DERNIERE MINUTE

Dans la jungle des migrants à Samos

Dans la jungle des migrants à Samos
Euronews logo
Taille du texte Aa Aa

Sarah vient d’Ouganda. Elle y enseignait les sciences politiques à l’université. Son militantisme en faveur des droits civiques lui a valu d’être menacée dans son pays l'obligeant à fuir. Elle fait partie des milliers de demandeurs d’asile qui survivent depuis des mois, dans la dite "jungle" de l’île grecque de Samos. Nous l’avons rencontrée lors de notre reportage sur le calvaire que vivent les réfugiés, comme les habitants de l’île, pour une édition spéciale de notre magazine d’investigation Insiders. Elle entraîne notre reporter Valérie Gauriat dans une visite de ce qu’elle décrit comme "l'enfer sur terre".

L’île grecque de Samos est connue pour ses paysages de rêve. Proche des côtes de la Turquie, elle abrite une réalité plus sombre : l’un des centres d'enregistrement ou "hotspots" pour demandeurs d'asile installés sur les îles grecques du nord de la mer Égée.

Prévu pour 650 personnes, le camp est débordé. Près de 4000 migrants sont bloqués à Samos. Des dizaines de tentes s'amoncellent aux abords du centre pour former ce que tous sur place ont baptisé la "jungle".

"Bienvenue dans mon monde !" plaisante Sarah, en nous entraînant sur les chemins de terre qui serpentent entre les habitations de fortune.

Venue d'Ouganda, Sarah y enseignait les sciences politiques à l’université. Son militantisme en faveur des droits civiques lui a valu d’être menacée dans son pays l'obligeant à fuir.

Cela fait huit mois qu'elle est bloquée sur place comme des milliers d'autres dans l'attente d'une réponse à sa demande d'asile.

"Chacun pour soi et Dieu pour tous"

"Ici, c'est très long, c'est un gros problème ! On peut attendre un an, deux ans, trois ans !" s’exclame un jeune Palestinien que nous croisons en chemin.

''La situation ici, c'est chacun pour soi et Dieu pour tous : tout le monde survit, c'est comme si on vivait dans la jungle," indique Sarah qui ajoute : "J'aimerais vous montrer les ordures qu'il y a ici : on vit parmi les rats, les serpents et toute cette vermine, mais on doit avancer parce qu'on ne peut pas juste s'arrêter de vivre ; c'est ça, la vie ; c'est ça, la réalité et c'est ça, l'Europe ?" tempête Sarah. Une ombre traverse son regard, fixé sur un tas d’immondices.

Autour de nous, des tentes de diverses formes et tailles, rapiécées à l'aide de lambeaux de bâches de plastique multicolores, s'accrochent comme douloureusement aux flancs des bois pentus, tanguant doucement au gré du vent.

''Il y a des familles qui vivent comme ça,'' soupire Sarah.

Nous nous enfonçons dans les dédales de l'improbable village. Des rangées de tentes d'apparence plus solide que les autres et équipées de portes en bois attisent notre curiosité. Elles appartiennent aux plus chanceux qui ont les moyens de s'offrir un semblant de confort.

Valérie Gauriat
Le "quartier VIP", et "l'enfer sur terre", dans la jungle de SamosValérie Gauriat

"Il n'y a rien d'autre ici que l'obscurité"

"C'est le quartier VIP," ironise Sarah, "les gens essaient de vivre au mieux.''

Un homme s'affaire avec des outils dans une petite tente : son atelier. "Salut Sunday, comment vas-tu ?" le salue son amie.

"C'est l'architecte en chef ! L'un des architectes de cette zone," explique-t-elle. Dans le camp, il y a des architectes, des ingénieurs, des artisans ou des enseignants comme elle. Ils s'efforcent d'améliorer les conditions de vie dans la jungle, du mieux qu'ils peuvent. Dans le "quartier VIP", les bivouacs sont garnis de meubles et de tapis récupérés dans les rues et décharges de la ville voisine. Pas de quoi effacer les réalités de la jungle.

''Je gère ce lieu et j'essaie aussi de garder la forme : je vais par là-bas pour m'entraîner, pour oublier deux ou trois choses... Sinon, je mourrai en silence !" tonne Sunday, du haut de sa silhouette d'athlète. ''De l'entrée de cet endroit, jusqu'en bas, tout est sombre ! Tu comprends ? Il n'y a aucun espoir ! On n'est pas bien ici," conclut-il avant de prendre congé pour partir s'entraîner dans les bois.

Nous poursuivons notre visite. Ici et là, des cris d'enfants, des bribes de phrases en français, anglais, arabe, farsi et des éclats de musique s'échappent des parois de plastique.

"Il y a beaucoup de voleurs, on les appelle Ali Baba"

"Soyez les bienvenus ! C'est ici que je vis," sourit Sarah, en ouvrant le cadenas fixé à la porte de bois blanche d'une petite tente carrée. "Il y a beaucoup de voleurs ici, on les appelle Ali Baba," dit-elle tandis que nous la suivons dans son abri impeccablement tenu. "Voici ma mini-cuisine," décrit-elle en désignant la petite commode dans laquelle sont rangés quelques ustensiles, une théière et un petit réchaud à gaz.

Dans un coin de la tente, des bouteilles d'eau minérale sont stockées contre un seau et une bassine qu'elle tient à nous montrer. "Je suis une femme et je ne peux pas m'aventurer dehors la nuit ; alors j'utilise la bassine comme toilettes," explique-t-elle. "J'ai aussi une ventilation," ajoute-t-elle en ouvrant la petite fenêtre de plastique encadrée de montants en bois, encastrée sur un côté de la tente. Elle ne l'ouvre qu'avec parcimonie. "On a des problèmes avec les souris et les rats, alors j'accroche mes provisions en hauteur," fait-elle remarquer.

Valérie Gauriat
Survivre dans la jungleValérie Gauriat

Au fond de l'habitacle, un petit lit recouvert d'un épais sac de couchage fait sa fierté, ainsi que la moustiquaire suspendue au-dessus de sa couche. La nuit, elle garde toujours une alarme de poche à portée de main. Récemment, son téléphone a disparu pendant son sommeil. Bien plus que le danger qui rôde constamment, ce qui la contrarie, c'est de ne pouvoir communiquer avec ses filles restées derrière elle en Ouganda. Elles savent que leur mère vit en Grèce, mais ignorent tout de sa vie dans la jungle de Samos.

Des espoirs et des rêves

Près du lit, une Bible voisine une boîte à bijoux et une lampe de poche posées sur une petite table de chevet.

Sarah attrape un manteau avant de refermer la porte de son refuge derrière nous. La nuit tombe, la fraîcheur s'est installée. La jeune femme se presse le long de la barrière de fils barbelés qui marque la séparation entre le camp "officiel" et la jungle. Elle a hâte de gagner la ville qui s'étend vers la mer, à quelques centaines de mètres seulement de là. Ce soir-là, elle veut chercher un moyen de joindre ses enfants. Ce sont elles qui lui donnent la force de continuer à se battre pour son avenir et le leur.

"Oui, nous sommes des réfugiés, mais des réfugiés avec un but, un rêve, un espoir : nous ne serons pas réfugiés pour longtemps parce qu'on sait qu'un jour, les choses iront mieux," promet-elle avant de s'éloigner dans l'obscurité.

Nous la retrouvons le lendemain dans un cadre plus hospitalier. Chaque jour, Sarah se rend au "centre Alpha", centre d'accueil connu de tous à Samos, tenu par l'une des ONG qui viennent en aide aux migrants, Samos Volunteers. Le lieu déborde d'activité. Des centaines d'habitants du camp y viennent chaque jour trouver du réconfort, mais aussi des activités de loisirs, des conseils juridiques et des cours de langue.

Le désir de vivre

Sarah fait partie des bénévoles. Elle organise des ateliers réservés aux femmes et dispense des cours d'anglais à ses compagnons d'infortune. Nous la suivons dans la salle de classe. Ses élèves sont aussi enjoués qu'attentifs. Reprenant le fil de leur dernier cours de grammaire, leur professeur énonce : "La forme positive, c'est l'affirmatif. Je suis. Je suis moi. Je suis ougandaise. Je suis professeur" ; puis, désignant un jeune homme : "Tu es afghan." Détachant soigneusement ses mots, il répond, concentré : "Je suis afghan. Je vis dans une tente." Les rires fusent. Un moment de joie et de répit. Un moment dérobé à l'adversité. Et une source d'énergie pour Sarah.

"Ces cours sont très importants pour moi," confie-t-elle tandis que ses élèves quittent la salle.

"C'est important non seulement pour l'estime de soi, mais aussi pour ma carrière et ça me fait tenir de savoir qu'il y a des gens qui ont envie d'apprendre, d'être meilleurs," indique-t-elle. "La vie dans la jungle, c'est la vie dans la jungle ; mais ici, au moins, on se sent un peu différents, on se sent humains, on a un sentiment d'appartenance et on a un vrai désir de vivre et de devenir meilleurs,'' souligne-t-elle.

Euronews n'est plus accessible sur Internet Explorer. Ce navigateur n'est plus supporté par son éditeur, Microsoft, et les dernières fonctionnalités techniques de notre site ne peuvent plus fonctionner correctement. Nous vous encourageons à utiliser un autre navigateur, tels que Edge, Google Chrome ou Mozilla Firefox.