Pourquoi l’Iran a-t-il abattu un drone américain au-dessus du détroit d'Ormuz ?

Pourquoi l’Iran a-t-il abattu un drone américain au-dessus du détroit d'Ormuz ?
Taille du texte Aa Aa

« Selon la République islamique d’Iran, la sécurité du golfe Persique est indivisible. S’il n’y a pas de sécurité pour tous, il n’y a de sécurité pour personne » : c'est le passage le plus fort de la lettre adressée par l’Iran au secrétaire général de l’ONU en 1984 au cours de la guerre « des pétroliers » avec l’Irak, cette phrase est toujours la pierre angulaire de la doctrine défensive de l’Iran.

En février 2019, le commandant de la marine iranienne a menacé de fermer le détroit d'Ormuz en réponse à une décision du président américain de mettre en place de nouvelles sanctions contre Téhéran. Cette menace a été confirmée par président iranien Hassan Rouhani : « Nous ferons comprendre à l’ennemi que le détroit doit être ouvert à tous ou à personne ».

Pourquoi le détroit d'Ormuz ?

Le détroit d'Ormuz est la voie maritime la plus importante pour l’approvisionnement énergétique mondial. Il est la seule voie de communication du golfe Persique vers la mer d’Oman et l’océan indien. Situé au sud de l’Iran et au nord d’Oman, sa longueur est de 275 km et la largeur la plus étroite du détroit est de 38 km.

C’est par ce détroit court et peu profond que se fait entre 40% et 46% de l’exportation mondiale de pétrole. Pour souligner l’importance du détroit d’Ormuz, il suffit de comparer ce chiffre avec l’exportation de pétrole par d’autres détroits internationaux.

Selon U.S Energy Administration, plus de 17 millions de barils par jour ont été transportés via le détroit d’Ormuz, tandis que 3 millions de barils par jour l’ont été par les détroits danois. Le chiffre est de 2.9 mb/j pour les détroits des Dardanelles et du Bosphore. La proportion est moindre par le détroit de Bab el-Mandab, puisqu’elle est de 2.7 millions de barils par jour.

Selon une étude de l’AIE tablant sur une croissance annuelle constante de 2% de la demande de pétrole, en 2030 les flux pétroliers en provenance du golfe Persique couvriraient les 2/3 de la demande mondiale .

Le pétrole n’est pas le seul produit stratégique qui passe par Ormuz. Une quantité énorme de gaz naturel y passe aussi tous les jours. Selon les statistiques de l’AIE, 33 milliards de mètres cubes de gaz, notamment en provenance de l’Iran et du Qatar à destination des pays asiatiques, passent chaque année par le détroit.

Pour le détroit de Gibraltar, cette quantité représente 14,1 milliards m3/an venant d’Algérie pour approvisionner les États-Unis et l’Europe du Nord. Une interruption éventuelle de l’exportation du pétrole par le détroit d’Ormuz aurait des conséquences négatives sensibles sur l’économie mondiale.

C'est pourquoi l'Iran, en tant qu'Etat côtier, se sert de la menace de fermeture comme un moyen de pression sur les autres pays.

Reuters
Un pétrolier traverse le détroit d'OrmuzReuters

« Menace permanente »

Depuis la première guerre contre l’Irak, les Américains ont renforcé leur présence dans la région du golfe Persique. Cette présence a été intensifiée au cours des années suivantes et les bases militaires des Etats-Unis sont de plus en plus nombreuses, ce qui est considéré par Téhéran comme une menace contre le régime iranien.

C’est en fonction de cette menace, presque permanente, que l’Iran organise sa politique défensive.

Patrouille américaine dans le golfe Persique

Défense asymétrique

Pour faire face à une telle menace, l’Iran a mis en place sa nouvelle "doctrine de la défense asymétrique" (ou la doctrine du faible face au plus fort).

Etant donné que les forces américaines sont supérieures à celles de l’Iran, une éventuelle guerre serait une guerre asymétrique. La stratégie défensive de ce type de guerre est différente de la guerre classique ou symétrique.

Cela signifie qu'en cas d'une éventuelle attaque contre l'Iran, ce dernier visera essentiellement les intérêts de ses adversaires partout dans le monde, compris leurs intérêts économiques dans le golfe Persique. Selon Téhéran, la fermeture du détroit d'Ormuz, qui provoque l’interruption du passage des navires et de l'exportation du pétrole, est la solution la plus efficace et rapide contre les intérêts des Etats-Unis.

Gardiens de la révolution et sécurité du golfe Persique

Pour mettre en place cette doctrine, le guide suprême, Ali Khamenei, en tant que commandant en chef des forces armées, a octroyé la mission d’assurer la sécurité maritime du détroit d’Ormuz et du golfe Persique aux GRI (Sepah) depuis 2006.

Le corps des GRI est une organisation militaire parallèle à l’armée régulière, dépendant directement du guide suprême. Sur la scène nationale, le fait de confier aux GRI la sécurité du détroit d’Ormuz signifie qu’il s’agit d’une mission de la plus haute importance, notamment parce que cette entité militaire a toute la confiance du guide suprême. Sur la scène internationale, ce fait est aussi un signe important, parce que les GRI sont connus pour leurs opinions anti-occidentales et notamment anti-américaines.

Contrairement à l’armée régulière (Artesh), le Sepah a carte blanche pour intervenir dans les affaires politiques, ce qui lui permet de critiquer la politique américaine, ce qui, en règle générale, est le rôle des autorités diplomatiques.

khamenei.ir

Ni le gouvernement iranien, ni le parlement ou d’autres organisations n’ont de contrôle sur le Sepah. Il dépend directement du guide suprême et il agit dès que celui-ci l’ordonne. C’est pourquoi le choix de cette entité pour sécuriser le détroit d’Ormuz est hautement significatif.

Cette organisation militaire est censée mettre en place la doctrine de la défense asymétrique. C’est selon cette politique que l’Iran développe ses armes et définit ses objectifs stratégiques militaires.

« La fermeture du détroit est plus facile que de boire un verre d’eau »

Chaque année, la marine iranienne, composée des GRI et de l’armée régulière, mène des exercices militaires dans le golfe Persique, le détroit d’Ormuz et la mer d’Oman au cours desquels sont testés des missiles de croisière et d’autres moyens.

Selon Téhéran, ces manœuvres « ne prévoient pas la fermeture du détroit d’Ormuz » mais « le message principal des manœuvres est l'instauration de la sécurité dans la région du golfe Persique et le renforcement de la sécurité dans le détroit d'Ormuz, la mer d'Oman et le nord de l'océan Indien pour les bateaux commerciaux ». Selon Téhéran, « la fermeture du détroit est plus facile que de boire un verre d’eau », même si, « pour le moment, nous n’avons pas besoin de le fermer puisque nous contrôlons la mer d'Oman et son trafic ».

Les moyens développés

Voici quelques exemples de moyens militaires développés par l'Iran :

1. Khalij Fars (golfe Persique) est un lance-missile balistique anti-navire propulsé par combustible solide avec une portée de 300 km, il a été dévoilé en février 2011. Il est destiné exclusivement à cibler des navires.

Fars News Agency
Missile golfe PersiqueFars News Agency

2- Noor (en français "gloire") est un missile de croisière anti-navire de moyenne portée, fabriqué en Iran. Il a une portée de 170 km. Il a été fabriqué et amélioré à plusieurs reprises :

  • Noor Initial : missile fabriqué par rétro-ingénierie avec une portée de 30 kms
  • Noor Phase 2 : version améliorée avec 130 km de portée
  • Noor Phase 3 : portée de 170 km
  • Noor Phase 4 : amélioration de l'électronique et des algorithmes informatiques
Tasnim
Missile anti-navire à longue portée de NoorTasnim

3. Qader (en français "capable") est un missile de croisière anti-navire de moyenne portée, fabriqué en Iran. Le missile a une capacité destructrice élevée contre des cibles côtières et des navires de guerre. Dévoilé en août 2011, il a une portée de 200 km, il est décrit par les responsables iraniens comme « le missile le plus puissant et précis de la marine de l’Iran ».

4. Nasr-1 est un missile anti-navire courte portée, fabriqué en Iran et capable de se soustraire aux radars. Il a la capacité de détruire des navires de 1 500 tonnes tels que les petits navires de guerre comme les frégates. Nasr-1 peut être lancé à partir de bases terrestres et de navires militaires, il peut également être lancé depuis des hélicoptères et des sous-marins.

5. Navire d'attaque rapide : le développement des navires à très haute vitesse est au cœur de la politique défensive de l'Iran. Ils permettent de mener des attaques contre les navires passant, de les paralyser et interrompre leur passage.

Irna
Navire d'attaque rapide d'IranIrna

Un message pour les Américains

L'Iran abat un "drone espion américain" au-dessus du détroit d'Ormuz, c'est la une de l'actualité du 19 juin 2019, qui a surpris le monde entier. Cela s'est passé en pleine tension diplomatique entre l'Iran et les Etats-Unis.

Le drone a été abattu par la force aérospatiale des Gardiens de la révolution. Par cette action, les Gardiens ont passé un message clair aux Américains : nous sommes capables de mettre en cause vos intérêts dans le golfe Persique et toute la région en cas d'invasion de l'Iran.

khamenei.ir
Système anti-aérien de 3 Khordadkhamenei.ir

« Les sanctions ne nous arrêtent pas »

Le drone a été abattu par des missiles lancés par le système de défense aérien de "3 Khordad". "3 Khordad" (c'est à dire le 24 mai) est une date inoubliable pour les Iraniens, c'est le jour où la ville de Khoramshar, occupée par l’armée irakienne, a été libérée par les forces iraniennes.

L'Iran le revendique, ce système est fabriqué par ses experts, cependant, selon certains spécialistes militaires, il ressemble au système de missiles Bouk fabriqué par la Russie mais développé et mis à jour par les Iraniens. Avec 70 km de portée, il est équipé d'un radar, d'une plate-forme de tir capable d'intercepter 4 objectifs et de lancer 8 missiles simultanément.

Le fait que le système de "3 Khordad" ait abattu le drone américain est significatif. Depuis la révolution islamique de 1979, les Etats-Unis imposent l'interdiction de vente d'armes à l'Iran. Cependant, malgré toutes les sanctions imposées par les Américains, l'Iran a réussi à développer des armes et des équipements militaires, y compris des missiles, par ses propres moyens. Le message est donc simple : les sanctions ne nous arrêtent pas.