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Demandeurs d'asile, squatters, sans-abri : les inconfinables du coronavirus

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Aux abords du port de Calais dans le nord de la France, la scène est presque devenue banale. Toutes les 48 heures, des patrouilles de police viennent expulser des demandeurs d'asile de leurs campements de fortune. La crise du Covid-19 et la fermeture des frontières ont gelé leurs tentatives de gagner le Royaume-Uni. Comme pour tous ceux qui vivent dans la rue, la survie n'est que plus dure avec l’épidémie.

"C'est très mauvais, ce corona," témoigne Buayraan, demandeur d'asile sud-soudanais. "Avant, ça allait parce que des voitures venaient et on tentait notre chance ; mais maintenant c'est très dur parce qu'on n'a rien ici," dit-il.

Moins d'aide humanitaire

À travers le pays, les organisations humanitaires ont dû réduire la voilure pendant les semaines de confinement. À Calais, venir en aide à un millier de personnes à la rue est devenu un véritable défi.

"Il y a moins de présence sur les campements, moins de services, donc les conditions s’aggravent," explique Antoine Nehr, coordinateur d'Utopia 56. "Et d’un autre côté, on empêche ces personnes aidantes de travailler : nous, on en est à 26 verbalisations pour avoir fait des maraudes, distribué des couvertures et des repas et il y a eu aussi quatre gardes à vue pour une équipe qui exerçait ses fonctions dans une mission humanitaire," souligne-t-il.

Cette association est l'une des rares à être autorisées à livrer de la nourriture aux demandeurs d'asile dans la zone de Grande-Synthe, à une trentaine de kilomètres de Calais. Des contrôles de base sont effectués chaque jour sur les bénévoles comme les demandeurs d’asile.

"Chaque personne vulnérable ou migrant vient se faire prendre la température et les amis de la protection civile la prennent : en cas de problèmes, ils signalent et hospitalisent s’il le faut," indique Christian Hogard de la Fédération du Nord du Secours populaire français. "Jusqu’à ce jour, aucun cas de Covid-19 n'a été repéré sur le site de la Linière en tout cas pour ces deux derniers mois," ajoute-t-il.

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Distribution de nourriture par le Secours populaire à Grande-Synthe© euronews

"Ils ont traversé des choses plus graves que le coronavirus"

Les conditions dans lesquelles quelques 600 personnes vivent sont plus redoutables que le virus, nous dit-on. "Les gens n'ont pas peur du coronavirus parce qu'ils ont déjà affronté beaucoup de problèmes, ils ont traversé des épreuves très dangereuses, des choses plus graves que le coronavirus et ils sont arrivés jusqu'ici : ils n'ont pas peur du coronavirus," assure Dana Babaie, demandeur d'asile kurde venu d'Iran.

La pandémie sonne pourtant comme une double peine pour les plus démunis.

C'est dans le Sud-Est de la France, que nous poursuivons notre reportage à la rencontre de ceux personnes que le confinement a plongé encore davantage dans les limbes de l'exclusion.

Première étape : Vaux-en-Velin, à la périphérie de Lyon. Un petit bidonville se dresse aux abords du parking d'un supermarché. La plupart des familles qui y sont installées, dans des tentes et cabanes de fortune, sont syriennes. Dans l’attente d'un statut de réfugiés, ils ne peuvent trouver ni logement ni emploi, et ne touchent plus d’allocations pour demandeurs d’asile.

L'aide de l'association créée par un groupe de femmes pendant le confinement, et celle des habitants du quartier est cruciale.

"Depuis les difficultés du corona, personne ne vient sauf Sofia et Nawel qui viennent nous apporter leur aide, nos frères arabes viennent aussi nous aider," constate Bahjat Karakand, demandeur d'asile. "Nous demandons à Dieu et au gouvernement français de nous aider, de débloquer nos allocations !" lance-t-il. "Dès qu'ils nous rétabliront les aides, nous partirons d'ici immédiatement !" affirme-t-il.

Allongement des délais d'instruction des demandes d'asile

Sur place, personne n'a été contaminé par le Covid-19. Mais les conditions sanitaires sont plus que précaires.

"On n'a rien trouvé ailleurs, on est même allés squatter une maison, on est restés 4 jours et la police nous a expulsés," raconte Amal. "Mon mari a cherché partout sans succès et à la fin il a construit ça pour que je puisse accoucher et on vit ici," explique-t-elle, en montrant les murs en carton de sa "maison".

Un peu plus loin, installé devant sa tente, d'où son épouse, dépressive dit-il, ne veut plus sortir, Alaa Al Mohamad s'indigne : "J'ai deux enfants, je veux les scolariser ; ce n'est pas une vie, on n'a pas de toilettes, pas d'eau! La France nous traite bien, mais il faut qu'on nous aide à régulariser notre situation et avoir nos papiers ; on ne peut pas vivre comme ça !" .

La pandémie n'a fait que prolonger l'attente de réponses aux démarches administratives entreprises avec l'aide de Sofia de Los Rios et de son association Baraka. Et la fin du confinement fait planer la menace d'une expulsion.

"Je crains le pire pour eux parce qu’on n'a pas du tout de réponse officielle et en tous cas quand on a des réponses, c’est plutôt des réponses défavorables," souligne Sofia de Los Rios. "Une fois qu’ils vont être expulsés d’ici ils vont aller vers où et vers quoi ? On ne sait pas," déplore-t-elle.

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Campement de demandeurs d'asile près de Lyon© euronews

Équipes mobiles de dépistage

Pour les plus précaires, l'accès aux soins est aussi une gageure, plus encore en temps de pandémie. Des équipes sanitaires mobiles dédiées à la prévention et au dépistage du Covid-19 chez les plus vulnérables ont été déployées à travers le pays.

Nous suivons l'une d'elles, opérée par la Permanence d'Accès aux Soins de Santé du Centre hospitalier Saint-Joseph Saint-Luc et Médecins du Monde.

L'équipe a rendez-vous dans un garage désaffecté transformé en squat à Feyzin, près de Lyon. Le site est occupé par quelque 80 personnes : des familles roms.

"C'est un problème critique, le virus," insiste Harry Taxon, l'un des aînés de la communauté. "On n'a pas de médicaments, on n'a pas d'argent pour aller à la pharmacie, acheter des gants, des masques," dit-il.

Tous partagent deux toilettes et une arrivée d'eau. "C’est trop difficile pour nous, on n'a rien pour laver les habits, on va là pour laver," indique Rozora, jeune fille rom, en montrant un point d'eau muni d'un tuyau. "Pour les enfants, c’est froid ; après, s'ils sont malades, on va faire quoi ?" lance-t-elle, avant de se tourner vers son nouveau-né.

"Des fragilités de santé potentiellement graves dans le contexte Covid"

Sur place, aucun cas de coronavirus n'a été identifié, mais le risque est présent. "On voit des patients qui ont des maladies cardiovasculaires, des maladies respiratoires : ce sont des fragilités qui sont potentiellement graves dans le contexte Covid," souligne Samuel Guevart, médecin pour Médecins du Monde.

"L’enjeu va être de repérer ces fragilités et de permettre qu’elles soient prises en charge correctement : ce qui permettra de diminuer l'évolution de la maladie et peut-être d'économiser des places dans les services de réanimation," précise-t-il avant d'ajouter : "Mais la question qu'il y a derrière, c'est : comment fait-on pour que l'accueil du fragile, du sans-abri soit digne et évite des complications comme aujourd'hui alors que si on avait vraiment pris en charge cela auparavant on aurait probablement des pathologies moins lourdes et mieux suivies ?"

Des conditions de vie dignes... La question taraude Kamel Amran qui porte régulièrement secours à une famille installée depuis des années dans des voitures dans le quartier de la Croix Rousse, au cœur de la ville de Lyon. En bordure d'un parc, une rangée de véhicules en piteux état, aux vitres couvertes d'adhésif, font office de domiciles.

Marius Locatar, visiblement éprouvé, nous montre l'une des voitures: son père est allongé sur la banquette arrière, avec des couvertures en guise de matelas, -son lit-."C'est un homme de 70 ans : c'est dur pour lui parce que c'est un vieux monsieur, il est malade," dit-il avant de se tourner vers sa propre voiture : "Ici, on dort à six personnes : quatre enfants et deux adultes," indique-t-il, en nous montrant un matelas posé à l'arrière du van. Lui dort à même le siège avant, penché sur le volant. Pour surveiller les rôdeurs et les pilleurs, qui passent souvent par là la nuit.

Faute de pouvoir trouver un emploi, Marius et sa famille vivent de mendicité. C'est quasi impossible pendant le confinement et difficile après. Mais il n'ont pas d'autre choix, disent-ils.

"Il n'y a pas de solution !" lance l'épouse de Marius, Dorina Locatar. "Un monsieur m'a dit : "Madame, partez, il y a le coronavirus !" Mais moi je peux risquer la mort pour trouver à manger pour les enfants ! C'est difficile, le coronavirus !" insiste-t-elle.

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Don de nourriture à des roms installés sous des tentes à Lyon© euronews

"Est-ce qu'ils vont rester ici toute leur vie ?"

"C'est vrai qu'en restant confinés ici, ils ont moins de risques d'attraper le corona," reconnaît Kamel Amran, un habitant du quartier, qui leur vient en aide presque chaque jour. "Mais au-delà de ça, ils sont là depuis des années ! Si je ne leur apporte pas de la nourriture - et je fais appel à des bénévoles -, personne ne bouge, ni gouvernement, ni mairie, rien du tout, c'est malheureux!" dénonce-t-il. "C'est bien beau d'apporter de la nourriture tous les jours, mais est-ce qu'ils vont rester ici toute leur vie?" interpelle-t-il.

La journée se termine sous un pont, dans le quartier en vogue de Confluence, à l'entrée de la ville. Plusieurs familles sont installées depuis des mois sous des tentes. Elles sont à bout.

"On a parcouru les rues, à chercher du travail et puis le virus est arrivé et ça a été la fin pour nous," se désole un homme.

"On ne peut pas trouver de travail, on ne peut pas vivre : les gens ont peur de nous, ils nous évitent et on les évite aussi à cause de ce virus," souligne un autre.

"Je veux juste retourner en Roumanie," indique le premier. Le deuxième renchérit : "On veut trouver du travail, on attend que les frontières s'ouvrent pour rentrer chez nous, on ne peut plus rester là." Un espoir que la misère et la crise sanitaire risquent de compromettre pour longtemps.

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Campement de sans-abris à l'entrée de Lyon© euronews