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Mexique : la "Journée sans femmes", une grève historique contre les féminicides

Manifestation  lors de la Journée internationale de la femme à Mexico, le dimanche 8 mars 2020.
Manifestation lors de la Journée internationale de la femme à Mexico, le dimanche 8 mars 2020.   -   Tous droits réservés  AP Photo/Eduardo Verdugo
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Mobilisation inédite au Mexique, après les manifestations monstres pour la journée internationale des droits des femmes du 8 mars. Des associations et militantes féministes ont décrété le 9 mars "Journée Sans Femmes". Ces dernières sont invitées à faire grève pour dénoncer les féminicides, l'inaction des autorités et, plus généralement, le sexisme de la société mexicaine.

L'initiative a été lancée en février à travers les réseaux sociaux par le collectif féministe Brujas del Mar, originaire de l'Etat de Veracruz, dans l'est du pays, avec le slogan "El nueve ninguna se mueve", "Le neuf personne ne bouge".

"La grève est pour moi une façon de montrer aux autorités, et à la population masculine, que la moitié du Mexique est composée de femmes et que nous ne sommes ni entendues ni protégées par l'État," explique Leonor Ortiz-Monasterio de l'ONG Mexicanos contra la corrupción y la impunidad. Pour Isabella Cota, une journaliste mexicaine spécialiste des questions de genre, la grève "représente un moment historique jamais arrivé au Mexique auparavant". Ce mouvement s'inspire entre autre de la grève des femmes en Islande en 1975.

La situation des violences faites aux femmes dans le pays est particulièrement dramatique. Selon des chiffres officiels, sans doute en-dessous de la réalité, le Mexique a enregistré 1 006 féminicides en 2019, soit un bond de +136% depuis 2015. Le pays a récemment été bouleversé par le meurtre sauvage d'une jeune femme de 25 ans par son conjoint ainsi que la mort d'une fillette de sept ans torturée par plusieurs personnes.

Le mouvement pour la grève du 9 mars a d'ailleurs repris le mot d'ordre "Ni una menos", signifiant "Pas une de moins" en espagnol, popularisé depuis plusieurs années par les manifestations en Amérique latine et en Espagne contre les violences sexistes.

Au-delà de la dénonciation de ces violences, ce mouvement de grève a d'autres revendications. C'est "la première occasion d'avoir un impact réel dans la société mexicaine, dans l'espoir que les gens valoriseront le travail des femmes, rémunéré et non rémunéré" explique la journaliste Isabella Cota.

Cette grève est aussi une réponse des femmes adressée à tous ceux qui critiquent les manifestations féministes, à Mexico City en particulier, durant lesquelles des monuments et des murs sont parfois taggués, des objets incendiés et la circulation perturbée, précise Leonor Ortiz-Monasterio.

"Nous disons 'd'accord, nous ne perturberons pas la circulation ni ne peindrons sur les murs, nous ne quitterons même pas notre domicile et nous resterons silencieuses ce 9 mars," explique la responsable de l'ONG Mexicanos contra la corrupción y la impunidad,"mais nous n'arrêterons pas notre mobilisation tant que la violence à l'égard des femmes ne sera pas traitée" comme le problème qu'il est.

Des grévistes protégées par la loi

Officiellement, au Mexique, le droit de grève est inscrit dans la loi et il protège les grévistes contre d'éventuelles conséquences négatives de la part des employeurs. La maire de Mexico City, Claudia Sheinbaum, a, selon l'AFP, affirmé avoir ordonné aux organismes dépendants de la municipalité de ne pas prendre de sanctions contre les grévistes.

Toujours officiellement, les consignes sont les mêmes du côté des instances judiciaires, des sénateurs et députés du pays ainsi que des universités publiques et privées, que les grévistes soient des employées ou des étudiantes. Leonor Ortiz-Monasterio s’inquiète néanmoins de la situation et des représailles hors de Mexico City, "[cette protection] n'est pas vraie pour les autres États et villes où le gouvernement local est beaucoup plus conservateur."

Dans le secteur privé, "des entreprises privées telles que Google Mexico, Bimbo (le plus grand fabricant de pain au monde), et même Walmart, l'un des plus grands employeurs du pays, ont toutes apporté leur soutien au mouvement" précise Isabelle Cota. "Elles ont toutes déclaré : 'Les femmes qui ne travailleront pas ce jour-là nous manqueront, car elles sont des membres importants de nos équipes, mais elles ne subiront aucune conséquence négative.' "

La position présidentielle "totalement insensible"

Au niveau national, en revanche, les Mexicaines et les mouvements qui comptent faire grève, devront faire face à un pouvoir ambiguë sur la question. "Que les femmes manifestent ; elles ont toutes ce droit, elles sont libres. Notre gouvernement garantit le droit d'être en désaccord", a commenté le président Andres Manuel Lopez Obrador, idéologiquement classé à gauche, lors d'un point de presse quotidien. Mais son épouse, Beatriz Gutierrez Müller, qui a dans un premier temps soutenu la grève, soutient désormais un mouvement anti-grève sous le slogan "Le 9 je me bouge!".

AP - Eduardo Verdugo
Manifestation lors de la Journée internationale de la femme à Mexico, le dimanche 8 mars 2020AP - Eduardo Verdugo

Leonor Ortiz-Monasterio explique qu'"au niveau fédéral, il existe un soutien 'officiel', mais je ne pense pas que cela se traduise ni par un dialogue, ni une véritable compréhension. Le président a même dit que les hommes pourront participer à cette grève s'ils le souhaitent, un message qui passe complètement à côté de l'essentiel et compromet notre lutte".

La position du président est "totalement insensible" affirme Isabella Cota. Elle ajoute : "Le gouvernement fédéral a été extrêmement virulent, il a essayé de discréditer le mouvement, en qualifiant les féministes de 'conservatrices cachées' et en affirmant qu'elles ne cherchaient qu'à attaquer politiquement le gouvernement fédéral".

Arussi Unda, représentante du collectif Brujas del Mar à l'initiative de la grève, avait pourtant affirmé que la mobilisation du 9 mars ne visait aucune institution ni aucune personne en particulier. "Il ne s'agit pas de Lopez Obrador, ni du (parti conservateur) PAN ni du (centriste) PRI", a-t-elle déclaré sur la radio Grupo Formula.

"Ici, ils tuent des femmes juste parce qu'elles sont des femmes"

Cette Journée sans femmes est porteuse d'espoirs. A titre personnel, "en tant que femme mexicaine de 37 ans impliquée dans le mouvement féministe depuis ma vingtaine," la journaliste Isabelle Cota espère que la grève dévoilera "à quel point les femmes sont importantes au Mexique, en termes de travail, de travail domestique non rémunéré et en raison de leur place dans le tissu social du pays. Les femmes sont si importantes et pourtant nous sommes toujours réduites au silence, nous sommes toujours maltraitées". Elle rappelle : "Ici, ils tuent des femmes juste parce qu'elles sont des femmes."

J'espère plus que tout que cette grève attirera l'attention des gens et incitera le gouvernement à agir contre l'impunité qui règne quand il s'agit de meurtres de femmes dans ce pays.
Isabella Cota
Journaliste mexicaine

"J'espère que cela poussera le gouvernement à parler au moins de la sécurité et des droits des femmes," confie Leonor Ortiz-Monasterio. "Dans l'idéal, j'aimerais qu'une politique publique soit mise en œuvre ou que des mesures soient prises, mais si nous parvenons déjà à changer le discours officiel, je pense que ce sera un premier pas important."

La lutte est aussi politique. La militante associative espère en outre "que la Journée sans femmes sera suffisamment importante et suivie pour que les autorités soient obligées de mettre fin au discours selon lequel il ne s'agit que d'une minorité violente" téléguidée par les partis d'opposition conservateurs.

Cinq ans après la grève des femmes islandaises, en 1980, le pays scandinave élisait pour la première fois une femme à sa tête. Vigdís Finnbogadóttir devenait ainsi la première cheffe d'Etat élue au suffrage universel direct du monde. Un chemin à suivre pour le Mexique ?