir les jeunes du chômage. "La Bulgarie est le pays le plus pauvre de l'Union européenne, le salaire est à 2 levs par heure, 20 levs par jour - 10 euros par jour - ; en Allemagne ou en France, 10 euros, c'est le tarif horaire : ce qu'on gagne ici en un jour, dans l'ouest de l'Europe, ils le gagnent en une heure," lance le jeune homme.

"Comment peut-on faire sa vie ?" (Ivan, 20 ans)

"En Bulgarie, ça n'arrive jamais qu'un jeune de 18 ans parte de chez ses parents à la fin de ses études : comment peut-on partir de la maison pour faire sa vie quand les parents aussi touchent le salaire minimum et ne peuvent pas t'aider au début ? C'est impossible," dit-il.

Après son travail, nous retrouvons Ivan dans le centre-ville. Il nous fait part de ses goûts : il aime Metallica et la pop bulgare, et puis, il aimerait bien voyager. Et en attendant d'en avoir les moyens, il tente sa chance à la loterie comme de très nombreux Bulgares. D'habitude, il s'offre un ticket pour son anniversaire et pour le Nouvel An, mais là, il fait une exception. Il gratte son ticket, mais la chance n'est pas au rendez-vous.

"Quel est votre plus grand rêve ?" lui demande notre journaliste Hans von der Brelie. "Si je gagnais maintenant, tout de suite," répond-il, "c'est clair que je m'achèterais une nouvelle voiture et puis, je ferais un voyage autour du monde pour découvrir les trésors anciens des pays arabes."

Aides européennes aux collectivités

Depuis l'adhésion de la Bulgarie à l'Union européenne, la municipalité a reçu 50 millions d'euros pour rénover ses infrastructures : ses rues, ses écoles et son hôpital par exemple.

Mais le maire réclame plus. Alors que le pays s'interroge sur son passage à l'euro, Vladimir Moskov estime que des fonds sont nécessaires pour soutenir les petites et moyennes entreprises locales. L'homme est membre du parti socialiste et opposant au gouvernement de droite en place. "Parmi les pays qui ont intégré l'Union européenne en dernier, il y a un problème de revenus trop faibles : il faut tout faire pour encourager leur augmentation dans ces régions et ces pays, il nous faut une révolution des revenus," souhaite-t-il.

"Grâce à cela, on pourra freiner les mouvements migratoires à l'intérieur de l'Union européenne : on a besoin de ces changements pour que les gens puissent rester en Bulgarie et qu'on puisse arriver au même niveau de vie que dans l'ouest de l'UE," suggère-t-il.

Retraités pauvres

Les pensions étant indexées sur les salaires, de nombreux retraités se retrouvent en situation de pauvreté. C'est le cas d'Atlaza Shtereva, 80 ans. Elle a travaillé dès l'âge de 15 ans, dans des plantations d'arbres, puis en tant que cuisinière et enfin, ouvrière textile. Elle qui doit faire tellement attention à ce qu'elle dépense aide la paroisse dans la gestion de ses comptes.

Le neveu d'Atlaza vit en Espagne, sa nièce en France, mais ses deux enfants sont encore en Bulgarie. "Dès que je touche ma retraite - l'équivalent de 150 euros par mois -, je dois tout de suite verser 50 euros pour payer mes factures : l'électricité, les médicaments et il me reste 100 euros pour vivre jusqu'à la fin du mois," explique Atlaza Shtereva. "Avec ma petite retraite, je ne peux pas m'acheter des choses comme de la charcuterie et de la viande," précise-t-elle. "Heureusement, j'ai mes enfants qui m'aident ; sans mes enfants, je ne pourrais pas survivre ; c'est grâce à mes enfants que j'ai chaud ici et que je ne tombe pas malade : ce sont eux qui achètent le bois pour me chauffer," dit-elle.

Délocaliser une partie de la production ?

Ceux qui travaillent touchent un peu plus. Mais leur situation est précaire. Alors, comment sauvegarder l'industrie textile et d'augmenter les salaires ? En instaurant des barrières douanières sur les produits importés ?

Une mauvaise idée d'après le dirigeant de Pirin-Tex qui estime que le protectionnisme rime avec corruption et flambée des prix. Il préfère une autre piste comme celle de délocaliser une partie de la production.

"Nous allons rester sur ce site : on ne ferme pas comme ça, une usine comme celle-là avec 1800 employés, le savoir-faire que nous avons développé ici a de la valeur pour nous," assure Bertram Rollmann. "Mais bien sûr, il est possible qu'un jour, on soit forcé d'ouvrir une deuxième usine dans un autre pays qui pourra se trouver en Afrique ou en Asie centrale pour avoir une alternative, pour asseoir notre activité sur un deuxième site pour pouvoir nous maintenir sur le moyen et le long terme," précise-t-il malgré tout.

Et tandis que la direction explore le Sénégal et l'Ouzbékistan pour son éventuelle deuxième implantation, les membres du syndicat local se retrouvent une nouvelle fois pour échanger sur la manière d'améliorer le contexte social.

Un tarif horaire minimum valable pour toute l'UE ?

À l'approche des élections européennes de mai, ils suggèrent des solutions à leurs responsables politiques nationaux et européens.

"Pour que la situation change, il faut vraiment introduire la rémunération à l'heure avec une convention collective par branche," insiste Mariya Kanatova. "Une collègue qui travaille en France m'a raconté qu'elle touche 9,50 euros de l'heure, c'est énorme ; ici, si on calcule notre rémunération à l'heure, ce sont des miettes," dit-elle.

Angel Stankov ajoute : "Ce que l'Union européenne peut faire pour nous, c'est fixer un salaire horaire minimum valable pour tout le territoire de l'Union."

Elena Marvakova renchérit : "On voudrait qu'il n'y a pas d'Europe à deux vitesses, on ne veut pas de doubles standards, on veut faire pleinement partie de l'Europe et on veut que l'Europe garantisse un SMIC européen et que les prix aussi soient pareils dans toute l'Europe."

En conclusion, une autre ouvrière textile, Karamfila Boicheva, nous interpelle : "Je veux que nos enfants reviennent en Bulgarie, j'ai un seul enfant, un fils âgé de 21 ans qui est en Allemagne depuis deux ans. Je veux qu'il puisse trouver un travail dignement payé en Bulgarie et qu'il puisse faire sa vie ici et pas à l'étranger," insiste-t-elle.