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Daphne Caruana Galizia, la journaliste qui a changé Malte

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Daphne Caruana Galizia, la journaliste qui a changé Malte
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Derrière les remparts de La Valette se cache un lourd secret. Qui est derrière l'assassinat de Daphne Caruana Galizia, commis à Malte il y a deux ans et demi ? Cette journaliste avait révélé des scandales de corruption impliquant le gouvernement de ce petit paradis fiscal de moins de 500.000 habitants. Son meurtre a marqué un véritable tournant.

Devant un monument de la ville où sont placardées des affiches lui rendant hommage, nous rencontrons sa sœur Corinne Vella. Elle nous donne son sentiment en voyant ces photos : "Je me dis toujours la même chose : elles ne devraient pas être là parce qu'elle devrait être en vie."

Chaque jour, les services de nettoyage de la ville enlèvent ces posters qui sont par la suite, systématiquement réinstallés par le comité de soutien. Le nouveau gouvernement a promis de les laisser en place.

"Impossible que Joseph Muscat n'ait pas été au courant"

"C'est clair que je pense à Daphne tous les jours," poursuit sa sœur, "mais le plus souvent, c'est parce qu'on doit faire campagne pour obtenir justice. Aujourd'hui, je vais au tribunal pour une audience," nous dit-elle.

L'affaire a connu un spectaculaire développement judiciaire en novembre avec l'arrestation du principal accusé, Yorgen Fenech. Ce riche homme d'affaires maltais est le commanditaire présumé du crime.

Nous ne sommes pas autorisés à filmer pendant l'audience. Yorgen Fenech accuse lui Keith Schembri, le chef de cabinet de l'ancien Premier ministre Joseph Muscat, d'être celui qui a ordonné l'assassinat de Daphne Caruana Galizia.

"Son meurtre est lié à son travail et Schembri a un lien avec son travail," assure Corinne Vella. "Schembri a été cité dans une procédure judiciaire, donc c'est impossible que Muscat n'ait pas été au courant," dénonce-t-elle.

La chute du gouvernement Muscat

Le travailliste Joseph Muscat a soutenu longtemps Keith Schembri, son bras-droit, avant d'être forcé à la démission par la rue en décembre 2019, tout comme plusieurs de ses ministres, alors qu'il subissait aussi la pression de l'Union européenne.

Le 13 janvier 2020, les Maltais acclamaient son successeur Robert Abela, désigné par le parti travailliste. Malgré le scandale, c'est la même formation politique qui reste au pouvoir, forte de la confiance de nombreux habitants.

"Ce qu'il y a d'horrible," renchérit la sœur de la journaliste assassinée, "c'est qu'ils ont monté l'opinion publique contre elle à tel point qu'elle ne pouvait plus se promener tranquillement dans la rue. A tout moment elle se demandait si elle allait être attaquée," explique-t-elle.

"Le gouvernement a par exemple, fait une campagne d'affichage avec sa photo, la campagne de diabolisation était constante, en particulier sur les réseaux sociaux," ajoute Corinne Vella. "Elle a été présentée comme une personne diabolique, inhumaine, ils l'ont décrite comme une sorcière, elle était même caricaturée dans une émission de télévision," précise-t-elle.

Daphne, une personnalité controversée

Daphne Caruana Galizia avait travaillé au "Times of Malta" avant de créer son blog, "Running Commentary". Électron libre, elle n'épargnait personne au risque d'être détestée. Mais elle était aussi suivie par 400.000 abonnés dans le monde... C'est quasiment le nombre d'habitants sur l'île.

"Elle était brutale dans ce qu'elle écrivait," fait remarquer Herman Grech, rédacteur en chef "Times of Malta". "Parfois, elle allait presque jusqu'à propager des rumeurs sur la vie privée des gens connus, mais il y a eu d'autres fois où elle a sorti des scoops comme le scandale des Panama Papers, ce qui lui a valu un grand respect," insiste-t-il.

Ses papiers au vitriol et ses révélations lui ont coûté la vie.

"Ma vie est un cauchemar sans fin"

Le 16 octobre 2017, à Bidnija, sa voiture piégée explose sur une petite route à 200 m de la maison familiale. Matthew Caruana Galizia, son fils, nous accueille chez eux.

"À cette époque, on utilisait la même voiture," se souvient-il. "Donc elle m'a dit avant de partir : 'Quand je rentre, tu pourras prendre la voiture' et quelques minutes après son départ, j'ai entendu une explosion, j'ai tout de suite su que c'était une bombe, ça ne pouvait pas être autre chose," dit-il.

"Je suis sorti en courant sur la route et c'est là que j'ai vu le carnage," raconte-t-il avec émotion. "À partir de ce moment précis, j'ai su que notre vie allait devenir un cauchemar - en fait, c'était déjà un cauchemar-, mais je me suis dit que ça n'allait jamais finir," dit-il.

Leur maison avait été incendiée en 2006, quand la famille dormait. L'un de leurs chiens a été égorgé, Daphne Caruana Galizia était constamment poursuivie pour diffamation et victime d'intimidations.

"Pour la faire taire, il n'y avait que l'assassinat"

Mais depuis ce havre de paix, Daphne Caruana Galizia faisait trembler Malte. "Plus la situation à Malte empirait et devenait laide, plus ma mère faisait un beau jardin," confie Matthew qui veille désormais sur les plantations.

L'aîné de ses trois fils poursuit l'œuvre de la journaliste. Ses articles soigneusement conservés témoignent de la professionnelle engagée et incontournable qu'elle a été pendant trente ans.

"Je crois que dans n'importe quel autre pays, elle aurait peut-être été une personnalité moins importante parce qu'il y a beaucoup de gens comme ma mère," estime le jeune homme. "Il n'y avait qu'à Malte qu'elle était aussi isolée, aussi unique, c'était la seule journaliste d'investigation maltaise," explique-t-il.

"Donc je suis très fier du fait que pour les gens sur lesquels ma mère enquêtait, le seul moyen de la faire taire, cela a été l'option radicale : l'assassinat, une voiture piégée," lance-t-il.

Sa mort "nous a rendus plus forts"

Les dernières avancées judiciaires impliquent le gouvernement de Joseph Muscat. Les autorités n'ont pas répondu à nos demandes d'interview.

"Pour moi, c'est un assassinat qui a été planifié par l'État," assure Simon Busuttil, ancien leader de l'opposition, avant d'ajouter : "C'est un gang de criminels qui se sont emparés de notre pays et de notre peuple et qui nous a mis dans une situation désespérée. Nous devons faire le ménage une fois pour toutes, nous étions un pays européen comme les autres et c'est ce que nous voulons être de nouveau parce que nous le méritons !" insiste-t-il.

Si la mort de Daphne Caruana Galizia est une blessure ouverte dans la démocratie maltaise, elle a créé un électrochoc dans la société. Nous rencontrons Albert Galea, journaliste au "Malta Independent" et ses collègues devant le palais du Premier ministre.

"Je crois que Malte a changé au niveau de la société civile," estime-t-il. "Il y a des gens dans la société civile qui aujourd'hui, sont plus enclins à descendre dans la rue pour se faire entendre, et pas uniquement pour dénoncer la corruption ou réclamer la justice," assure-t-il.

"Cela nous a rendus plus forts," renchérit Herman Grech, rédacteur en chef "Times of Malta", "cela nous a vraiment incités, nous les journalistes, à chercher qui était derrière cet assassinat."

"Elle est encore en train de changer Malte, même depuis l'au-delà"

L'ancien opposant Simon Busuttil ajoute : "Les derniers mots de Daphne ont été : 'La situation est désespérée parce que les escrocs sont partout'. Et je pense que ses articles, son assassinat ont changé Malte et ont rendu la situation moins désespérée," juge-t-il.

Son fils Matthew Caruana Galizia estime lui : "C'est incroyable, l'importance qu'elle avait, toutes ces personnes qu'elle a inspirées et le nombre de carrières de politiciens corrompus qu'elle a brisées. Ma mère a effectivement changé le pays et elle est encore en train de le changer, même depuis l'au- delà," souligne-t-il.

Chaque 16 du mois, jour de son assassinat, des centaines de personnes réclament justice à la Valette pour savoir enfin qui a voulu faire taire Daphne Caruana Galizia, dont la voix résonne plus fort que jamais.

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